Actualités de la Recherche en histoire visuelle

 

Petit observatoire de la retouche

L’émergence du numérique a remis au premier plan toutes les problématiques liées au statut de vérité des images photographiques. La fabrication des images, sous le régime de l’argentique, n’était plus guère discutée et les canaux de production traditionnels ont fini par sceller le mythe de l’intangibilité d’une vérité photographique. L’avènement des pixels, petites traces de photons, immatériels, volages et manipulables à souhait, a rapidement mis la retouche à l’épicentre visible de nouveaux débats. Les possibilités d’intervention ultérieures sur le «matériel» recueilli par les capteurs sont désormais infinies et à la portée de tous.

Par Béat Brüsch, Mots d'images, 20/10/2009.
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La retouche ne tue pas

En moins d'une dizaine de jours, la proposition de loi de Valérie Boyer pour une police de l'apparence a réussi à faire l'unanimité contre elle. La première pétition contre la mention "Photo retouchée" vient de faire son apparition sur Facebook, lancée par le site PixelArtese – qui fait remarquer non sans à-propos que la stigmatisation de la retouche risque d'entrainer des effets contraires à ceux recherchés, en poussant «les jeunes filles, modèles et mannequins à pratiquer des régimes les plus stricts». Bien joué!

En gros, tout le monde s'accorde sur le diagnostic: oui, il existe bien un "diktat de la minceur", un modèle idéalisé excessif, reproduit par tous les canaux des industries culturelles. Mais le remède ne convainc pas. Scepticisme devant l'efficacité du "message préventif", impossibilité matérielle d'appliquer le texte (comment effectuer les vérifications?), moqueries face aux pratiques iconographiques des politiques (tous les premiers commentaires citent l'abondante retouche de l'anatomie présidentielle): les arguments sont nombreux et mettent en cause la capacité de la loi à agir sur un tel dossier.

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En mettre plein les yeux et rendre "Apocalypse" irregardable

La série télévisée Apocalypse nous rend «visibles» un certain nombre de documents relatifs à la Seconde Guerre mondiale. Nous les rend-elle regardables, ­«lisibles», pensables, compréhensibles pour autant? Quelle est donc sa position ? Les réalisateurs, les producteurs et les directeurs de programme se sont ­contentés d’adopter une posture typique du monde commercial, l’autocélébration : projet «pharaonique», émission «miracle», «révélation» de l’histoire… On a remonté des archives visuelles en leur restituant, dit-on, «une qualité d’image tout simplement époustouflante ! De quoi convaincre tout le monde !» (dixit Daniel Costelle, l’auteur du commentaire). La chaîne de ­télévision, de son côté, a réussi la prouesse de transformer une «commémoration» – le soixante-dixième anniversaire du déclenchement de la guerre  – en cet «événement» nommé prime time.

Par Georges Didi-Huberman, Ecrans, 22/09/2009.
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Pour une police de l'apparence

image Guy Debord ne l'avait pas prévu. C'est pourtant logique: dans la société du spectacle, il faut des lois pour contrôler le spectacle. L'assemblée nationale étudie actuellement un projet de loi qui rend obligatoire la mention d'"apparence corporelle modifiée" pour les photographies publicitaires retouchées. Destinée à lutter contre l'anorexie, cette disposition viendrait compléter le code de la santé publique, dans son chapitre III (Alimentation, publicité et promotion), renommé pour l'occasion: "Alimentation, représentation du corps, publicité et promotion" (merci à Aurélia Rostaing pour son signalement).

«Art. L. 2133-2. – Les photographies publicitaires de personnes dont l’apparence corporelle a été modifiée par un logiciel de traitement d’image doivent être accompagnées de la mention : “Photographie retouchée afin de modifier l’apparence corporelle d’une personne. Le non-respect du présent article est puni d’une amende de 37.500 €, le montant de cette amende pouvant être porté à 50 % des dépenses consacrées à la publicité.» (proposition n° 1908 du 15 septembre 2009)

Si ce texte devait être voté, il s'agirait de la première loi destinée à lutter contre une représentation imaginaire. Personne n'ayant jamais réussi à apporter la preuve de l'efficace des images, il s'agit d'un tournant pour les historiens d'art, qui tiennent enfin le premier témoignage solide de cet effet impalpable.

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Bourdieu et la retouche

image Regardons-nous les images? Ou ne sont-elles qu'un écran sur lequel nous projetons ce que nous attendons de voir? Soit un livre majeur sur la photographie, Un art moyen, publié en 1965 aux éditions de Minuit et constamment réédité depuis, synthèse d'une magistrale enquête menée par Pierre Bourdieu sur les usages sociaux du médium. Ce volume comprend deux cahiers iconographiques de 4 pages chacun, insérés entre les pages 112-113 et 208-209. En commentant récemment ce travail avec des étudiants, je m'aperçois qu'ils ne repèrent pas du tout une caractéristique pourtant évidente pour un oeil exercé: la plupart des photographies d'amateur ont été lourdement retouchées.

L'iconographie d'Un Art moyen a été très mal réalisée (voir reproduction sur Flickr). En lisant le texte, qui comporte nombre d'appels de figure sans illustrations correspondantes, on devine que la documentation préparée par Bourdieu était bien plus large et soigneusement préparée. A l'arrivée, seule une page sur les 8 comprend de brèves légendes. Les renvois dans le texte étant fautifs et le choix retenu visiblement incomplet, il est très difficile de retrouver les passages correspondants aux illustrations. Faute d'une articulation précise entre les articles et les images, les cahiers iconographiques deviennent une sorte d'élément décoratif, à l'utilisation aléatoire. C'est probablement pour cette raison qu'ils n'ont jamais fait l'objet d'un examen soutenu.

Il y a deux groupes distincts d'illustrations: un premier sous-ensemble de 6 photographies d'amateur (dont la table des illustrations, en fin de volume, nous indique qu'il s'agit de «la collection de photographies de J... B...», analysées par Bourdieu), puis un autre de 8 photographies d'auteur. Dans le premier groupe, presque toutes les images ont été reprises ou redessinées sur positif à l'encre et à la gouache, de façon relativement grossière (photographies n° 2, 3, 4, 5, 6). Comme il est peu probable que cette retouche (typique de l'illustration de presse, malgré une qualité de réalisation sommaire) soit due à l'auteur des images, il faut plus vraisemblablement l'attribuer à l'éditeur ou au photograveur.

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La pire photo de tous les temps: la suite

image Le 19 décembre dernier, le photographe Mike Johnston épinglait sur The Online Photographer une composition lourdement photoshoppée signée Annie Leibowitz pour le calendrier Lavazza 2009, et la qualifiait de "pire photo de tous les temps" ("The Worst Photograph Ever Made", signalé par Mots d'images).

Aujourd'hui, la suite: Mike publie sur son blog un commentaire d'un "retoucheur anonyme", dont voici la traduction ci-dessous.


J'ai travaillé sur au moins trois images pour Mme Leibowitz depuis le début de ce siècle, toutes des couvertures pour Vanity Fair. Pour ce que je peux en dire, si c'est un honneur de travailler sur l'oeuvre d'un photographe aussi renommé, c'est aussi le pire cauchemar de tous les temps.

Sur des images comme celle du calendrier Lavazza, on vous fournit habituellement des douzaines de clichés des diverses parties de l'image, et dans tous les cas sur lesquels j'ai travaillé, les modèles sont elles aussi en pièces détachées qu'il s'agit de Frankensteiner ensemble. Vous penserez que si quelqu'un vous présente ce type de montage, toutes ses parties ont été exécutées de main de maître, avec chaque détail réalisé à la perfection, prenant en compte les différents paramètres de lumière, mise au point, parallaxe, etc. Pas du tout.

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Derrière la retouche, l'aveu de l'illustration

L'Express nous apprend que le Figaro, dans son édition du 19 novembre dernier, a délicatement ôté une bague en diamants d'un prix de 15.600 euros du doigt de la ministre de la justice (photographie de François Bouchon/Le Figaro). Un lecteur médisant pourrait prendre cette opération pour une manipulation à caractère politique: journal pro-gouvernemental, mais néanmoins conscient des difficultés de la France qui se lève tôt, Le Figaro est soucieux de corriger les maladresses superficielles des ministres les moins expérimentés. Le cas est en réalité beaucoup plus intéressant. Répondant aux questions d'Eric Mandonnet, la rédactrice en chef du service photo du quotidien, Debora Altman, précise: «On a bouclé dans l'urgence. On assume. On ne voulait pas que la bague soit l'objet de la polémique, alors que le vrai sujet était la pétition des magistrats. Rachida Dati n'a rien à voir avec ça.»

C'est à ma connaissance la première fois qu'un cas de retouche d'image dans un organe d'information national est pleinement admis. On se souvient des dénégations embarrassées de Paris-Match lors de ses manipulations anatomiques du chef de l'Etat, assurant que «l'altération des photos» doit être «strictement interdite». Témoignage des progrès de la culture de la retouche, ces pieux mensonges ne sont plus de mise. Mais l'aveu assumé de la correction dévoile un autre pan du travail de l'image, lui aussi habituellement passé sous silence. Admettre qu'il fallait ôter le bijou parce qu'il risquait de brouiller la lecture, c'est admettre qu'on a enfreint le dogme selon laquelle l'usage de la photographie dans la presse n'est déterminé que par le primat de l'information. En concédant la retouche, on reconnaît clairement que l'image n'intervient ici qu'à titre d'illustration, comme un matériau à caractère décoratif, sans aucune nécessité journalistique.

La retouche en son miroir

image Le dernier jeu à la mode n'est plus de repérer les photos retouchées, mais les erreurs de ceux qui croient en avoir découvert. Dédié à la dénonciation des dérapages de graphistes trop pressés, le site PhotoshopDisasters épingle une photographie issue d'un récent numéro de l'édition américaine de Marie-Claire. En accolant aux visages leur reflet redressé, le rédacteur a cru pouvoir déceler un certain nombre d'altérations, dont d'étranges déformations du visage, qui suggèrent un travail de retouche des plus conséquents.

Il suffit de retourner l'image à 180° pour s'apercevoir que le reflet ne renvoie pas la lumière de façon homogène. Affectée d'une déformation linéaire en son centre, la table en verre allonge les visages des trois personnages assis. Ce n'est donc pas la retouche des volumes qui a permis de rendre à leur faciès un aspect plus plaisant, mais bien le reflet qui les défigure.

Cette image n'est toutefois pas exempte de corrections. La comparaison permet en effet de constater que plusieurs des visages ont subi une atténuation de contraste, rectification courante qui permet de rendre moins cruel le passage des ans. Pas de quoi fouetter un chat, mais la présence de ces altérations risque d'être perçue comme une confirmation du caractère mensonger de l'illustration. Enfin, le décor en arrière-plan pose bel et bien un problème, qui n'a pas été repéré par le site.

Au final, le plus intéressant dans cet exemple est d'avoir imaginé que le reflet allait révéler la vérité de manipulations cachées. Cette lecture façon X-Files témoigne de cette nouvelle culture de l'image déjà signalée ici, qui troque l'ancienne illusion de l'objectivité pour le réflexe du soupçon généralisé. Il va falloir du temps à cette perception de la photographie pour retrouver un équilibre similaire à la culture du cinéma, où l'on s'est accoutumé depuis longtemps au dialogue de l'enregistrement avec la fiction (merci à Vincent Glad pour son signalement).

Quand les technologies de l'artefact nous submergeront

Le Face swapping (l’échange de visages) n’est pas qu’un petit groupe d’utilisateurs de Flickr qui s’amuse avec les images, mais c’est désormais un logiciel qui modifie des parties de visages depuis une bibliothèque d’images, comme l’ont expliqué ses concepteurs dans leur étude (.pdf) présentée au dernier Siggraph (vidéo). Le logiciel substitue aléatoirement des éléments du visage d’une photo en puisant dans une banque d’image : une bouche par-ci, un nez par là, permettant par exemple de conserver votre allure générale tout en modifiant votre apparence de détail. Le système pourrait être utilisé pour “obscurcir” (à sa manière) des visages de témoins d’un crime, de personnels militaires, d’une foule, etc.

Par Hubert Guillaud, InternetActu, 20/10/2008.
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Sarkozy fait don de son corps à Paris-Match

image C'est PhotoshopDisasters qui va être content. Toujours à l'affut de jambes coupées, de mains oubliées et autres erreurs grossières de picture editors trop pressés, le site va pouvoir ajouter à sa collection une de ses plus belles pièces: rien moins que le président de la République française pourvu d'un pied supplémentaire, lors de la réception du pape à l'Elysée.

Renseignement pris, il ne s'agit pas d'une multiplication miraculeuse, mais d'un garde du corps qui a perdu le sien, par l'effet d'une retouche un peu trop appuyée. Plutôt que de retrouver chez Morandini les blagues de comptoir qui nous tendent les bras, la Société des Journalistes (SDJ) de Paris Match a préféré informer directement l'AFP du procédé, en mouchardant son auteur: le photographe Pascal Rostain. L'auto-proclamé meilleur paparazzi de France, pourvoyeur de nombre des scoops de l'hebdomadaire, dont un livre récent dresse le tableau de chasse en compagnie de son compère Bruno Mouron, se voit ici dénoncé sous l'appellation infâmante de «collaborateur extérieur du journal», comme un vulgaire pigiste. Il s'agit là de la stricte application de l'axiome sartrien que j'énonçais ici même: "la retouche, c'est les autres". Pas de chance pour Match, la précédente manipulation présidentielle, connue sous le sobriquet du "bourrelet de Wolfeboro", avait déjà été commise dans ses colonnes.

Mis à part l'inclination du chef de l'Etat pour l'expérimentation anatomique au sein du magazine, on notera l'assurance répétée, de la part de la rédaction, que «l'altération des photos» doit être «strictement interdite». Ce qui est vertueux, à défaut d'être crédible. Ne serait-il pas plus simple que le rédacteur en chef photo regarde de temps en temps les images qu'il publie? Ingénu, Guillaume Clavières avoue au contraire: «On n'a pas fait attention à ce pied qui dépassait. Si on l'avait su, on aurait retiré cette photo du choix.» Selon un précédent directeur de l'hebdo, on en a viré pour moins que ça.

Culture de la retouche

image L'adaptation des sensibilités à la nouvelle configuration de l'image numérique est d'une étonnante rapidité. Alors qu'il y a moins de dix ans, le principe classique de l'intangibilité de la photographie régnait encore en maître, une nouvelle culture de la retouche est en train d'apparaître[1].

Résumons. Si le cinéma avait admis dès ses origines l'interaction des facultés descriptives de l'enregistrement avec la manipulation des images, la théorie photographique a au contraire maintenu avec force la fiction du "sans retouche"[2]. Appuyés sur le mythe de l'objectivité photographique, les usages de l'image dans la presse ont construit une longue tradition de dénégation de la réalité des accommodements techniques ou décoratifs mobilisés. A l'aube du XXIe siècle, alors que les images numériques envahissaient les écrans, le public disposait d'une vaste culture de la manipulation des images au cinéma – et d'aucune ressource interprétative en matière de retouche photographique, mis à part le déni de sa pratique.

Comment faire face à un monde d'images où règne Photoshop? Plutôt que de sombrer dans la défiance généralisée postulée par les théoriciens du visuel, les usagers sont en train de créer les points de repère dont ils ont besoin. Après le coup d'envoi de "Dove Evolution", des milliers de vidéos sur Youtube sont venues documenter, de façon ludique ou sérieuse, la vaste gamme d'interventions des logiciels de traitement d'images. L'acclimatation aux usages de la manipulation a déjà ses classiques, comme le site PhotoshopDisasters qui, en affichant avec gourmandise les fautes les plus flagrantes de maquettistes trop pressés, témoigne de l'omniprésence de la retouche dans l'univers médiatique.

Mais la vigilance a ses limites. L'examen des cas répertoriés par le site montre aussi que l'intervention n'est pas si facile à détecter: elle n'apparaît que dans quelques situations typiques, tout particulièrement en cas d'erreur ou d'oubli manifeste – ce qu'on pourrait appeler des coquilles visuelles. Plus intéressant encore est le fait d'interpréter comme une retouche une image qui n'a fait l'objet d'aucune manipulation. Tel est le cas d'une photographie de Phil Mickelson et Tiger Woods (Stuart Franklin, Getty Images) publiée par le Washington Post le 12 juin 2008, épinglée par PhotoshopDisasters comme un montage maladroit de deux images.

En procédant à un examen plus attentif de l'original, Mike Johnston, sur le blog The Online Photographer, montre que cette impression est le résultat d'une illusion d'optique due au positionnement et au cadrage. Là encore, les apparences sont trompeuses. Ainsi s'élaborent les outils interprétatifs d'une culture de la retouche – autre manifestation de la convergence qui rapproche chaque jour un peu plus la photo du cinéma.

Notes

[1] Voir notamment: Hubert Guillaud, "Comment la retouche d’image se popularise et transforme notre rapport à la photo", InternetActu.net, 02 septembre 2008.

[2] Voir mon article: "Sans retouche. Histoire d'un mythe photographique", Etudes photographiques, n° 22, octobre 2008.

La retouche ne fait plus peur

image Intéressante pub TV pour la nouvelle Peugeot 407 SW. Pour vanter le perfectionnisme censé présider à la fabrication du véhicule, le clip montre les corrections soi-disant effectuées sur la séquence vidéo. D'un coup de masque, c'est d'abord un moucheron qui est gommé de l'image avant qu'il ne s'écrase sur le phare. Puis on zoome sur un détail situé très loin à l'arrière-plan: un coeur gravé sur un arbre, effacé d'un coup de tampon magique. Enfin, c'est la physionomie du conducteur – invisible derrière le pare-brise teinté – qui fait l'objet d'une légère correction.

Cette palette d'effets graphiques combine différentes interventions qui ne sont pas encore à la portée de Final Cut Pro ou d'After Effects. A noter la reprise du principe de déplacement à l'intérieur de l'espace de l'image, tel qu'il avait été rendu célèbre par la séquence de l'imageur de Blade Runner (Ridley Scott, 1982), pour la modification en temps réel du visage du conducteur – ou le système de variations de son appareil pileux, plutôt inspiré des principes de construction des avatars sur la Wii.

Cette retouche idéale qui modifie l'image animée aussi facilement que le ferait Photoshop avec une image fixe n'est pas seulement un fantasme de picture editor, mais la manifestation du renversement du paradigme de la retouche. Pendant plus de 150 ans, les théoriciens de la photographie avaient perçu la retouche comme la négation de la nature de l'enregistrement visuel, la pire menace pour la garantie d'objectivité du médium. C'est ainsi qu'au début des années 1990, l'arrivée de Photoshop était perçue par les spécialistes comme la preuve de la rupture du contrat photographique. Une quinzaine d'années plus tard, en mettant en scène la retouche comme métaphore de l'excellence et du perfectionnisme, le clip de la 407 SW atteste qu'on a bel et bien changé d'époque. Le temps est loin où la manipulation graphique était frappée du sceau de l'infamie.

Reste qu'on ne manie pas sans danger la métaphore de la correction, puisque le clip lui-même a déjà subi une modification depuis son lancement, au milieu du mois d'août. Sans parler de la correction des effectifs de l'usine PSA de Poissy, où 700 postes d'intérimaires viennent d'être effacés aussi aisément qu'à la palette graphique.

Johann Baptist Isenring, pionnier de la photographie (et de la retouche)

image Invité la semaine dernière à intervenir au Musée suisse de l'appareil photographique de Vevey (compte rendu sur Souris de compactus), j'ai eu le grand plaisir d'y croiser de nombreux amis. Parmi la riche moisson de discussions, d'images et de documents qu'il m'a été donné d'y glaner, Jean-Marc Yersin m'a confié une copie du petit opuscule de 1840 de Johann Baptist Isenring (1796-1860), peintre, graveur et pionnier du daguerréotype, récemment mentionné sur ce blog, que je m'empresse de mettre à disposition.

Plus ancienne brochure d'une exposition de portraits photographiques, ce document précise qu'Isenring a pratiqué la photographie avant même la divulgation du procédé de Daguerre, à partir des indications publiées en janvier 1839 par Talbot, ce qui le situe parmi les tous premiers expérimentateurs, aux côtés d'Hippolyte Bayard («Avant que l'invention de Daguerre ne soit donnée au monde, le soussigné s'essaya au dessin photogénique selon la méthode de Talbot, et peut là aussi en apporter quelques preuves»; «Bevor Daguerre's Erfindung weltkundig wurde, versuche sich der Unterzeichnete (...) in der Lichtzeichnung nach Talbot's Methode und er kann hierin ebenfalls einige Proben ausweisen.»)

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La retouche, une affaire de morale (2)

image (Suite) La retouche est une pratique sans histoire. Attestée dans les manuels techniques ou par l'existence du métier de retoucheur, qui accompagne l'essor des ateliers de portrait à partir des années 1860, elle se manifeste d'une façon très différente des autres pratiques techniques de l'univers photographique. Alors que les réclamations de priorité font l'ordinaire des publications spécialisées, alors que les acteurs du champ sont toujours prêts à se mettre en avant pour l'invention d'un procédé ou l'amélioration d'un outil, on cherche en vain la revendication qui trahirait l'inventeur de la retouche.

Dans ses souvenirs tardifs, publiés en 1900, Félix Nadar (1820-1910) est le premier à livrer un nom, associé à l'évocation de l'Exposition universelle de 1855: «Pourtant, la retouche des clichés, tout ensemble excellente et détestable, comme la langue dans la fable d'Esope, mais assurément indispensable en cas nombreux, venait d'être imaginée par un Allemand de Munich, nommé Hampsteingl (sic), qui avait suspendu en transparence au bout d'une des galeries de l'Exposition un cliché retouché avec épreuves avant et après la retouche. (...) A deux pas de là, au surplus, la démonstration complète en était faite par la montre du sculpteur Adam Salomon, bondée des portraits des diverses notabilités de la politique, de la finance, du monde élégant, et dont tous les clichés avaient été retouchés selon le mode nouveau que, mieux avisé et plus diligent que nous en son sang israélite, Adam Salomon avait pris la peine d'aller apprendre chez le Bavarois.» (Quand j'étais photographe, Flammarion, 1900, p. 216-217).

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La retouche, une affaire de morale (1)

image Illustration: Gustave Le Gray (1820-1884), Paris, vue de Montmartre, v. 1855-1856. Epreuve sur papier albuminé d'après montage d'un négatif papier (paysage) sur négatif verre (ciel), 20,2 x 26,2 cm, coll. Bibliothèque nationale de France (statut: domaine public).


La question de la retouche est une des plus anciennes et des plus passionnantes mythologies de l'univers photographique. Béat Brüsch, sur son blog, a récemment consacré trois billets à cette matière (les 14/02, 22/02 et 16/03). Même si je n'ai pu y répondre aussi vite que je l'aurais souhaité, l'invitation qui m'était adressée de participer à cette discussion était des plus tentantes.

Avant de m'y engager, il m'a semblé utile de relire les textes. Comment la question de la retouche s'est-elle posée dans l'histoire de la photographie? La plus ancienne occurrence d'une prise de position affirmée à ce sujet est exemplaire. Il s'agit d'une contribution de William Newton (1785-1869), peintre et amateur photographe émérite, cofondateur et vice-président de la (Royal) Photographic Society. Intitulée "Upon Photography in an Artistic View, and in its relations to the Arts" ("Sur la photographie d'un point de vue artistique et dans ses relations avec les arts"), cette intervention constitue le premier article du premier numéro de la revue de l'association nouvellement créée, daté du 3 mars 1853 (Journal of the Photographic Society, p. 6-7).

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