Actualités de la Recherche en histoire visuelle

 

Vive le journalisme visuel!

image Parmi les expérimentations du nouveau journalisme en ligne, 20minutes.fr propose un système de traitement de l'actualité sous la forme de diaporamas, séries d'images légendées réunies par thèmes. Sous l'intitulé "En images", ce principe a pour avantage de recycler avec l'élégante hypocrisie d'un habillage "journalistique" les sujets les plus trash et les plus bas de gamme. Exemple avec le thème "Les photos les plus controversées".

En voyant la photo de Brooke Shield enfant (Gary Gross, 1975), celle de la pyramide de corps d'Abou Ghraib ou de l'agonie de la petite colombienne (Franck Fournier, 1985) en appel de une, on se dit qu'on a déjà vu ça quelque part. Le feuilletage le confirme: toutes les photos sont issues du catalogue de l'exposition "Controverses", présentée à Lausanne en avril dernier, qui tirait tout son intérêt d'un travail de contextualisation approfondi. Les légendes du diaporama résument brièvement la documentation réunie par Daniel Girardin et Christian Pirker – jusque dans ses erreurs (la photo d'Abou Ghraib n'est pas anonyme, ni datée de 2004, elle a été prise le 7 novembre 2003 à 11h51 par Sabrina Harman). Ce n'est qu'en allant jusqu'au bout du diaporama qu'on découvre, sur la dernière image, la mention: «Toutes ces photographies sont issues du livre Controverses, une histoire juridique et éthique de la photographie, éditions Actes Sud, 45 euros», avec un lien renvoyant à un article d'Elodie Drouard, daté du 25 juin, présentant rapidement le catalogue d'une exposition qui a fermé ses portes le 1er juin (le rapport à l'actualité de cet article me semble plutôt provenir du billet de Pierre Assouline, publié le 24 juin, qui annonce – ce qui est une vraie information – que l'exposition du musée de l'Elysée sera accueillie par la BnF en 2009).

Qui lira cet échantillon comme une introduction à l'exposition de Lausanne ou à son catalogue? La façon dont il est présenté vise à camoufler sa source plutôt qu'à la mettre en valeur. Exploitant sans vergogne un corpus qui a demandé plusieurs années de recherche, ce traitement visuel présente le triple avantage de n'avoir pas été très long à faire, de passer aux yeux d'un lecteur pressé pour une enquête de la rédaction, et de fournir un sujet racoleur à souhait. Vive le nouveau journalisme!

Small is beautiful (5): le journal papier

Ce matin, j'ai acheté un journal papier. Non pas tellement que j'en avais besoin, mais il me fallait un timbre amende. Et comme je ne vais plus souvent voir mon buraliste, et que je me sens un peu gêné devant lui, j'ai pris comme naguère un Libé sur le présentoir. C'est à partir de ce moment que je me suis aperçu que ma mutation était achevée. En sortant mon porte-monnaie, un doute: c'est combien déjà? Le buraliste a vu la panique dans mon regard, il a fallu qu'il énonce «un euro vingt» pour y mettre fin. Une fois dehors, mon exemplaire plié sous le bras, j'étais content: je me suis dit, ça me rappelle autrefois, comme un souvenir de vacances, un truc sympa qui s'est perdu.

image Rentré à la maison, en dépliant l'objet, tout me semblait étrange: le contact du papier, cette chose qui s'ouvre comme un paquet cadeau, la bizarrerie du contraste, le texte si gris, les couleurs éteintes. En essayant de lire le premier article, ça m'a frappé: les caractères étaient trop petits. Il est vrai qu'à mon âge, la presbytie marque des points tous les ans. Je me suis dit: maintenant que les journaux s'adressent à un public de vieux, il faudrait tout de même qu'ils s'adaptent. C'est là que je me suis rendu compte du confort de lecture de mon 24", de son contraste juste comme il faut, de ses couleurs douces et profondes.

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D'Atget à Zucca, ou comment naissent les légendes

image Lors des débats organisés par l'association Paris Bibliothèques pour accompagner l'exposition André Zucca ("Des Parisiens sous l'occupation", BHVP), un consensus s'est rapidement dégagé pour regretter l'insuffisance d'analyse historique de la part du commissaire, Jean Baronnet, comme de l'instigateur de la manifestation, Jean Derens. A rebours de la position qu'ils ont tous deux revendiquée – selon laquelle tout ce qu'il était nécessaire de savoir était bien connu et qu'on pouvait s'en tenir sur l'oeuvre de Zucca à une approche de type esthétique – la plupart des intervenants ont souligné les difficultés d'interprétation de la période et la nécessité d'une mise en contexte rigoureuse.

Dans cette controverse, on attendait avec curiosité l'éclairage de Jean-Pierre Azéma, préfacier du catalogue et caution historique de l'exposition. Lors du débat du 31 mai, l'historien a précisé les conditions de son intervention, imposée par Bertrand Delanoë pour rééquilibrer un projet dont le déficit d'histoire inquiétait déjà les services culturels de la mairie. Tout en prenant ses distances avec les organisateurs, Azéma n'a cependant pas dévié de l'analyse proposée par la préface, selon laquelle ces images montrent «le regard et le plaisir de l'esthète privilégiant un Paris qui lui est propre.» Au contraire, il a renforcé ce point de vue par la définition d'une catégorie particulière de photographes, les «reporters d'images», à laquelle appartenait Zucca. Selon lui, la caractéristique de ces «fournisseurs d'images» est qu'«ils ne font pas de commentaires, ce ne sont pas des journalistes. Eux, on leur commande des photos. Zucca n'a fait ni légendes, ni articles. (...) Du coup, on comprend qu'ils vont être instrumentalisés. Ils vont livrer un matériau brut. On peut leur faire dire ce qu'on veut».

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Hiroshima: les photos que Le Monde n'avait jamais vues

Après le dérapage d'Europe 1 annonçant la mort de Pascal Sevran avec quinze jours d'avance, c'est le quotidien Le Monde qui tombe dans le piège de la course au scoop avec internet. Dans son édition datée du 10 mai, un article intitulé "Hiroshima: ce que le monde n'avait jamais vu", présente avec force trémolos un groupe de 10 photographies rendues publiques il y a une semaine par la Hoover Institution. Ces «sidérantes photos de corps flottant dans les eaux», prétendument réalisées par un amateur anonyme à Hiroshima dans les jours suivant le bombardement atomique du 6 août 1945, ont été remises en 1998 au musée par un soldat américain, Robert L. Capp, entretemps décédé.

«En raison de la censure draconienne imposée par l'occupant américain sur tout ce qui touchait au bombardement d'Hiroshima (puis de Nagasaki, trois jours plus tard), on ignora pendant des mois l'ampleur de la tragédie dont furent victimes des populations essentiellement civiles», explique le quotidien. Un second article de Claire Guillot, intitulé "La censure américaine a caché les images de victimes", achève de fignoler un parfait scénario pour X Files: des images qui dévoilent pour la première fois le vrai tableau d'une horreur insoutenable ont été dissimulées pendant des années à cause de la "culture du secret" américaine.

Cerise sur le gateau: «Alors que le débat se développe sur Internet, la presse américaine n'a pas encore évoqué la divulgation de ces nouvelles photographies de la tragédie d'Hiroshima. Ni la presse japonaise, du reste», écrivent Sylvain Cypel et Philippe Pons, correspondants du journal à New York et à Tokyo, fiers de ce scoop qui fleure bon le scandale.

Pas de chance: Sean Malloy, l'historien à l'origine de la révélation de ces images, a publié aujourd'hui sur sa page web un avertissement dans lequel il explique avoir reçu des indications prouvant que deux au moins de ces photographies illustrent en réalité le tremblement de terre de Kanto en 1923. Une telle identification laisse planer un sérieux doute sur l'ensemble de la collection. Courageusement, le jeune chercheur déclare assumer la responsabilité de cette erreur et procéder à des vérifications complémentaires. Dans l'intervalle, la Hoover Institution a effacé toute trace de ce faux-pas sur son site web.

Contrairement à ce que laisse entendre Le Monde, des photographies de victimes réalisées par des Japonais immédiatement après les bombardements atomiques existent et ont fait l'objet d'études détaillées par les spécialistes. La revue Etudes photographiques a notamment publié en 2006 des extraits des deux plus anciens corpus conservés, analysés par Michael Lucken ("Hiroshima-Nagasaki. Des photographies pour abscisse et ordonnée", Etudes photographiques, n° 18, mai 2006, p. 4-25). 

Avec tous mes remerciements à Sandrine Crouzet pour ses précieuses indications. 
Nota bene: article initialement publié sur Le Flipbook.

Le mensonge d'un artisan, la réalité d'un artiste

image On a les controverses qu'on peut. Pendant qu'une exposition du musée de l'Elysée (Lausanne) propose de réfléchir sur les photos qui font débat, à Paris, c'est l'accrochage "Les Parisiens sous l'Occupation" qui subit depuis plusieurs semaines les feux de la polémique. L'exposition de la BHVP exploite le fonds couleur du photographe André Zucca (1897-1973) en omettant de préciser qu'il s'agissait d'un collaborateur notoire et de nuancer l'image idyllique qu'il donne du Paris de 1942.

Le site "Arrêt sur images" a suivi de près l'affaire. Dans son édition du 18 avril dernier, Daniel Schneidermann a convié la spécialiste Françoise Denoyelle et le chroniqueur Alain Korkos pour faire le point. Tout en jugeant l'exposition intéressante, l'historienne déplore à son tour l'absence de tout appareil critique, qui nuit à la compréhension des photographies. L'animateur essaie de trouver des circonstances atténuantes en relevant le caractère "informatif" des images. Qui se résume pour lui à la découverte des joies de la baignade sur les quais – opportunément rapprochées de "Paris-plage" – ou des courses à Longchamp.

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Raconter des histoires avec des images

d0a5f0bb9e459481fe51d77935584c7a.jpgEn discutant l'autre jour des évolutions du photojournalisme avec une étudiante canadienne, je constatais une fois encore que le point de départ de l'analyse est le prototype de l'image d'information, où à un événement ponctuel et bien identifié correspond son iconographie légitime et nécessaire. Mais si ce modèle fonctionne pour une catégorie bien particulière d'événements – du type 11 septembre – il représente en réalité l'exception plutôt que la règle. Il suffit de feuilleter n'importe quel journal, n'importe quel magazine, pour s'apercevoir que la majeure partie de son iconographie relève d'un autre modèle: celui de l'illustration, où le rapport à l'événement n'est pas dicté par la fonction informative de l'image, mais plutôt par ses fonctions décorative ou narrative.

Bel exemple ce matin avec la couv' de Libé. Pour illustrer le bilan jugé calamiteux d'un an de présidence, le quotidien a choisi une photographie en gros plan de Nicolas Sarkozy, à un moment où il n'était encore que candidat, lors d'un meeting le 24 avril 2007 à Rouen, où on l'aperçoit tendu par l'effort, le visage couvert de gouttes de sueur très apparentes.

Le choix d'une photographie datée d'il y a un an, presque jour pour jour, est un clin d'oeil habile à la thématique du bilan. Mais si elle décrit quelque chose de la situation présente pour un lecteur d'aujourd'hui, c'est bien par l'expression de difficulté qui semble marquer le visage du personnage, et qui prend tout son sens dans le contexte actuel, bien différent de celui de la campagne présidentielle.

Même ce gros plan, apparemment univoque, pourrait être utilisé dans un autre contexte pour signifier au contraire la valeur de l'effort, de l'engagement et du don de soi du président de la République. Si nous lisons dans ce visage la peine plutôt que l'action, c'est en réalité que nous sommes guidés par les multiples indications fournies par le titre (“Encore quatre ans”) et la légende (“plutôt un échec”), encore renforcées par un détourage du portrait sur fond noir, qui contribue à orienter la lecture.

Cette utilisation de l'image pour ses qualités narratives est le vrai ressort de l'illustration de presse moderne. Comme le répète Jean-François Leroy, directeur du festival Visa pour l'image, une bonne photographie de reportage est “une photo qui raconte une histoire”. Encore faut-il ajouter qu'on peut faire dire ce qu'on veut à une image.

Nota bene: article initialement publié sur Le Flipbook.

La fin du papier glacé

665a0385ab6ecd55202e1f81ebbd9750.jpgQuels garnements, ces journalistes! Par devant, ils vous assassinent crânement le journalisme citoyen, coupable de tous les maux, incapable de produire une information de qualité. Par derrière, ils courent résolument après le train de la privatisation de la mise en scène de l'information.

Nouvel exemple la semaine dernière, avec le traitement par Paris-Match de la visite londonienne du couple présidentiel. Depuis Abou Ghraib, l'actualité chaude ("hot news") nous avait habitué à l'image numérique à bruit apparent – qualifiée dans le langage courant de "photo pixellisée". Dans ce cas, c'est le caractère exceptionnel de l'événement qui excuse la mauvaise qualité de l'image, dont on comprend qu'elle n'était pas réalisable dans d'autres conditions.

Ce n'est pas ce contexte que connotent les nombreux défauts techniques de la photo de Une du dernier numéro de Match. L'éclairage ambiant du couloir d'hôtel, la définition médiocre, le bruit apparent, les aberrations: tout contribue à faire passer la prise de vue de Claude Gassian pour une vulgaire photographie amateur. A l'école Louis-Lumière ou aux Gobelins, on doit se mordre les doigts. Plus besoin du long apprentissage de la sensitométrie, de la subtile maîtrise de la lumière ou de l'art de la retouche digitale. Désormais, un compact grand public suffit pour rendre compte d'une visite d'Etat.

Pour ce sommet du protocole, ce choix de l'intimité du couloir d'hôtel, de la photo volée, tranche avec le registre officiel et sa traduction obligée par une photo professionnelle, léchée et impeccablement retouchée. Une qualité d'image qui avait fait la marque de fabrique des magazines des années 1970, évoquée par l'expression "papier glacé", qui associe le brillant de l'impression au glamour des apparences. Un style qui déserte de plus en plus les pages illustrées des journaux, pour se cantonner désormais au seul territoire de la publicité. Pour combien de temps encore?

Nota bene: article initialement publié sur Le Flipbook.

Spirou passe au numérique

On n'est pas attentif. C'est l'autre jour seulement, en feuilletant un album de Spirou et Fantasio récemment racheté, que je me suis aperçu que le reflex qui avait orné la quatrième de couverture pendant une quinzaine d'années avait cédé la place à une camera vidéo. Difficile de reconstituer la chronologie avec précision (merci à ceux qui pourront compléter ces indications), mais il semble que c'est à l'occasion de la sortie du 47e album (Paris sous Seine, 2004), dû au nouveau duo Morvan et Munuera, que cette modification a eu lieu.

Personnellement, je n'ai jamais dépassé la période Franquin. L'Ombre du Z (1962) ou QRN sur Bretzelburg (1966) restent pour moi des chefs d'oeuvre inaltérables. Quand est apparu en quatrième le premier visuel photographique, représentant un rouleau de film posé sur une photo noir et blanc? Ce décor n'a été remplacé qu'au début des années 1990 par un dessin de Janry figurant un reflex sur une photo couleur.

Supposées renvoyer à l'univers du photojournalisme, dont Fantasio est un représentant épisodique, ces allégories posent quelques problèmes. Sur la première image de Fournier Janry, le rouleau de film porte la mention "Exachrome" (sic), qui suggère un film inversible couleur, alors que la photo figure un tirage noir et blanc. On ne comprend pas bien ce que photographie Fantasio, à qui Spirou semble indiquer quelque objet éloigné, alors que son reflex est doté d'un dispositif de prise de vue pour macrophotographie. Un à peu près qui tranche avec le réalisme maniaque de Franquin. La deuxième illustration renoue avec la vraisemblance – à un détail près. Le corps de l'appareil représenté est fortement inspiré du Nikon F-501 de 1986, un des premiers reflex munis du système autofocus. Un dispositif qui n'était pas vraiment très apprécié par les professionnels...

Avec le camescope de Munuera, qui évoque un modèle de base, genre Sony Handycam, on effectue un retour brutal vers l'amateurisme. Fin du trompe l'oeil: alors que la photo ou le reflex de Janry étaient dessinés comme s'ils étaient posés sur la couverture, la camera revient à une forme plus classique d'illustration. En outre, pour pouvoir faire apparaître l'image des héros, le dessinateur a dû représenter l'appareil à l'envers, avec l'écran situé à droite. Depuis le premier décor, on constate une sérieuse régression de l'équipement visuel du couple, passé d'un matériel photographique de pointe à la vidéo de Monsieur Tout-le-monde. S'agit-il de suivre la pente du journalisme citoyen? Auquel cas, c'est un téléphone portable qui attend nos intrépides aventuriers pour la prochaine révision de quatrième...

Informer est un métier

663eadd459b504cc333352b57d80c342.jpg“La photo marquera peut-être le quinquennat de Nicolas Sarkozy”, écrit le Figaro.fr dans son édition d'hier à propos de cette image de Rémy de la Mauvinière (AFP), exécutée au domicile de Nelson Mandela, qui a reçu la visite de Nicolas Sarkozy et de Carla Bruni. Voilà en effet une bien belle image. Veux-tu jouer avec nous à la décrypter?

- Identifie le personnage assis, au milieu de l'image. Pourquoi est-il connu? Que représente-t-il pour toi?

- Qu'est-ce qui relie les trois personnages de la photo? Quel valeur évoque à ton avis ce geste? Ne faudrait-il pas que tous les gars du monde fassent de même?

- Reconnais-tu le personnage de gauche? Te souviens-tu de ses ennuis en début de semaine? Penses-tu qu'il puisse y avoir un lien entre ce qu'on lui a reproché et cette photo?

- Comment est habillée la jeune femme? Peut-on l'imaginer participant à un défilé de haute couture? Pourquoi?

- Dans quelle pièce de la maison nous trouvons-nous? Qui a donné à la jeune femme le livre qu'elle tient à la main? Explique pourquoi ces détails te font penser à Apostrophes de Bernard Pivot plutôt qu'au yacht de Bolloré.

- Le photographe était-il là par hasard? Pourquoi peut-on penser que les trois personnages sont au courant de sa présence? A ton avis, cette rencontre aurait-elle eu le même intérêt en l'absence d'image?

- Estimes-tu qu'un tel reportage renforce ta confiance en l'indépendance de la presse? Quel terme te semble le plus approprié pour le qualifier? Que penses-tu du photographe qui l'a réalisé?

Nota bene: article initialement publié sur Le Flipbook.

Comment faire un commentaire d'images (Spencer Platt)

Parmi les sujets soumis cette année à mes étudiants de master figurait cette proposition: “Analysez la photographie lauréate du World Press Photo 2007: Spencer Platt, “Young Lebanese Driving Through Devastated Neighborhood of South Beirut“, 2006 (Getty images)”. Les résultats de cet exercice, globalement décevants, suggèrent de revenir sur la mécanique du commentaire d'images.

Ce qui paraîtra le plus logique au débutant, c'est de commencer par décrire la photographie. Qu'est-ce qu'on y voit? Que font ces gens? Etc. Erreur. La description d'une image est déjà un travail qui en oriente la lecture – et dans ce cas précis plus encore, car tout le problème que pose cette photographie tient précisément à son interprétation. La plupart des étudiants se lancent dans la description comme on se jette à l'eau. Sans voir que toute description referme et rétrécit l'image, sélectionne le sens avant même qu'on sache ce qu'il importe de voir. Sans comprendre qu'une image n'est jamais un ensemble objectif de formes au devant duquel il suffit de se porter, mais toujours un dispositif construit par son contexte d'énonciation, déterminé par les voies qu'il a suivi pour arriver jusqu'à nous.

Appliquons-nous la même lecture à une reproduction à l'encre quadrichromie en double page sur papier glacé, qui nous est arrivée dans les mains par l'intermédiaire du libraire, qu'à un tirage aux sels d'argent sur papier mat déchiqueté, sélectionné par nos soins dans la boîte à chaussures de l'archive photographique familiale? En réalité, face à une image, nous nous servons spontanément et sans même nous en apercevoir d'une grille d'interprétation sophistiquée, fruit d'une culture visuelle sauvage acquise depuis l'enfance. Le sens d'une image est d'abord défini par la façon qu'on a de la regarder, qui dépend des intentions prêtées à son auteur ou son diffuseur, généralement déduites de son apparence et du canal emprunté.

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La photo de mariage

image «Il n'y a pas de mariage sans photographie», écrivait Bourdieu dans Un art moyen (Minuit, 1965). Comment imaginer en effet que cet acte solennel fondateur d'une nouvelle lignée familiale ne soit accompagné, depuis la fin du XIXe siècle au moins, par son pendant iconographique? C'était compter sans la rupture sarkozienne – décidément plus concluante dans le registre personnel que sur le plan économique. Pour le dernier mariage du chef de l'Etat, on avait beau chercher: les télévisions comme les sites de presse n'offraient hier que vues des pyramides ou des grilles de l'Elysée. Les blogs, eux, s'en donnaient à coeur joie en déclinant simulacres et parodies. Mais d'image du mariage présidentiel, point.

Ce qui ne signifie pas qu'une photographie officielle n'a pas été produite, ni que celle-ci ne doive jamais être publiée (comme les rivières, les images finissent toujours par trouver le chemin). Mais en ce samedi où les médias puis la France entière découvraient le nouvel état matrimonial du président, l'absence de LA photographie était d'abord un signe politique. Un message de discrétion ostensible, profilé pour remonter la pente d'une popularité en berne, à l'approche d'échéances que les sondages promettent difficiles.

Au risque d'en faire un peu trop. A force de secret, cette union «dans la plus stricte intimité» (expression plus souvent employée pour les enterrements que pour les mariages) finissait par évoquer les cérémonies très privées des stars d'Hollywood plutôt que les réjouissances publiques du commun des mortels.

Devant ce trou noir, les médias ont administré une leçon de journalisme comme il se fait. Nul besoin de l'image qu'on attend pour illustrer un événement. En matière de bouche-trou, il y avait Gizeh et Petra, la conférence du 8 janvier, les souvenirs de Cécilia, les défilés de Carla, les couvertures des magazines, l'album des premières dames ou encore la cohorte des photographes avec leurs téléobjectifs impuissants (curieusement, nul n'a évoqué la publicité Lancia diffusée en ce moment sur les écrans français, malgré de bien belles images). Et ce qui se passe tous les jours, mais qui est moins visible – à savoir que la télévision s'alimente d'images de remplissage impertinentes et vaines – apparaissait d'un coup dans toute son évidence. Comme de coutume, le web aura sonné plus juste, en soulignant cette absence par l'ironie et la dérision.

Crions au people

Résumons: Sarkozy a décidé de se promener au bras d'un top-model devant les photographes à Mickeyville pour faire oublier le désastreux accueil de Khadafi. Un “conte de Noël” fabriqué avec art, estime Christian Salmon, spécialiste du storytelling.

Il est curieux de voir à quel point les médias tiennent à être manipulés, et s'acharnent à dépeindre le nouveau maître en Machiavel des médias (“Plus que tout autre homme politique avant lui, Nicolas Sarkozy a compris comment fonctionne le monde médiatique. Il sait l'utiliser à merveille, il en maîtrise toutes les ficelles, tous les automatismes”, Le Parisien, 18/12/2007).

Curieux, parce que ça ne cadre pas. Comme le souligne Arrêt sur images, qui a fait les comptes, la moisson de photos attendue après ce traquenard s'avère étonnament maigre: une dans Point de Vue, une dans Match, la même dans VSD. La relecture de la version de rue89 montre que toute l'affaire se résume à un deal entre Christophe Barbier de L'Express et Colombe Pringle de Point de Vue. Un coup, certes, mais pas de qui l'on croit. Interviewé par Le Parisien, l'un des sept paparazzi présents sur les lieux avoue avoir suivi en moto le cortège présidentiel jusqu'à Disneyland. On est loin du shooting prémédité par l'Elysée – ou alors, ils font sacrément mal leur boulot. Si on avait vraiment voulu nous montrer quelque chose, le résultat serait en-dessous de tout.

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Le Swiss Press Photo reconquiert le glacier d'Aletsch

C'est le blog Diplomatie Ouest-indienne qui nous l'apprend: le prix Swiss Press Photo 2007 a été attribué au photographe zurichois Michael Würtenberg, pour une "interprétation" (à droite) d'une installation de l'américain Spencer Tunick, réalisée le 18 août 2007 en collaboration avec Greenpeace pour attirer l'attention sur le réchauffement planétaire (à gauche).

Je n'ai aucun goût pour ces mises en scène à grand spectacle, et je trouve plutôt affligeant de voir l'exercice photographique postmoderne, d'Arthus-Bertrand à Tunick, se réduire à quelques gimmicks facilement identifiables pour la presse magazine. Mais le choix du jury suisse n'en reste pas moins des plus curieux. Würtenberg est en effet l'auteur des deux photos ci-dessus: celle, officielle, de l'installation de Tunick (à gauche), tout comme la seconde, parue dans la NZZ am Sonntag, à laquelle il appose sa propre signature, cette fois comme concepteur (à droite). Plus conforme au style des cartes postales ou des calendriers, cette "interprétation" présente l'avantage de remplacer les peu esthétiques bas-ventres par le galbe plus affriolant des fessiers, et de restituer à la montagne sa jolie couleur bleue. Mais on ne peut s'empêcher de se demander si, tel Tintin plantant le drapeau de la FERS au sommet de l'aérolithe (L'Etoile mystérieuse), le Swiss Press Photo ne se sert pas de cette image pour reconquérir le glacier d’Aletsch – y réapposer symboliquement la marque de fabrique locale, de préférence à l'envahissement cosmopolite occasionné par Tunick. Après l'affaire de l'affiche du mouton noir de l'UDC, faut-il voir dans cette étrange attribution un "touche pas à mon glacier" typiquement helvétique? On attend les explications du jury, qui n'a fourni pour l'instant qu'une argumentation peu convaincante.

Exposition "Images mensongères" à Berne

Le Musée de la communication de Berne (Suisse) présente l'exposition "Bilder, die Lügen/Images mensongères" consacrée aux manipulations d'images. De nombreux aspects sont traités. Ils se rangent en trois grandes catégories: 1) transformation de l’image (manipulation d’images existantes); 2) la falsification du texte et du contexte (manipulation de l’interprétation); 3) le mensonge à l’aide d’images réelles (images posées, mises en scène).

Par Beat Brüsch, Mots d'images, 15/11/2007. Lire la suite...

Libé n'a plus d'yeux pour les étudiants

image Une manif a mille visages. Phénomène polymorphe aux contours imprécis, elle offre à la vue tout l'éventail des comportements – et au photographe une vaste gamme de traitements. Selon l'angle retenu, on peut la montrer nombreuse ou anémique, souriante ou morose, dynamique ou amorphe. C'est dire si le choix d'une image est ici significatif. Significatif, non de l'événement, mais du regard qu'on porte sur lui.

En mars 2006, lors de la crise du CPE, Libération, fidèle à son histoire, s'était rangé du côté des manifestants. La grille de lecture visuelle était clairement la référence à mai 68. Volontiers éclairées par la lueur chaude d'un fumigène, les images chantaient l'ode à la jeunesse, au dynamisme et à la liberté. Un an et demi plus tard, beaucoup de choses ont changé. Joffrin a remplacé July à la tête du journal. Sarkozy a remplacé Villepin à la tête du pays. Sous le losange rouge, pour la première fois, les manifestations étudiantes ont perdu leur air de fête.

Sur la couverture du 9 novembre 2007 (voir ci-contre), foin des jeunes filles souriantes de jadis, trois jeunes gens occupent l'espace. On distingue quelques têtes à l'arrière-plan, mais la vue est en contre-plongée: impossible de savoir s'ils étaient dix mille ou deux cent – va savoir pourquoi, on n'a pas l'impression qu'ils étaient bien nombreux. Les couleurs sont froides et sombres, l'horizon bouché. Pas un brin de ciel bleu, qui signifie l'espoir. Surtout, ces trois étudiants sont entre eux: pas un coup d'oeil vers nous, pas un regard en avant, ni vers l'extérieur. Ils sont tout entiers à leur préoccupation du moment. Qui n'a pas l'air des plus aimables. Le personnage central, la bouche ouverte sur un cri, a les yeux presque clos. Une attitude reprise par son compagnon de gauche, dont le bas du visage est coupé. Comme les deux oreilles qui encadrent la scène, à gauche et à droite de l'image, et la referment à la manière d'un flipper. Le tout forme un bloc grimaçant et bizarre, sorte d'évocation moderne du Laocoon.

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La valise rouge, ou le hors champ

Déjà signalé sur ce blog, le buzz d'une image fixe est beaucoup moins facile à évaluer que celui d'une vidéo. En l'absence de carrefours d'audience tels YouTube ou Dailymotion, sans compteur de vues ni situation chronologique, la surveillance de la circulation d'une photographie reste une affaire qui relève du connoisseurship plus que d'une approche méthodique. En la matière, toutefois, un signe ne trompe pas. La rapidité de sa reproduction en des lieux divers est un indicateur fiable de son caractère viral.

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Le campement rue de la Banque évacué

image Le campement des mal logés de la rue de la Banque a encore été évacué ce matin vers 11h, après une première intervention des forces de l'ordre hier vers 6h, lors de laquelle toutes les tentes avaient été confisquées. Après une nuit pénible, une nouvelle intervention musclée ce matin, au cours de laquelle plusieurs personnes ont été blessées, a délogé complètement les familles, repoussées plus loin dans la rue. Un peu plus tard, Josiane Balasko et Emmanuelle Béart viendront apporter leur soutien, après Guy Bedos et Richard Bohringer avant-hier et Depardieu hier.

Ici, Emmanuelle Béart au micro de RTL dans la rue de la Banque, face au cordon de CRS après l'expulsion.

Par Hughes Léglise-Bataille, photo légendée sur Flickr, album "Droit au logement", 1er novembre 2007.

Parution de "La Fabrique des images contemporaines"

couverture Les éditions du Cercle d'art annoncent la parution de:
La Fabrique des images contemporaines
Par Christian Delage, Vincent Guigueno et André Gunthert

Animés par la volonté d'offrir à un très large public des outils de jugement critique sur l'iconographie contemporaine, les auteurs de l'ouvrage nous font entrer dans la fabrique des images: celles, mythifiées, de Robert Doisneau dans sa série des "Baisers", comme celles, composées successivement par plusieurs générations de cinéastes, du débarquement en Normandie. Ils reviennent également sur le rôle décisif qu'ont joué les images dans des moments clés de l'histoire contemporaine, tel l'assassinat de Kennedy, les attentats du 11 septembre 2001 ou bien encore la fin du communisme en Roumanie. Dans ce dernier cas, est élucidée ici l'affaire dite des "faux charniers" de Timisoara qui fut considérée à tort comme un exemple-type de désinformation.

A rebours de l'opinion commune selon laquelle l'image "mentirait" davantage encore depuis l'arrivée du numérique, les auteurs montrent combien les nouveaux usages renforcent, au lieu de les affaiblir, la vigilance citoyenne et le lien organique qui unit l'image au réel. Il en va de même de l'évolution des techniques qui permettent de développer une nouvelle échelle du regard (Google Earth).

La Fabrique des images contemporaines révèle en outre comment, dans le monde entier, la mobilisation militante, politique, écologique ou syndicale met en place de véritables canaux d'information parallèle, capables de parasiter jusqu'aux plates-formes commerciales et institutionnelles de partage d'images ou de vidéos.

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