Actualités de la Recherche en histoire visuelle

 

Savoir à quoi ressemblait Samantha

image L'émotion suscitée par l'affaire Polanski n'a rien d'anecdotique. Dans un pays chauffé à blanc depuis de longues années par l'hystérie sécuritaire, où les figures du violeur et du pédophile sont devenues l'incarnation de la dernière monstruosité, au fil d'une entreprise de stigmatisation dont l'actuel chef de l'Etat s'est fait une spécialité, était-il surprenant que les réactions de soutien au cinéaste entretiennent le soupçon d'une justice de classe?

Dans la perception de ce qui fut initialement présenté par les médias français comme une "affaire de moeurs", l'idée que l'on se fait de l'apparence physique du protagoniste féminin a joué un rôle décisif. Comme l'exprime sans ambages le cinéaste Costa-Gavras sur Europe 1 dès le 28 septembre, «y'a pas de viol»: «vous avez vu les photos, elle fait 25 (ans)». Alain Finkielkraut, sur France-Inter le 9 octobre, évoque l'oeuvre du photographe David Hamilton et affirme que la victime «n'était pas une fillette, une petite fille, une enfant au moment des faits, c'était une adolescente qui posait nue pour Vogue hommes».

Pour les proches de Polanski, la vision d'une Samantha Gailey (Geimer) sortie de l'enfance a pu être alimentée par l'iconographie du documentaire de Marina Zenovich, Roman Polanski: Wanted and Desired (2008), qui présente une interprétation des faits compatible avec celle des avocats du cinéaste. Dans ce film, qui donne la parole à la victime elle-même, au tournant de la quarantaine, une bonne partie des images d'archives de Samantha sont postérieures aux événements (voir fig. 2, 3, 4). Lorsque le documentaire énonce par exemple que la jeune fille «est présentée par sa mère à Polanski comme une actrice», l'illustration qui suit est tirée d'un film où Samantha a une vingtaine d'années (fig. 4). MàJ: les figures 3 et 4 sont des photos de Susan Gailey, la mère (merci à granit).

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Parution de "Studio Harcourt, 1934-2009", par Françoise Denoyelle

Les éditions Nicolas Chaudun annoncent la parution de Studio Harcourt, 1934-2009 par Françoise Denoyelle, 192 p., ill. NB et coul., 45 €.

"Voilà soixante-quinze ans qu’existe le Studio Harcourt. Créée en 1934 par deux patrons de presse entreprenants et une jeune femme non moins perspicace, Cosette Harcourt, cette prosaïque fabrique de portraits s’est immédiatement érigée en « manufacture de vedette » délivrant l’indispensable brevet d’éternité: «En France, on n’est pas acteur si l’on n’a pas été photographié par les studios d’Harcourt», confirmerait Roland Barthes.

"C’est que le style Harcourt se fonde tout entier sur la sacralisation du visage. Un cadrage serré, un fond quasi inexistant, pas plus d’accessoires, et tout en lumière, en clair-obscur, un spot en contre-jour nimbant la chevelure d’une authentique aura… ce n’est plus une effigie, c’est une sanctification. Le divin, tout au moins le sublime, c’est à peu près à quoi aspire tout modèle convié au studio – n’a-t-on pas comparé l’immuable rituel (accueil, attente, maquillage, prise de vue, choix du cliché, retouche…) à un parcours initiatique?

"La magie opère toujours. Cédé à plusieurs reprises au terme d’un déclin perceptible dès la fin des années soixante, le studio restaure aujourd’hui son prestige sous l’impulsion de nouveaux acquéreurs. Et après Marlène Dietrich et Ingrid Bergman, Cocteau ou Dali, Gabin comme Delon, toute une nouvelle Olympe défile dans les somptueux salons de la rue Jean Goujon, acteurs et personnalités politiques, bien sûr, mais aussi sportifs, grands chefs étoilés…

"S’émancipant de l’exercice critique, Françoise Denoyelle, à force d’anecdotes et de témoignages, s’attache aux ressorts du mythe inusable. Elle transgresse encore les convenances obligées du discours photographique en retraçant les progrès d’une entreprise, détaillant ainsi les innovations, notamment commerciales, qui ont démultiplié ses premiers succès. Soixante-quinze ans, c’est aussi ce que dure à peu près une vie d’homme. Et c’est à une véritable biographie de cette institution considérée comme un être que s’essaye cet ouvrage limpide, aussi vivant et lumineux que le sujet auquel il s’attache."

L'écureuil et le regard-caméra

image Délicieux concours du hasard dans l'iconographie estivale. Rappelant que l'une des propriétés distinctives de la photographie est la captation d'événements impréparés, le site du National Geographic a mis en ligne le 13 août dernier un souvenir de vacances remarquable par l'intrusion dans le cadre d'un écureuil pris sur le vif au moment où l'animal regarde la caméra.

C'est la combinaison de deux systèmes techniques qui donne à cet instantané son aspect si particulier: le retardateur, conçu pour permettre l'autoportrait en l'absence d'un tiers, et l'autofocus, qui règle la mise au point sur le motif central. La temporalité de l'attente créée par le premier système provoque le sourire des sujets initiaux de l'image, conscients de se faire voler la vedette par la curiosité du rongeur. La modification automatique de la mise au point sur le sujet le plus proche parachève cette composition impeccable que seule la machine pouvait créer.

Mais ce qui a fait le succès de ce cliché (rapidement assorti d'un squirrelizer, qui imprime l'image de l'écureuil sur n'importe quelle photo en ligne), c'est la combinaison improbable sur une même image de deux régimes visuels opposés. Issue du portrait peint, la convention de la pose, avec son regard fermement planté dans la direction du spectateur, s'est installée dès la période daguerrienne parmi les codes de la photographie. Ce n'est qu'avec l'apparition du cinématographe que se répand la convention documentaire qui prohibe ce qu'on appellera le "regard-caméra".

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Small is beautiful (10): Le portrait du professeur

Création hier de mon profil sur Owni. Comme à chaque ouverture de compte web 2.0, je cherche une photo pour remplacer la vignette standard par mon portrait. Je ne suis pas chez moi – donc pas d'accès à ma photothèque. Je me rabats sur le tag "me" de mon compte Flickr. Fugitivement, je me souviens du dilemme que fut, en 2005, lors de mon inscription sur la plate-forme visuelle, le choix d'un autoportrait. Encore peu familier avec l'idée de voir ma tronche associée à chacun de mes faits et gestes, j'avais choisi, comme beaucoup de newbies, une image qui me cache plutôt qu'une image qui me montre: un reflet de mon visage saisi par inadvertance lors d'une reproduction de photo. Mais au-delà de son caractère protocolaire, cette solution présentait l'avantage de répondre à un problème simple. Je ne disposais en 2005 que d'un très petit nombre de photos de moi – et d'aucune image récente convenable pour cet usage.

Quatre ans plus tard, grâce à l'habitude qui s'est progressivement installée au Lhivic de documenter les séminaires, le matériel à ma disposition est nettement plus abondant. Sous le tag "me", pas moins de 76 portraits de votre serviteur en situation, dans des postures toutes plus dignes les unes que les autres de gloire et d'immortalité. Mais hier, va savoir, était-ce bile, était-ce humeur, pas moyen. Voilà que je me mets à les examiner l'une après l'autre sous toutes les coutures, à grands coups de clics furieux sur la vignette loupe. Là, c'est l'éclairage qui n'est pas à mon avantage. Sur celle-ci, j'ai l'air benet. Sur celle-là, on dirait que je m'endors. En voilà une qui est bien – mais justement, un peu trop: on va croire que je me vois en guest de la Nouvelle Star. Sur celle-là, on ne voit que mes cheveux gris. Et sur celle-ci, déjà ancienne, j'ai l'air trop jeune.

Quand c'est parti comme ça, inutile d'insister. Je choisis par plaisanterie un portrait de moi en buveur de bière. Manière de répondre à côté, parce qu'il faut bien se plier à l'usage, en dévoilant, à défaut de la profondeur de ma réflexion, l'étendue de mon humour. Bref, photo numérique ou pas, la réponse à l'injonction de se montrer reste une affaire délicate, à chaque fois renégociée, toujours transitoire, comme dans l'impossibilité de donner jamais pleine et entière satisfaction.

L'exposition en ligne: exhibition ou iconoclasme?

image Labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France, disait le bon Sully. Quatre cents ans plus tard, si l'on s'enquiert de savoir quels sont les appas d'internet, on n'entendra qu'un cri: narcissisme et exhibition. L'amour de soi et le désir de se montrer. C'est curieux comme chaque fois que je tombe sur cette paire, je pense à Baudelaire: celui du "public moderne et la photographie", où le poète dénie à la populace tout droit à se voir représenter à sa ressemblance[1]. Le portrait, oui da, pour les princes ou les héros – mais pour les «drôles et les drôlesses», fi donc, quelle faute de goût!

Sournois mélange de racisme de classe et de souvenirs du catéchisme (qui enseigne que la modestie est la qualité qui sied aux âmes simples), l'a-priori qui gouverne l'accusation d'exhibitionnisme est qu'il n'y a aucune raison de s'intéresser au sort des humbles, qui feraient mieux de rester à leur place. Les mêmes psychologues improvisés ne songeraient pas à chercher des poux dans la tête à Michel Houellebecq ou Bernard-Henri Levy, lorsque ces auteurs se livrent en public à un tendre numéro d'effeuillage en duo. — Ah mais! Ils sont célèbres, c'est donc bien normal de s'intéresser à eux, comme à Loana ou à Carla. Les people sont riches et beaux, ils ont le droit d'étaler leurs abdos en première page des journaux. Quel présentateur télévisé, quel intellectuel radiophonique irait reprocher à ces gens-là de s'aimer outre mesure ou de désirer se montrer?

Comme autrefois la photographie, internet est le média des petits et des sans-grade, qui permet à ceux qui n'y ont pas droit d'accéder à une notoriété par définition usurpée. La cause est entendue – et la démonstration d'une parfaite circularité. Les délaissés des lieux d'exposition légitimes voudraient-ils attirer l'attention sur eux? C'est donc qu'ils pêchent par orgueil ou sont atteints de névrose obsessionnelle.

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L'image parasite s'invite sur Facebook

image Détourner les outils numériques pour les mettre au service d'objectifs non prévus par le dispositif: ce principe d'appropriation et de réinvention est au coeur des usages du web 2.0. Son volet visuel (dont j'ai décrit ici l'émergence) se manifeste également sur Facebook, en particulier à travers le détournement du phototagging.

Plutôt que de lier une série de mots clés aux images, comme sur Flickr, Facebook a développé une fonctionnalité très adaptée à son rôle de réseau social: le phototagging, soit la possibilité de définir une zone de l'image et d'y associer d'un clic le nom d'un de ses contacts. Ce service utilisé pour identifier le ou les sujet(s) d'un portrait ou d'une photo de groupe se prolonge par le signalement de l'opération auprès du contact tagué. Averti qu'il figure sur une photo téléchargée, celui-ci peut se rendre sur la page et participer au commentaire de l'image. Chaque contact a également la possibilité de se détaguer, si cette identification ne lui convient pas.

La fonction de signalement automatique du tag a rapidement encouragé diverses formes de détournement. Le premier janvier dernier, en suivant le lien d'un signalement, j'ai par exemple découvert, non un portrait de groupe, mais une illustration de voeux, phototaguée à 30 contacts, nouvelle manière de souhaiter la bonne année.

Une jeune canadienne a exploité de façon plus systématique ce principe, dans le contexte de l'invasion de Gaza. Désireuse de manifester sa désapprobation face à ce conflit, Karine Doche met en ligne le 7 janvier sur son compte Facebook une photo représentant deux enfants, de dos, un arabe et un juif, bras dessus-bras dessous. Cette image simple mais emblématique, qui a notamment servi d'illustration de couverture à l'ouvrage de Charles P. Lutz et Robert O. Smith, Christians And a Land Called Holy (Fortress Press, 2006), a été reprise dès le début des hostilités sur plusieurs sites et pages personnelles.

Karine Doche explique qu'elle a d'abord tagué quelques-uns de ses contacts, pour leur signaler son message de paix, en leur demandant de le faire circuler. L'album est paramétré pour être consultable par l'ensemble des membres de Facebook. En l'espace de 24 heures, elle reçoit une avalanche de demandes de tags: de nombreuses personnes souhaitent être associées de la même façon à l'image. Mais la fonctionnalité ne permet pas de dépasser 30 contacts par photo. Pour pallier cette restriction, la jeune femme imagine alors de reproduire plusieurs fois l'illustration. Copiée à 3, 4, 5 puis 60 exemplaires (limite d'un album sur Facebook), l'image des deux enfants accueille en quelques jours 1800 tags (dont certains contacts associés plusieurs fois). La viralité de l'expérience conduit son auteur, inondée de messages, à y mettre un terme. Un groupe intitulé: "Everything is possible... Tout est possible..." est destiné à permettre la poursuite de la discussion (signalé par Pierre Haski sur Facebook).

L'affiche d'Obama: triomphe du copyleft

image On ignorait jusqu'à présent quelle était la source photographique de la fameuse affiche créée par Shepard Fairey à l'occasion de la campagne de Barack Obama. Sur The Daily Beast, James Danziger pense avoir trouvé la clé du mystère. Repérée par Michael Cramer sur Google images (voir ci-contre, licence CC), une photo publiée par ''Time'' en 2007 était attribuée par erreur à Jonathan Daniel, de Getty Images. Danziger identifie son véritable auteur: le photographe Jim Young, de Reuters. Interrogé, celui-ci affirme n'avoir pas reconnu sa photo derrière le dessin. Il est vrai que le graphiste aurait procédé à diverses transformations, à commencer par un retournement latéral, ainsi qu'une recomposition du buste.

Au moment où une version de cette affiche accède à la prestigieuse National Portrait Gallery, il n'est pas sans intérêt de noter qu'elle a été réalisée sans la moindre autorisation, pas plus de l'auteur de la photographie que d'Obama lui-même, et qu'elle a d'abord été placardée de façon sauvage, sans demander l'accord de l'équipe de campagne, à la manière des remix et autres contributions librement proposées par divers créateurs. En comparant cette image avec le portrait officiel du président français, on se convaincra que le non-respect des dispositions de la propriété intellectuelle ou du droit à l'image n'a pas que des mauvais côtés (avec mes remerciements à Rémi Douine).

image MàJ. Merci à Pierre de nous mettre sur la piste d'une autre image (ci-contre, cliquer pour agrandir), qui semble une meilleure candidate que celle repérée par Cramer. Plusieurs commentaires ont dans l'intervalle contredit l'affirmation de Danziger (voir notamment chez Tom Gralish). D'après une recherche sur TinEye, cette photo, qui porte bien le crédit Associated Press, mais pas de nom d'auteur, semble avoir été diffusée surtout hors des Etats-Unis. Ces éléments correspondent aux indications fournies par Shepard Fairey (voir ci-dessous, commentaire n° 3).

Photomatobama

image Ca devait arriver. A l'image du lancer de chaussures sur George Bush, tout événement visuel marquant est désormais susceptible de connaitre une déclinaison sous la forme d'un jeu en ligne. C'est ainsi que le plus célèbre poster de l'année 2008, créé par Shepard Fairey à l'occasion de la campagne présidentielle de Barack Obama, compte parmi sa postérité un "obamizer" qui transforme tout portrait photographique en affiche quadricolore. Très bien conçu en flash, il permet de choisir son slogan et de réaliser son obamicone en direct à partir d'une webcam. L'image finale, enregistrée au format gif, fait l'objet d'une légère atténuation des contours, et apparaît dans une galerie que l'on peut commenter. Attention: étant donné le succès du dispositif, on peut rencontrer des difficultés de connexion (signalé par Vincent Glad sur Twitter).

Réf.: http://obamiconme.pastemagazine.com/

Sarkobama, une image qui ne veut rien dire?

image Depuis le 27 novembre, des centaines d'affiches ont été collées dans Paris, sans identification ni signature. Elles proposent une imitation servile de la célèbre affiche réalisée par le graphiste Shepard Fairey en février 2008 à l'occasion de la campagne présidentielle américaine, dont elle reprend à l'identique la composition et les couleurs, mais en remplaçant le visage de Barack Obama par celui de Nicolas Sarkozy. Le bandeau inférieur emprunte également le slogan "Yes we can!", avec quatre déclinaisons énigmatiques ("Faire économiser 1000 €/an à chaque ménage?", "Faire payer les entreprises qui polluent?", "Produire une énergie propre et durable en Europe?", "Créer trois millions d'emplois non délocalisables en Europe?")

Les premières réactions ont attribué cet affichage sauvage à l'UMP ou à une organisation satellite. On se souvient en effet que l'élection de Barack Obama avait été suivie par une tentative d'identification de Sarkozy au nouveau président des Etats-Unis. Mais l'UMP comme les services de l'Elysée ont démenti être à l'origine de l'opération. D'autres penchent pour une plaisanterie au second degré – hypothèse accréditée par les slogans, qui ne renvoient pas de façon évidente à des projets actuellement défendus par le gouvernement. On a également évoqué la possibilité d'une pré-campagne de publicité. En désespoir de cause, quelques médias en ligne ont fait appel aux internautes pour savoir "Qui se cache derrière Sarkobama?". Sans succès jusqu'à présent.

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64 fois ma voix

Pas besoin d'aimer Michael Jackson pour apprécier la performance de François Macré. Rencontre de la lignée très prisée des human beatbox avec la tradition non moins vivace de l'auto-portrait multiple, la "Reprise a capella 64 pistes" de Thriller (1982) propose une remarquable et très pédagogique vidéo musicale, mise en ligne sur Youtube le 21 octobre 2008.

La retouche en son miroir

image Le dernier jeu à la mode n'est plus de repérer les photos retouchées, mais les erreurs de ceux qui croient en avoir découvert. Dédié à la dénonciation des dérapages de graphistes trop pressés, le site PhotoshopDisasters épingle une photographie issue d'un récent numéro de l'édition américaine de Marie-Claire. En accolant aux visages leur reflet redressé, le rédacteur a cru pouvoir déceler un certain nombre d'altérations, dont d'étranges déformations du visage, qui suggèrent un travail de retouche des plus conséquents.

Il suffit de retourner l'image à 180° pour s'apercevoir que le reflet ne renvoie pas la lumière de façon homogène. Affectée d'une déformation linéaire en son centre, la table en verre allonge les visages des trois personnages assis. Ce n'est donc pas la retouche des volumes qui a permis de rendre à leur faciès un aspect plus plaisant, mais bien le reflet qui les défigure.

Cette image n'est toutefois pas exempte de corrections. La comparaison permet en effet de constater que plusieurs des visages ont subi une atténuation de contraste, rectification courante qui permet de rendre moins cruel le passage des ans. Pas de quoi fouetter un chat, mais la présence de ces altérations risque d'être perçue comme une confirmation du caractère mensonger de l'illustration. Enfin, le décor en arrière-plan pose bel et bien un problème, qui n'a pas été repéré par le site.

Au final, le plus intéressant dans cet exemple est d'avoir imaginé que le reflet allait révéler la vérité de manipulations cachées. Cette lecture façon X-Files témoigne de cette nouvelle culture de l'image déjà signalée ici, qui troque l'ancienne illusion de l'objectivité pour le réflexe du soupçon généralisé. Il va falloir du temps à cette perception de la photographie pour retrouver un équilibre similaire à la culture du cinéma, où l'on s'est accoutumé depuis longtemps au dialogue de l'enregistrement avec la fiction (merci à Vincent Glad pour son signalement).

Usages de l'image sur Facebook (notes)

image Le jeu avec l'image de soi. Facebook est probablement le réseau où l'on change le plus souvent son "profile picture" (portrait de présentation). Pas seulement en raison de la facilité de l'opération, mais parce que FB est le premier site à accorder une telle place à l'image. Au lieu des avatars de 48 x 48 pixels, le portrait de présentation est exposé à 200 pixels de côté, et renvoie à un original de 600 pixels. Une taille suffisamment importante pour qu'il devienne possible et intéressant de jouer avec l'image.

image Fonction discriminante. Sur Flickr, c'est le nom du compte qui fournit l'élément discriminant lors d'une recherche. Dès qu'un nom est utilisé, il faut en inventer un autre, d'où l'usage de pseudos. Facebook a été le premier réseau proposant le recours aux patronymes véritables. Ce qui supposait fatalement l'existence de doublons, pour les noms les plus courants. La photo a donc une véritable fonction discriminante dans FB, et participe à l'identification des individus.

image La photo de fête. Il y avait le portrait, le paysage... FB a inventé un nouveau genre: la photo de fête. Illustration de son usage social, la photo-type sur Facebook est une photo posée nocturne, au flash, de groupes amicaux prenant des attitudes volontiers loufoques. Comme tout genre, celui-ci s'exporte en-dehors de la plate-forme. En situation, il suffit de proposer de "faire une photo Facebook" pour obtenir immédiatement d'intéressantes variations sur le modèle du groupe posé.

image L'image conversationnelle. Alors que sur Flickr, le sujet des commentaires est l'image elle-même, sur FB, les photos fournissent le point de départ de conversations, sur un mode humoristique ou ironique. Un classique est la photographie d'un friend immobilisé dans une posture fâcheuse ou remarquable, postée par un tiers, qui devient le prétexte à quolibets et engendre de multiples dialogues (à noter: ces photos sont souvent effacées rapidement).

image L'extraction visuelle automatique. Facebook, c'est Delicious avec des images. Lorsqu'on signale un billet, une vidéo ou tout autre élément comprenant un fichier graphique, la plate-forme extrait automatiquement les images présentes sous forme de vignettes et propose de les associer à un extrait de texte. Cette fonction puissante qui permet d'ajouter très simplement une composante visuelle à presque tous les items postés, contribue à augmenter leur visibilité et leur intelligibilité.

image L'organisation visuelle du newsfeed. Trois types d'images interviennent dans la construction du newsfeed (agrégation des informations du groupe de friends), sous forme de vignettes: les portraits de présentation des intervenants, les extractions visuelles, les photos ou vidéos postées. L'image participe donc fortement à l'organisation du newsfeed et contribue à lui conférer un aspect de magazine illustré, proche des flux de news des sites de presse.

Edit. Merci à Sophie Ceugniet, Luc Mandret et Cendrine Robelin de m'avoir aimablement autorisé à reproduire leurs images pour illustrer ces notes, et merci à mes autres friends pour leur participation involontaire à mes observations.

Un sourire qui en dit long

Encore un billet passionnant sur le blog d'Errol Morris, qui a déjà suscité 412 commentaires en dix jours. Dans le cadre d'un documentaire qu'il a réalisé sur les photos d'Abou Ghraib ("Standard Operating Procedure", 2008), le cinéaste s'est longuement penché sur le personnage de Sabrina Harman, l'une des gardiennes de la prison irakienne. Chacun se souvient du choc des visages souriants des tortionnaires, qui posaient le pouce levé à côté des prisonniers – l'un des traits les plus commentés de ces images, sur le mode de la condamnation morale.

Mais que signifie exactement un sourire sur une photo? A Errol Morris, Sabrina Harman affirme aujourd'hui avoir réalisé ces images avec l'idée de documenter ce qui lui apparaissait comme des mauvais traitements. Une déclaration qui n'aurait guère de valeur si elle n'était étayée par des courriers de l'époque («I took more pictures now to "record" what is going on», lettre du 20 octobre 2003, citée par Le New Yorker). Comment expliquer la contradiction apparente entre cette intention et la mine réjouie qu'elle arbore sur les photos? A Morris, la jeune femme explique qu'il s'agit d'une attitude stéréotypée provoquée par la situation de pose. Le cinéaste sollicite alors l'expertise du psychologue Paul Ekman, spécialiste de l'interprétation des expressions faciales qui, appuyé sur les expériences de Duchenne de Boulogne, identifie dans la mimique de Harman les caractéristiques du "sourire social" – une expression forcée qui ne traduit aucune gaieté réelle.

A partir de ces éléments, Morris décrit la réaction à la photo de Harman comme une imputation basée sur un réflexe social. La rencontre du stéréotype photographique (le "say cheese smile") avec une situation hors normes provoque un sentiment de scandale. «Instead of asking: Who is that man? Who killed him? The question becomes: Why is this woman smiling? (...) And even if she is not guilty, she stands in (in the viewer’s imagination) for those who are. (...) Harman didn’t murder al-Jamadi. She provides evidence of a crime, evidence that this was no heart attack victim. (...) It is now our job to make sure that her photographs are used to prosecute the people truly responsible for al-Jamadi’s death.» (“Plutôt que de se demander: qui est cet homme? qui l'a tué? la question devient: pourquoi cette femme sourit-elle? (...) Et même si elle n'est pas coupable, elle vaut (dans l'imagination du spectateur) pour ceux qui le sont. (...) Ce n'est pas Harman qui a tué Al-Jamadi. Elle a fourni des preuves du crime, des preuves qu'il n'avait pas été victime d'une crise cardiaque. (...) Notre travail est maintenant de nous assurer que ses photographies sont utilisées pour poursuivre les vrais responsables de la mort d'Al-Jamadi”).

Illustrations: 1) Photographie de Sabrina Harman par Charles A. Graner, prison d'Abou Ghraib, 4 novembre 2003. 2) Duchenne de Boulogne stimulant à l'aide d'électrodes les muscles du visage d'un sujet atteint de paralysie faciale, ''Mécanisme de la physionomie humaine, ou Analyse électro-physiologique de l'expression des passions applicable à la pratique des arts plastiques", Bailliere, 1862.

Journées d'études à l'IMEC

image En clôture du séminaire "L'archive et le portrait", organisé en partenariat avec l'IMEC (Institut Mémoires de l'édition contemporaine), le Lhivic a organisé deux journées d'études sur site, les 19 et 20 mai 2008 (voir album). Accueillis dans les conditions privilégiées de l'abbaye d'Ardenne à Caen, les étudiants ont pu examiner un large échantillon de fonds photographiques, représentatifs de la variété des conditions de formation et de conservation de ces ensembles.

Fondé en 1988, l'IMEC conserve les archives de maisons d'édition, de librairies ou d'organes de presse ainsi que des archives de personnalités du monde littéraire et intellectuel. La politique de conservation de l'institut présente la particularité d'étendre l'attention généralement réservée à l'archive papier aux documents multimédia. L'IMEC conserve donc non seulement des correspondances, des manuscrits ou des ouvrages, mais aussi des photographies, des films, des vidéos, des enregistrements sonores, etc. Ces divers documents posent des problèmes de conservation spécifiques.

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Raconter des histoires avec des images

d0a5f0bb9e459481fe51d77935584c7a.jpgEn discutant l'autre jour des évolutions du photojournalisme avec une étudiante canadienne, je constatais une fois encore que le point de départ de l'analyse est le prototype de l'image d'information, où à un événement ponctuel et bien identifié correspond son iconographie légitime et nécessaire. Mais si ce modèle fonctionne pour une catégorie bien particulière d'événements – du type 11 septembre – il représente en réalité l'exception plutôt que la règle. Il suffit de feuilleter n'importe quel journal, n'importe quel magazine, pour s'apercevoir que la majeure partie de son iconographie relève d'un autre modèle: celui de l'illustration, où le rapport à l'événement n'est pas dicté par la fonction informative de l'image, mais plutôt par ses fonctions décorative ou narrative.

Bel exemple ce matin avec la couv' de Libé. Pour illustrer le bilan jugé calamiteux d'un an de présidence, le quotidien a choisi une photographie en gros plan de Nicolas Sarkozy, à un moment où il n'était encore que candidat, lors d'un meeting le 24 avril 2007 à Rouen, où on l'aperçoit tendu par l'effort, le visage couvert de gouttes de sueur très apparentes.

Le choix d'une photographie datée d'il y a un an, presque jour pour jour, est un clin d'oeil habile à la thématique du bilan. Mais si elle décrit quelque chose de la situation présente pour un lecteur d'aujourd'hui, c'est bien par l'expression de difficulté qui semble marquer le visage du personnage, et qui prend tout son sens dans le contexte actuel, bien différent de celui de la campagne présidentielle.

Même ce gros plan, apparemment univoque, pourrait être utilisé dans un autre contexte pour signifier au contraire la valeur de l'effort, de l'engagement et du don de soi du président de la République. Si nous lisons dans ce visage la peine plutôt que l'action, c'est en réalité que nous sommes guidés par les multiples indications fournies par le titre (“Encore quatre ans”) et la légende (“plutôt un échec”), encore renforcées par un détourage du portrait sur fond noir, qui contribue à orienter la lecture.

Cette utilisation de l'image pour ses qualités narratives est le vrai ressort de l'illustration de presse moderne. Comme le répète Jean-François Leroy, directeur du festival Visa pour l'image, une bonne photographie de reportage est “une photo qui raconte une histoire”. Encore faut-il ajouter qu'on peut faire dire ce qu'on veut à une image.

Nota bene: article initialement publié sur Le Flipbook.