Actualités de la Recherche en histoire visuelle

 

Lynchage, mode d'emploi

«Depuis le déclenchement de cette affaire INFERNALE, je vis dans l'EPOUVANTE. La France est en proie à une véritable FUREUR de la persécution - et il n'y a pas que la France. C'est TOUTE la planète internet qui est devenue comme une immense FOULE LYNCHEUSE.» Ainsi s'exprimait ce matin sur France Inter l'ancien élève de Roland Barthes, le philosophe à transistor Alain Finkielkraut. Lynchage, chasse à l'homme, hurler avec les loups... Chacun peut observer le recours de plus en plus fréquent à ces expressions qui dépeignent la furie populaire, lorsqu'elle s'acharne sur un homme seul, innocent, désarmé.

La "loi de Lynch", du nom de ce juge américain qui décidait au 18e siècle de raccourcir la procédure judiciaire, trop lente à son goût, a rapidement désigné les débordements de haine s'emparant des populations du Sud des Etats-Unis, qui ont conduit à l'exécution sommaire, le plus souvent par pendaison, de plusieurs milliers de victimes, pour la plupart indiennes et noires. Si le terme ne renvoie plus aujourd'hui qu'à une mise à mort symbolique, sa brutalité choisie s'apparente à la violence de la comparaison avec le nazisme ou la reductio ad hitlerum, que la nétiquette sanctionne du célèbre "Point Godwin". Tout comme les commentateurs donnant libre cours à leur animosité sur les sites de presse en ligne, les éditorialistes médiatiques sont bien connus pour la mesure et la nuance de leur expression. Dans leur bouche, l'accusation de lynchage est un exemple de plus de cette hystérie si familière qu'elle a cessé de nous surprendre, et dont la triste rhétorique d'Alain Finkielkraut est l'un des exemples les plus achevés.

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Eloge de la littérature

Que de délicatesses et de beaux sentiments! Que de souffrances pudiquement tues ou sincèrement cachées! En un mot, que de littérature! Bien plus qu'on en avait vu depuis oncques au JT de TF1. C'était Mitterrand le neveu se défendant des viles attaques de Le Pen la fille, dans ces sequels de la génération d'après dont notre temps a le secret. Fredo avait le brushing altier des hommes blessés. Devant les yeux mouillés de larmes de la vierge préposée à la lucarne, nimbée d'un halo hollywoodien du meilleur aloi, c'était plié.

La littérature, qu'est-ce que c'est? Un truc qu'on ne trouve pas au troquet du coin, ni chez Carrefour, ni au Lavomatic. La littérature, c'est ce petit je ne sais quoi que partagent les gens de goût, les connaisseurs, avec un clin d'oeil en coin, si tu sais pas passe ton chemin. Grâce à la littérature, Baudelaire déjà venait tremper son spleen dans les bouges. La littérature, c'est comme la baguette magique de la fée Clochette: ça transforme tout ce qui est vil et laid en quelque chose de beau et de nimbé, avec un peu de poudre d'or, de musique et de grappes de raisin tout autour. Pour les poètes, la prostitution n'est plus la misère, le sordide et la honte. Elle devient l'archet de la sensibilité, l'écho des voix célestes, la transfiguration des âmes souffrantes.

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Donnez-nous aujourd'hui notre feuilleton quotidien

Intéressant billet de Guillermo sur Radical chic, qui souligne la floraison de commentaires accompagnant les théories pour expliquer l'accident du vol AF 447. «Ainsi au début, quand les médias nous servaient la foudre, on se battait pour savoir si les avions modernes faisaient cage de Faraday ou non, et on s'élevait contre les matériaux composites! Ensuite il a bien fallu constater que la recherche des boites noires serait ardue, sinon impossible, permettant à un commentateur de proposer des "boites noires éjectables et insubmersibles" (sic). Enfin maintenant que la mesure de vitesse est sur la sellette, on s'emporte contre un dispositif inventé au XVIIIeme siècle, et pourquoi pas par GPS comme pour ma bagnole (ah, ça existe déjà), et qu'est c'qu'ils foutent les ingénieurs?»

Résumons. Quinze jours après l'accident, on ne sait toujours pas quelles en sont les causes. La marche "à vide" de la machine médiatique dans les premiers jours qui ont suivi le crash n'en apparaît qu'avec plus de clarté. Nombreux, sur le net, ont souligné le malaise suscité par l'application aveugle des réflexes interprétatifs à un cas où l'on ne disposait pas d'informations suffisantes pour les étayer. Du point de vue de la critique des médias, il aurait mieux valu jouer profil bas, être plus mesuré ou plus modeste dans le commentaire. Mais sur un plan d'observation anthropologique, la disproportion entre l'information pertinente et un traitement surabondant a produit une expérimentation grandeur réelle du système médiatique, permettant de souligner des traits habituellement moins apparents.

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Cinq leçons d'une élection

image Les élections européennes du 7 juin ont été remarquables au moins autant par leurs résultats que par l’aveuglement des commentateurs. Ces derniers ont ainsi mis en avant la «vague conservatrice» à laquelle on aurait assisté. Mais, celle-ci a été des plus relatives face à l’abstention, elle réellement historique, que l’on a connu dans ces élections. Il convient, avec le recul nécessaire, de comprendre ce que ces élections ont révélé. Au-delà des premières réactions, il est probable que nous avons assisté au début de la fin de la construction européenne telle que nous la connaissons.

1. Le rejet de l’Europe fédérale

On l’a dit, l’abstention a été énorme, et pas seulement en France. C’est chez les nouveaux entrants qu’elle a été le plus spectaculaire avec moins de 30% de votants en République Tchèque et à peine plus de 18% en Slovaquie. La France, avec à peine 40% de votants enregistre ici l’un de ses taux les plus faibles de participations. À peine plus d’un électeur sur trois s’est ainsi déplacé en Europe pour aller voter. Ce phénomène est tellement massif qu’il doit être expliqué en priorité.

On peut analyser cette faible participation comme le résultat combiné de plusieurs facteurs.

  • Les électeurs européens ont à l’évidence sanctionné une Europe qui s’avère incapable de les protéger de la crise et de ses conséquences. Il n’y a pas de "plan de relance" européen et l’addition des plans nationaux représente ainsi à peine 1% du PIB de l’Europe. De plus, cette dernière a été incapable, par ses règles bancaires, de prévenir la contamination issue de la crise américaine. Il y a pire. L’Europe, par ses directives, enracine cette crise et détruit progressivement tous les instruments dont on pouvait disposer au niveau national pour s’y opposer. De ce point de vue, l’application du Traité de Lisbonne ne changera en rien la situation. Ce traité ne fait que consolider les régressions économiques et sociales de ses dernières années.

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Pour la bonne cause

image La projection de Home a-t-elle pesé sur les résultats des élections européennes? Yann Arthus-Bertrand est convaincu que son film a apporté des voix au camp écologiste, et s'en réjouit. Plusieurs témoignages permettent de vérifier que cette interprétation n'a rien d'un fantasme. Cet effet aurait-il été souligné si les listes pilotées par Dany Cohn-Bendit n'avaient fait jeu égal avec celles du PS? Quoiqu'il en soit de l'influence supposée du film sur les intentions des votants, il n'en reste pas moins que Home, oeuvre défendant une cause, diffusée gratuitement sur YouTube dans 126 pays ou vendue en DVD à prix coûtant, appartient sans hésitation au genre du cinéma de propagande[1].

Un film de propagande diffusé par une chaîne publique, recommandé dans les écoles, à deux jours d'une consultation électorale est un cas qui mérite réflexion. Programmée pour la journée mondiale de l'environnement, cette diffusion avait été décidée très en amont par la production, indépendamment du calendrier des européennes. Mais il est remarquable que ni le CSA, ni la direction de la chaîne n'ont imaginé que cette coïncidence pouvait poser le moindre problème de principe.

La raison de cette ingénuité paraît évidente: Home oeuvre pour la bonne cause. Comme la lutte contre le tabagisme, l'écologie n'est pas considérée comme une opinion, mais comme une mission de dimension universelle, qui transcende le jeu politicien ou les intérêts partisans.

Je laisse à chacun le soin de juger de son rapport avec le consensus. Pour ma part, le sauvetage de la planète m'apparaît typiquement comme un de ces grands récits que la culture occidentale est habile à produire - dont une caractéristique est précisément de ne laisser aucune place à la contradiction. Pour éviter les malentendus, je précise que je suis moi-même, comme tout bon membre de notre communauté, parfaitement convaincu de l'utilité de ce dessein. Ce qui ne m'empêche pas d'y reconnaître les traits constitutifs des grands mythes modernes. Dans les années 1960, la conquête de l'espace avait été présentée comme un objectif dépassant les antagonismes locaux, susceptible d'unir l'humanité dans un même espoir désintéressé. Avec le recul, on a mieux perçu combien cette utopie avait participé à la victoire des Etats-Unis sur l'hydre collectiviste. Aller sur la Lune n'était en soi ni bien ni mal. Mais il est indéniable que la course à l'espace a servi les fins du camp occidental, et que sa principale motivation n'était ni scientifique ni culturelle, mais politique[2].

En France, le 7 juin a donné un coup d'accélérateur à la constitution de l'écologie comme force politique. Plus généralement, alors qu'on assiste à un affaiblissement sans précédent des partis sociaux-démocrates sur le vieux continent, je ne serai pas étonné que le sauvetage de la planète devienne le prochain grand récit collectif de l'Europe. Si l'on en croit Denord et Schwartz, l'alibi "social" était nécessaire à la construction de l'espace néolibéral européen[3]. Désormais privés de ce cache-sexe, les promoteurs du projet eurolibéral vont avoir besoin d'un nouvel écran de fumée. Avec sa ribambelle de sponsors chics et ses images plus belles qu'un rêve de Christine Lagarde, Home arrive à point pour nous indiquer dans quelle direction chercher.

Notes

[1] Cf. Jean-Pierre Bertin-Maghit (dir.), Une histoire mondiale des cinémas de propagande, Paris, Nouveau Monde, 2008.

[2] Cf. Walter A. McDougall, The Heavens and the Earth. A Political History of the Space Age, Baltimore, John Hopkins University Press, 1985.

[3] Cf. François Denord, Antoine Schwartz, L'Europe sociale n'aura pas lieu, Paris, Raisons d'agir, 2009.

Réflexions autour du débat "La médiatisation du mouvement universitaire"

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Le débat "La médiatisation du mouvement universitaire", animé par André Gunthert (EHESS), s’est déroulée en deux temps. Le premier volet a été consacré à un examen des conditions et modalités de la médiatisation du mouvement universitaire, réflexion à laquelle étaient conviés un certain nombre de journalistes des médias nationaux (Luc Cédelle pour Le Monde, Ixchel Delaporte pour l’Humanité, Sylvestre Huet pour Libération) et d’un nouveau média diffusé sur internet (Jade Lindgaard de Mediapart), auxquels s’étaient joints une universitaire (Valérie Robert de SLU) et un enseignant-chercheur de l’EHESS (Cyril Lemieux). Il s’agissait de faire retour sur les difficultés et les insatisfactions à la fois des membres de la communauté universitaire mais également des journalistes eux-mêmes au sujet de la couverture médiatique du mouvement universitaire. Le second volet, auquel ont pris part deux universitaires (Sophie Pène et Olivier Ertzcheid) a permis de dresser un premier bilan de la montée en puissance, parmi la communauté universitaire, de l’usage des nouvelles technologies d’information et de communication (NTIC), à des fins d’échanges d’informations et de coordination des actions que le caractère décentralisé du mouvement anti-LRU rendait nécessaire et comme un moyen d’expression autonome de la communauté universitaire mobilisée sur des questions qui la concernent au plus près. (On trouvera les principaux extraits des interventions audio des participants cités sur le site SLRU-EHESS à la rubrique "podcasts". Un des intervenants a présenté sa propre analyse du débat. A consulter également l’article de Régis Soubrouillard, de Marianne.)

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Un scrutin et deux enterrements

image C'est net. Ceux qui ont perdu hier soir, PS et Modem, sont les fondateurs de l'Europe. La social-démocratie à la sauce néolibérale promue par le marché commun agonise. Quant aux pseudo-vainqueurs, ils auraient tort de se réjouir. A quelque 10% du corps électoral, l'étiage du parti présidentiel est au plus bas. L'UMP n'a pas fait mieux que de mobiliser les convaincus. Et le conglomérat Cohn-Bendit (qu'on n'a pas beaucoup entendu sur l'écologie) n'a fait que récupérer les voix des déçus du PS. La composante protestataire reste globalement élevée, cumulant près de 20% des suffrages. Mais la gauche de la gauche n'a pas profité de la débâcle socialiste. Traduit en termes politiciens, c'est l'enterrement du PS. Hier soir, sans attendre, Montebourg spéculait sur la création d'un nouveau parti, à même d'accueillir les mânes de l'électorat socio-démocrate. Ce scénario dépend d'un renouvellement du logiciel qui n'est pour l'instant guère perceptible. Le scrutin du 7 juin restera celui du rejet par les peuples de l'Europe globalisée. Il n'existe aujourd'hui aucun projet alternatif crédible pour refonder l'Europe politique.

La campagne des morts-vivants

Si les photographies illustrant les documents électoraux fournissent une indication sur la campagne des européennes, c'est à coup sûr celle de la complexité du scrutin. Entre les portraits des candidats flanqués de soutiens qui ne figurent pas sur la liste (PS, Modem, Front de gauche), le collage hâtif sous Photoshop de personnalités qui n'ont jamais posé ensemble (UMP, NPA), ou les vignettes vaguement découpées dans des photos de famille (Alliance écologiste indépendante), on peut observer l'éventail des difficultés suscitées par la géométrie d'associations improbables, qu'aucun portrait de groupe ne réussit à résoudre.

Mais le pompon, sur le plan graphique, revient incontestablement à la liste antisioniste conduite par Dieudonné, qu'un photographe malicieux s'est amusé à caricaturer sur pied. Vue en plongée, éclairage blafard, couleurs noirâtres, sourires toutes dents dehors, jusqu'au lettrage façon pochoir: tous les ingrédients semblent avoir été soigneusement choisis pour évoquer l'affiche de film de zombies plutôt que la mandature parlementaire. A moins qu'il ne s'agisse d'une commande en bonne et due forme? A défaut d'être élus, autant donner des cauchemars, semble nous dire ce tract, mettant à nu l'inconscient des européennes 2009.

Les sorciers de l'info

image Narvic a fermé son blog quelques jours trop tôt. Avec le vol AF 447, on voit très bien que l'idée du lien entre journalisme et information est une croyance étrange. L'information pertinente, dans le cas de la disparition de l'Airbus, tenait hier en peu de mots. Beaucoup moins que les tombereaux d'avis, enquêtes, flashes et interviews de toutes sortes qui ont envahi les JT, dont l'Ashram de Swâmi Petaramesh propose un relevé sans complaisance.

C'est dans un commentaire de ce blog qu'apparaît l'explication de cette avalanche de balivernes. «On n'a rien à montrer: pas d'épave, de corps, rien de rien. C'est ce vide qui est insupportable et que l'on cherche à combler, pas seulement parce qu'il faut "vendre du papier" mais aussi que la perte de sens pour une tragédie est foncièrement intolérable», explique Enikao pour justifier l'hystérie. Ce qui ne contredit en rien le billet de Swâmi. Non, il n'y avait aucune information utile dans cette boulimie d'air en conserve. Et pourtant, l'exercice a bien une utilité sociale tout à fait cruciale. Consacrer 30 minutes à brasser du vide est inexplicable si l'on juge uniquement du point de vue de l'info. Mais devient parfaitement compréhensible au regard du rituel qu'est devenu le spectacle de l'information. A quoi bon étendre à l'infini une information si ténue qu'elle tient en quelques phrases? Nous l'avons vécu en direct le 11 septembre. A ce moment, la télévision sert à rassembler le groupe. Elle devient une grande église, un lieu du partage de la souffrance, où l'on ressasse le traumatisme, en psalmodiant des prières. Qui croit encore que ce rituel a quelque chose à voir avec l'info? Il est le geste par lequel la nation s'incline. Sa durée n'a rien à voir avec la quantité d'informations que les journalistes ont à délivrer, mais est rigoureusement proportionnelle à l'ampleur symbolique de l'événement.

Ce journalisme du deuil dit l'essentiel de ce que sont devenus les médias. Quelque chose qui a peu à voir avec la gestion rationnelle d'une information objective. Plutôt une instance de production de rituels collectifs. Répondre à la peur du vide a du sens. Un sens que connaissent bien les spécialistes des sociétés primitives. Il s'agit d'une conjuration magique, d'une danse autour du totem. Le jour où les journalistes prendront conscience de ce rôle-là, ils auront enfin compris à quoi ils servent.

"La prolongation de ma détention est une petite vengeance"

— Pouvez-nous nous rappeler les circonstances de votre arrestation? — Une bande de jeunes cagoulés et armés jusqu'aux dents s'est introduite chez nous par effraction. Ils nous ont menacés, menottés, et emmenés non sans avoir préalablement tout fracassé. Ils nous ont enlevés à bord de puissants bolides roulant à plus de 170 km/h en moyenne sur les autoroutes. Dans leurs conversations, revenait souvent un certain M. Marion dont les exploits virils les amusaient beaucoup comme celui consistant à gifler dans la bonne humeur un de ses collègues au beau milieu d'un pot de départ. Ils nous ont séquestrés pendant quatre jours dans une de leurs "prisons du peuple" en nous assommant de questions où l'absurde le disputait à l'obscène. Celui qui semblait être le cerveau de l'opération s'excusait vaguement de tout ce cirque expliquant que c'était de la faute des "services", là-haut, où s'agitaient toutes sortes de gens qui nous en voulaient beaucoup. A ce jour, mes ravisseurs courent toujours. Certains faits divers récents attesteraient même qu'ils continuent de sévir en toute impunité.

Par Julien Coupat (propos recueillis par Isabelle Mandraud et Caroline Monnot), Le Monde.fr, 25/05/2009.
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Qui peut encore s'opposer à Nicolas Sarkozy?

Evidemment, c'est dans Slate.fr. Tout est dans le titre: "La méthode Bayrou décortiquée". Un intitulé gage d'analyses profondes et de révélations décoiffantes, de refus du conformisme et de critique sans concessions. Ca se gâte quand on s'aperçoit que l'auteur n'est autre que l'un des principaux bonimenteurs du régime, Jean-François Copé, dont on peut vérifier à chaque apparition télé à quel point il est respectueux de sa propre promesse (J'arrête la langue de bois, Hachette Littératures, 2006). La lecture du papier confirme ce qu'on pouvait attendre d'un adversaire politique en service commandé: un enfumage sans surprise, qui se contente pour tout décryptage d'un rappel à la chronologie: Bayrou était partisan de Balladur en 1995, ha ha, comment peut-on se contredire à ce point?

Atteindre un tel stade de niaiserie ne mériterait pas une once de curiosité, si cette pseudo-analyse n'était somme toute révélatrice de la réception du livre de Bayrou dans la presse. De France-Inter au Figaro, la parution d'Abus de pouvoir (Plon, 2009) a été décrite sur un mode exclusivement politicien, à partir des réactions enregistrées au PS ou à l'UMP, saupoudrées de souvenirs du Coup d'Etat permanent de Mitterrand. Un sondage opportunément réalisé par Opinionway pour Le Figaro-LCI est venu coiffer cette vision expéditive en conférant au président du Modem la palme de «premier opposant» à Sarkozy.

Soit. Mais opposant à quoi? Opposant pourquoi? Cette question ne semble pas effleurer les éditorialistes, dont la grille de lecture réduit tout débat au seul schéma de la guerre de position des partis. Bayrou pourrait tout aussi bien avoir publié un paquet de feuilles blanches, ils n'en seraient pas autrement troublés.

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Médiatisation du mouvement universitaire

Que retenir d’un débat sur "La médiatisation du mouvement universitaire" réunissant des universitaires (Valérie Robert, Cyril Lemieux, Sophie Pène et moi-même) et des journalistes (Jade Lindgaard de Mediapart, Sylvestre Huet de Libération, Luc Cédelle du Monde et Ixchel Delaporte de l’Humanité)? Au moins trois conceptions du journaliste, sinon du journalisme. Ou à tout le moins du journalis(m/t)e d’opinion. Soit dit en passant, je ne livre ici qu’un point de vue subjectif sur «ma» perception du débat, lequel point de vue est donc à ranger dans la catégorie «billet d’opinion», n’allez pas en tirer de généralisations hâtives.

Par Olivier Ertzscheid, Affordance.info, 18/05/2009.
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Comment marche la police de la pensée

Quand on a raison, on ne peut pas avoir tort. C'est apparemment en application de ce profond syllogisme que le régime et ses adeptes sont en train de perdre tout sens de la mesure. Amusante et caractéristique, l'intrusion de Jean-Luc Hees, nouveau PDG de Radio-France, qui, pour mieux faire résonner les trompettes de la liberté d'expression, s'invite en direct sur un plateau de France-Inter - et administre en personne la preuve du contraire. Triste et non moins typique, le cas de cet enseignant inculpé de "tapage injurieux" pour avoir crié «Sarkozy, je te vois!» lors d'un contrôle d'identité. Qu'Eolas commente en ces termes: «Brandir un écrit qui critique implicitement mais clairement le président est une offense. Crier une critique de la politique sécuritaire voulue par le président est un tapage injurieux. Prochaine étape: une pensée désobligeante sera-t-elle une atteinte à l'autorité de l'État?»

Pour compléter la liste de ces abus de pouvoir qui, de Julien Coupat à Jérôme Bourreau Guggenheim, n'en finit pas de s'allonger, voici un exemple tiré du conflit universitaire. Répliquant à un tract appelant à la mobilisation contre la «casse du service public», le président de l'université Paris 5 a envoyé un courrier collectif pour morigéner ses troupes. Mais il a laissé à dessein dans son e-mail la copie du signalement initial, adressé par un membre du cabinet de Valérie Pécresse à un professeur:

«Pourrais-tu faire passer ce tract envoyé à tous les étudiants de P5 selon nos sources par L***, psychologue social à Paris 5, à ton président de ma part. (...) C'est surprenant de vérité et d'élévation du débat. Il mérite au moins la légion d'honneur pour ce haut fait de bravoure dans un pays où le fascisme est au coin de la rue et où il n'y a pas eu pire texte depuis Vichy (Molinié). Mon cher H***, comment a t-on formé ces gens? Par quel miracle sont-ils devenus enseignants?»

Outré par des réactions qui osent remettre en cause les réformes salvatrices, le conseiller réfléchit à haute voix. «Comment a-t-on formé ces gens?» Comment peut-on s'opposer au chemin glorieux de la "modernisation" de l'université? Impensable. Incompréhensible. Et pour signifier sa désapprobation, il envoie un courrier de dénonciation nominatif destiné à faire pression, par la voie hiérarchique, sur l'auteur dudit tract. Par bonheur, l'enseignant n'a pas été licencié, comme à TF1, mais le cheminement du blâme comme sa motivation sont rigoureusement semblables.

La certitude du "TINA" (There Is No Alternative), que les ouvriers du néolibéralisme ont distillé avec le lait des réformes[1], est la raison qui explique ces dérapages étranges, aussi confondants de naïveté que dédaigneux des règles démocratiques. Tous ceux qu'ils n'ont pas réussi à convaincre, en revanche, ont le sentiment que c'est cette certitude qui conduit de l'intimidation à la censure, de la censure au délit d'opinion. Si le fascisme n'est pas au coin de la rue, la tyrannie du plus fort, elle, est au milieu du carrefour.

Notes

[1] Cf. Wendy Brown, Les Habits neufs de la politique mondiale. Néolibéralisme et néo-conservatisme (traduit de l'américain par Ch. Vivier), éd. Les Prairies ordinaires, 2007.

Grand Débat: "La médiatisation du mouvement universitaire"

CNU 22 janvier 2009 Dans le cadre des Grands Débats de l'EHESS.

Jeudi 14 mai, 14h-18h, auditorium de l'Institut national d'histoire de l'art (INHA), galerie Colbert, 2 rue Vivienne/6, rue des Petits Champs, 75002 Paris (métro: Bourse).

Débat animé par Pascale Dubus (université Paris 1) et André Gunthert (EHESS). Avec la participation de Luc Cédelle (Le Monde), Ixchel Delaporte (L'Humanité), Olivier Ertzscheid (Universités en lutte), Sylvestre Huet (Libération), Cyril Lemieux (EHESS), Jade Lindgaard (Médiapart), Sophie Pène (université Paris 5), Valérie Robert (université Paris 3/SLU).

Depuis janvier 2009, l'université française est secouée par la plus grave crise qu’elle ait traversée depuis des décennies. Peut-on estimer que le grand public a été correctement informé de l'ampleur et des motifs du conflit? Une grande partie des médias a été critiquée pour son traitement superficiel de l'événement, au point de susciter des comportements inédits, comme un mouvement de boycott à l'encontre du journal Le Monde. Le blog de Sylvestre Huet, journaliste à Libération, a de son côté connu une audience très supérieure au quotidien qui l'héberge. Comment analyser la réserve de la presse? Peut-on y remédier? Il convient également de tirer le bilan de l'usage des médias alternatifs. A l'ère des blogs et des réseaux sociaux, le mouvement universitaire fournit un cas concret pour observer les pratiques effectives et mesurer le pouvoir d'influence des outils en ligne. Un débat entre acteurs du mouvement, journalistes et spécialistes du web 2.0 pour tirer les leçons de la crise (entrée libre).

MàJ: album.

Lire aussi sur ce blog:

Le Monde passe aux aveux

image Un magnifique cas d'école. Le 1er avril dernier, le sociologue Jérôme Valluy, militant de la première heure du mouvement des enseignants-chercheurs, diffusait sur la liste de discussion de la coordination universitaire un appel à boycotter le journal Le Monde, sous la forme ironique d'une "Charte de bonne conduite" (voir ici-même: "Adieu, Monde cruel"). On a pu lire, notamment sur le blog de Luc Cédelle, l'expression de la stupeur incrédule qui a saisi le boulevard Blanqui devant cette atteinte aux droits imprescriptibles du journalisme "de référence". Non, était-il opposé en substance, Le Monde n'avait rien à se reprocher, sa couverture de la crise était juste et équilibrée. On préférait botter en touche, déplorant le mauvais goût de cette persécution antimédiatique, pure manifestation du terrorisme intellectuel ultragauchiste.

Trois semaines après la diffusion de la "Charte", c'est Jérôme Valluy qui a gagné. Le 22 avril, le quotidien a publié un dossier approfondi de 8 pages, qui répond sans rire aux questions essentielles: "Qui sont les acteurs de la crise?", ou encore: "Quels sont les points du litige?" ...pas moins de trois mois après le début du conflit. Ce record de promptitude journalistique a suscité l'hilarité de quelques confrères peu charitables ("Incroyable: Le Monde découvre l'existence d'un conflit dans les facs"). Mais cet exercice de rattrapage tardif est aussi un aveu qui donne rétrospectivement raison à ceux qui critiquaient la couverture du quotidien. Car la restitution des raisons du conflit est cette fois bien plus en faveur des enseignants-chercheurs, qui ne sont plus présentés comme un troupeau borné hostile à la magie réformatrice, mais comme des professionnels en butte à l'incohérence des pouvoirs publics. Il reste bien sûr des erreurs factuelles, qui témoignent du peu de familiarité des journalistes avec le mouvement («Derrière la mobilisation, deux moteurs: le Snesup, syndicat majoritaire chez les universitaires, et les différentes coordinations nationales» affirme par exemple un "chapô". Alors que c'est bien la coordination nationale des universités, secondée par les associations SLU, SLR et QSF, qui a lancé et organisé la mobilisation. Mentionner le Snesup, autrefois proche du parti communiste, en première place des "moteurs" trahit le réflexe du Monde de gauchiser le mouvement).

On ne saura probablement jamais combien de désabonnements ont conduit le quotidien à cette spectaculaire volte-face. Y apercevra-t-on la preuve de l'indépendance tant vantée du journalisme? Ou plutôt celle de l'efficacité de la pression du lobbying, seul levier susceptible de peser désormais sur l'industrie médiatique? Telle a bien été la perception immédiate de la "Charte" par la direction du quotidien. Puisse cette interprétation du poisson d'avril de Valluy ramener au bercail les lecteurs égarés.

  • Réf.: Dossier "Universités", Le Monde daté du 23 avril 2009, p. I-VIII.