Actualités de la Recherche en histoire visuelle

 

Le mystère de l'album de la Société héliographique

image Le mystère n'est pas seulement un thème de la littérature policière. Comme le montre Edgar Allan Poe dans "La lettre volée", une énigme peut aussi nous amener à reconsidérer la façon même de poser la question. Elle devient alors un outil heuristique puissant. La science connaît nombre de ces mystères, qu'une formulation différente a permis de résoudre, comme la célèbre hypothèse de l'ether, renvoyée au néant par la relativité einsteinienne[1]. Si l'histoire de la photographie ne possède pas d'exemple aussi fameux, elle comprend toutefois plusieurs cas du même ordre[2]. L'une des plus irritantes énigmes du domaine est la disparition du parangon des albums: celui de la Société héliographique.

Le 18 mai 1851, le critique d'art Francis Wey annonce dans les colonnes de La Lumière que la première association de photographes au monde a créé son "Album": «Enrichie des meilleures épreuves obtenues par les plus habiles praticiens, cette collection nombreuse, originale et d'une diversité remarquable, offrira aux curieux, admis à l'explorer, un vaste champ d'observation[3].» Dès la séance du 30 mai, quelques-uns des meilleurs photographes de l'époque, Auguste Mestral, Henri Le Secq, Maxime Du Camp annoncent ou promettent le don de plusieurs épreuves[4]. Un second article de Wey ajoute à cette liste les noms de Désiré Blanquart-Evrard, Charles Nègre, Hippolyte Bayard ou Joseph Vigier[5].

La première série de La Lumière ne comporte aucune illustration photographique. Mais l'ekphrasis enthousiaste du critique donne corps à la vingtaine d'épreuves qu'il décrit. Le prestige de la plus ancienne publication du domaine confère tout son crédit à cette évocation. Dans un article important, Roger Fenton, principal acteur de la fondation de la future Royal Photographic Society, assure avoir consulté cet album dans les bureaux de l'association française[6]. Pendant longtemps, des générations de collectionneurs et de spécialistes chercheront cet Eldorado: le merveilleux florilège des "primitifs" de la photographie sur papier.

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Vers une nation sans mémoire?

Communiqué de l'Association des archivistes français.Depuis quelques mois est annoncée la disparition de la direction des Archives de France dans le cadre de la RGPP. Cette disparition est maintenant actée, et le pilotage de la fonction archives se trouve fondue, au ministère de la Culture et de la Communication, dans une "direction générale des patrimoines de France".

L’Association des archivistes français, qui représente une large majorité des responsables et des collaborateurs des services d’archives publics et privés, ne peut s’y résoudre.

1) Les archives sont l’arsenal juridique et informationnel de l’Etat, avant même d’en représenter le patrimoine matériel et immatériel. Elles sont aussi un outil majeur pour l’exercice de la démocratie. Elles ne peuvent être réduites à un ensemble patrimonial.

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Small is beautiful (6): le carton d'invitation

image "Small is beautiful" devait être une série de notes sur les effets "à bas bruit" du nouveau. Je ne m'attendais pas y consigner les retours de manivelle de l'ancien. Mais il faut admettre que les outils numériques ont une influence qui déploie leurs modèles bien au-delà de l'univers électronique. Hier encore, au moment de partir, impossible de remettre la main sur ce fichu carton d'invitation (pour la très recommandable exposition Tichy à Pompidou). En fin d'année scolaire, le capharnaüm de mon bureau atteint des sommets. Un état qui n'est d'ailleurs pas sans lien avec l'augmentation de productivité qu'entraîne le numérique – les sollicitations se multiplient, le rythme auquel on est supposé y répondre s'accélère. Mais à la différence du merveilleux bureau virtuel de mon Mac, où tout nouvel objet entrant se range tout seul et reste à tout moment accessible par la grâce de l'indispensable Spotlight, les piles qui s'entassent de part et d'autre de mon écran ne sont, elles, pas indexées automatiquement par l'infaillible mémoire d'un moteur de recherches multicritères. Je me retrouve donc à chaque fois à maudire la poste, l'industrie papetière et Gutenberg lui-même, en écumant les huit tas de courrier astucieusement répartis entre: ultra-urgent, à faire demain, priorité code rouge, sans faute, promis-juré-craché. Le carton, bien sûr, est quelque part sous mon nez, à une distance statistiquement comprise entre vingt et quarante centimètres, mais il est aussi bien caché que la caisse de l'Arche perdue dans les archives fédérales US. Je le sais, c'est peine perdue. Je pars donc furax. A l'arrivée, évidemment, ce truc ne sert strictement à rien, puisqu'on me laisse entrer sans. Quand les fabricants de cartons d'invitation comprendront-ils la futilité de ce vestige des années pub, aussi tendance qu'un clip de Demis Roussos? Ce soir, c'est République des blogs. Au moins une invit' que je n'aurai pas à chercher – merci Facebook!
(A noter que l'expo Tichy a aussi son annonce sur FB – grâce à Marc Lenot, contributeur au catalogue et chercheur au Lhivic.)

Le numérique révise l'histoire, ou André Zucca à Disneyland

image J'ai enfin pu accéder aux diapositives originales d'André Zucca à la BHVP. J'avais demandé cet accès dès l'invitation qui m'avait été faite par l'association Paris Bibliothèques d'animer les débats organisés autour de l'exposition "Les/Des Parisiens sous l'occupation". Cette faculté m'a été refusée jusqu'à ce que le nom du nouveau directeur de la BHVP soit connu. Tous les spécialistes que j'ai croisé depuis deux mois m'ont affirmé n'avoir pu observer les originaux. Virginie Chardin, commissaire de l'exposition "Paris en couleurs" en 2007, qui proposait quarante vues d'après les diapositives de Zucca, a par exemple effectué ses choix à partir de la vision de ce qu'elle nomme les «bruts de scans». Ceux-ci l'avaient frappé par leur aspect, qui donnait l'impression d'un état de conservation exceptionnel et d'une iconographie de très grande qualité. Il est probable que je sois le premier observateur extérieur à la BHVP à avoir eu accès aux originaux depuis leur numérisation, fin 2006.

Les photographies couleur d'André Zucca n'avaient pourtant rien d'un fonds inconnu. Elle furent publiées pour la première fois en 1974 dans l'ouvrage de Hervé Le Boterf, La Vie parisienne sous l'occupation, 1940-1944 (éditions France-Empire), volume préparé du vivant du photographe avec son accord, dont la parution suscita immédiatement un reportage dans le Sunday Times du 9 juin, illustré de pas moins de 28 photos couleurs, puis un autre dans Paris-Match un mois plus tard, assorti de 13 reproductions. Depuis lors, cette iconographie, disponible par l'intermédiaire des éditions Tallandier qui en géraient la diffusion, sera utilisée dans de nombreux ouvrages illustrés sur la période, dont le plus connu est Paris sous l'occupation, publié en 1987 chez Belfond par Gilles Perrault, avec des commentaires de Jean-Pierre Azéma.

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D'Atget à Zucca, ou comment naissent les légendes

image Lors des débats organisés par l'association Paris Bibliothèques pour accompagner l'exposition André Zucca ("Des Parisiens sous l'occupation", BHVP), un consensus s'est rapidement dégagé pour regretter l'insuffisance d'analyse historique de la part du commissaire, Jean Baronnet, comme de l'instigateur de la manifestation, Jean Derens. A rebours de la position qu'ils ont tous deux revendiquée – selon laquelle tout ce qu'il était nécessaire de savoir était bien connu et qu'on pouvait s'en tenir sur l'oeuvre de Zucca à une approche de type esthétique – la plupart des intervenants ont souligné les difficultés d'interprétation de la période et la nécessité d'une mise en contexte rigoureuse.

Dans cette controverse, on attendait avec curiosité l'éclairage de Jean-Pierre Azéma, préfacier du catalogue et caution historique de l'exposition. Lors du débat du 31 mai, l'historien a précisé les conditions de son intervention, imposée par Bertrand Delanoë pour rééquilibrer un projet dont le déficit d'histoire inquiétait déjà les services culturels de la mairie. Tout en prenant ses distances avec les organisateurs, Azéma n'a cependant pas dévié de l'analyse proposée par la préface, selon laquelle ces images montrent «le regard et le plaisir de l'esthète privilégiant un Paris qui lui est propre.» Au contraire, il a renforcé ce point de vue par la définition d'une catégorie particulière de photographes, les «reporters d'images», à laquelle appartenait Zucca. Selon lui, la caractéristique de ces «fournisseurs d'images» est qu'«ils ne font pas de commentaires, ce ne sont pas des journalistes. Eux, on leur commande des photos. Zucca n'a fait ni légendes, ni articles. (...) Du coup, on comprend qu'ils vont être instrumentalisés. Ils vont livrer un matériau brut. On peut leur faire dire ce qu'on veut».

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Parution de "Le Cinéma, naissance d'un art"

image Je viens de recevoir un exemplaire de Le Cinéma, naissance d’un art. Premiers écrits, 1895-1920, un recueil de textes choisis et présentés par Daniel Banda et José Moure dans la collection Champs/Flammarion. Une mine sur les premiers temps du cinéma – malheureusement sans index – à un prix des plus abordables (13 €). En attendant une critique en bonne et due forme, on trouvera ci-dessous le sommaire alléchant du volume, ainsi qu'un extrait d'un des premiers textes de l'ouvrage: la réaction de Jules Claretie à la projection du Cinématographe des frères Lumière.


Le spectre des vivants, par Jules Claretie, Le Temps, 13 février 1896

On se demande ce qu'on pourra, en art, au théâtre par exemple, réaliser avec ces photographies agissantes, ambulantes. C'est la réalité même. Des baigneurs se jettent dans la mer, la vague déferle, se brise en paquets d'écume. Un train arrive sur une voie ferrée; les voyageurs en descendent, s'étirant, visiblement las; d'autres accourent, ouvrent les portières, montent dans les wagons. Le conducteur les éperonne, les pousse. Une rue de Lyon, avec ses fiacres, ses passants, ses chevaux, ses tramways, nous donne l'illusion d'un voyage. L'arrivée d'un bateau-mouche à une station sur la Saône, donne l'aspect grouillant de passagers pressés, se précipitant sur la passerelle dans toute la hâte trépidante de la poussée moderne. Ils sont là, saisis sur le vif avec leurs tics et leurs coutumières allures. Il en est qui fument et leur cigare jette à l'air son petit nuage. Visiblement, c'est la vie, la vie de tous les jours, scrupuleusement notée par un instrument qui, avec ses huit cent cinquante instantanés, nous rend, par rotation, les mouvements (un peu saccadés) de ce microcosme.

Chose curieuse, lorsque la scène est composée, lorsqu'on nous montre, par exemple, deux amis se querellant à propos d'un article de journal, ou un gamin posant le pied sur le tuyau d'arrosage d'un jardinier, la sensation de vérité absolue, de stricte réalité disparaît. Il faut à ces photographies animées l'instantané pris sur la vie sans pose. Au moindre apprêt, adieu illusion!

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Bièvres, le plus beau musée de la photo

image Chaque année, le premier week-end du mois de juin, Bièvres accueille la plus grande foire du monde d'appareils et de photos anciens. Une immense brocante qui réunit vendeurs et collectionneurs de tous les pays. Quand la météo est de la partie, prendre une place dans ce carrousel du temps passé est un pur délice. Mieux qu'au musée, on touche, on soupèse, on retourne, on renifle, on photographie. Mieux qu'au musée, on aperçoit mille variantes, formes inconnues, objets étranges, déchets, rebuts. Mieux qu'au musée, on peut s'offrir un morceau d'histoire, trouver la bonne occase, ou se faire des cadeaux. Cette année, j'ai enfin trouvé le Traité pratique d'Albert Londe, la 2e édition de 1896 de La Photographie moderne, à un prix prohibitif, qui a rejoint ma collection des ouvrages du maître. J'ai aussi craqué pour un JVC GF-S1000H, une antiquité de 1987, caméra vidéo VHS à CCD, complet avec sa valise et en parfait état de marche, à un prix ridicule. De la génération des machines qui ont préparé le chemin à la photo numérique grand public, ce modèle servira dès mon prochain cours. Plein les mirettes et des questions qui tourbillonnent: vive l'histoire concrète!

Journées d'études à l'IMEC

image En clôture du séminaire "L'archive et le portrait", organisé en partenariat avec l'IMEC (Institut Mémoires de l'édition contemporaine), le Lhivic a organisé deux journées d'études sur site, les 19 et 20 mai 2008 (voir album). Accueillis dans les conditions privilégiées de l'abbaye d'Ardenne à Caen, les étudiants ont pu examiner un large échantillon de fonds photographiques, représentatifs de la variété des conditions de formation et de conservation de ces ensembles.

Fondé en 1988, l'IMEC conserve les archives de maisons d'édition, de librairies ou d'organes de presse ainsi que des archives de personnalités du monde littéraire et intellectuel. La politique de conservation de l'institut présente la particularité d'étendre l'attention généralement réservée à l'archive papier aux documents multimédia. L'IMEC conserve donc non seulement des correspondances, des manuscrits ou des ouvrages, mais aussi des photographies, des films, des vidéos, des enregistrements sonores, etc. Ces divers documents posent des problèmes de conservation spécifiques.

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André Zucca, la couleur rêvée

image "Les/des Parisiens sous l'Occupation" a suscité la plus importante polémique occasionnée par une exposition de photographies en France. A juste titre: les questions qu'elle soulève sont passionnantes et touchent à l'acception fondamentale des fonctions de l'enregistrement visuel. Que nous montre l'exposition de la BHVP? Une galerie d'images de propagande traduisant la vision de l'occupant? «Le regard et le plaisir de l'esthète privilégiant un Paris qui lui est propre» (J.-P. Azéma)? Ou encore la perception équilibrée d'un état historique de la capitale collaborationniste?

Pour répondre à cette question, chacun scrute le contenu des images. L'un y repère un exemplaire du magazine Signal. D'autres y voient les affiches de propagande, les drapeaux nazis ou le portrait de Pétain. On compte le nombre d'étoiles jaunes (deux seulement sur 270 images). Une autre approche consiste à mesurer l'écart entre ce que montrent les photographies de Zucca et les souvenirs des témoins: on note l'absence des files d'attente devant les magasins d'alimentation; on relève la faible sensibilité du film Agfacolor, qui oblige à sélectionner une exposition forcément ensoleillée. Ce à quoi les tenants de l'interprétation esthétisante des photos de Zucca ont beau jeu de répondre qu'il montre aussi les clochards fouillant dans les poubelles. Le commissaire de l'exposition, Jean Baronnet, va plus loin et s'indigne: en quoi photographier un drapeau nazi relève-t-il de la propagande? Ne peut-on pas voir cette image comme un document témoignant objectivement de la période?

Bonne question. Qu'est-ce qui fait une photo de propagande? Faute de répondre précisément à cette interrogation, l'exercice d'interprétation sauvage qui s'exténue dans l'image ne permet de trancher ni dans un sens ni dans l'autre. Et pour cause. Aucune photo ne peut être considérée "en soi" comme propagandiste. Ceux qui sont familiers de la période connaissent bien ces images – à commencer par celles des discours du Führer – qui circulent d'un camp à l'autre, à chaque fois lestées d'une interprétation opposée. La propagande est un contexte d'utilisation, qui fige le sens d'un contenu en un message univoque. C'est pourquoi on ne peut juger de la dimension propagandiste d'une image qu'en fonction de son usage (ou, à défaut, de l'intention qui a présidé à sa réalisation).

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"Les Parisiens sous l’occupation", une exposition qui fait débat

Une chronologie de la polémique autour de l’exposition "Les Parisiens sous l’occupation" des photographies couleur d’André Zucca (1897-1973), du 20 mars au 1er juillet 2008 à la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris (BHVP). Catalogue: Jean Baronnet, Jean-Pierre Azéma, Les Parisiens sous l'occupation. Photographies en couleur d'André Zucca, Paris, Gallimard/Paris Bibliothèques, 2008.

André Zucca, le photographe. Avant la deuxième guerre mondiale, André Zucca avait entamé une carrière de reporter-photographe, pour le journal Paris-Soir ou Paris-Match notamment. En 1941, il est engagé par les Allemands pour travailler au magazine Signal et photographier Paris, désormais zone occupée. «En échange, il recevait une carte professionnelle, un Ausweiss et des rouleaux de pellicules en noir et blanc et couleurs pour son Rolleiflex et son Leica» (J. Baronnet, cat. p. 7). Zucca accède ainsi à du matériel photographique – denrée rare en cette période pour les photographes français et aux pellicules couleur Agfacolor alors même que ce procédé est encore nouveau en photographie – et au droit de photographier la capitale soumise à l’occupation militaire allemande, pour un magazine dont les visées propagandistes sont claires.

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Hiroshima: les photos que Le Monde n'avait jamais vues

Après le dérapage d'Europe 1 annonçant la mort de Pascal Sevran avec quinze jours d'avance, c'est le quotidien Le Monde qui tombe dans le piège de la course au scoop avec internet. Dans son édition datée du 10 mai, un article intitulé "Hiroshima: ce que le monde n'avait jamais vu", présente avec force trémolos un groupe de 10 photographies rendues publiques il y a une semaine par la Hoover Institution. Ces «sidérantes photos de corps flottant dans les eaux», prétendument réalisées par un amateur anonyme à Hiroshima dans les jours suivant le bombardement atomique du 6 août 1945, ont été remises en 1998 au musée par un soldat américain, Robert L. Capp, entretemps décédé.

«En raison de la censure draconienne imposée par l'occupant américain sur tout ce qui touchait au bombardement d'Hiroshima (puis de Nagasaki, trois jours plus tard), on ignora pendant des mois l'ampleur de la tragédie dont furent victimes des populations essentiellement civiles», explique le quotidien. Un second article de Claire Guillot, intitulé "La censure américaine a caché les images de victimes", achève de fignoler un parfait scénario pour X Files: des images qui dévoilent pour la première fois le vrai tableau d'une horreur insoutenable ont été dissimulées pendant des années à cause de la "culture du secret" américaine.

Cerise sur le gateau: «Alors que le débat se développe sur Internet, la presse américaine n'a pas encore évoqué la divulgation de ces nouvelles photographies de la tragédie d'Hiroshima. Ni la presse japonaise, du reste», écrivent Sylvain Cypel et Philippe Pons, correspondants du journal à New York et à Tokyo, fiers de ce scoop qui fleure bon le scandale.

Pas de chance: Sean Malloy, l'historien à l'origine de la révélation de ces images, a publié aujourd'hui sur sa page web un avertissement dans lequel il explique avoir reçu des indications prouvant que deux au moins de ces photographies illustrent en réalité le tremblement de terre de Kanto en 1923. Une telle identification laisse planer un sérieux doute sur l'ensemble de la collection. Courageusement, le jeune chercheur déclare assumer la responsabilité de cette erreur et procéder à des vérifications complémentaires. Dans l'intervalle, la Hoover Institution a effacé toute trace de ce faux-pas sur son site web.

Contrairement à ce que laisse entendre Le Monde, des photographies de victimes réalisées par des Japonais immédiatement après les bombardements atomiques existent et ont fait l'objet d'études détaillées par les spécialistes. La revue Etudes photographiques a notamment publié en 2006 des extraits des deux plus anciens corpus conservés, analysés par Michael Lucken ("Hiroshima-Nagasaki. Des photographies pour abscisse et ordonnée", Etudes photographiques, n° 18, mai 2006, p. 4-25). 

Avec tous mes remerciements à Sandrine Crouzet pour ses précieuses indications. 
Nota bene: article initialement publié sur Le Flipbook.

Que se passe-t-il pendant la photo? (Flickr et la vidéo)

Un mois après l'introduction de la vidéo sur Flickr, quel bilan tirer de l'expérience? Depuis l'ouverture des plate-formes visuelles, l'un des éléments les plus flagrants de l'organisation du paysage des contenus en ligne est le constat que photo et vidéo ne servent pas aux mêmes fonctions. Alors que sur Flickr ou Picasa, les contenus originaux forment la quasi-totalité du corpus, sur YouTube ou Dailymotion, de l'aveu même des concepteurs, la majorité des vidéos téléchargées relèvent de l'archive: extraits d'émissions télévisées ou reproductions de DVD.

Ce simple constat n'était pas facile à produire avant la création des plate-formes visuelles, qui ont ouvert un accès sans précédent aux sources privées. Si les albums de photographie de famille avaient fait l'objet de diverses investigations, il était plus difficile de se rendre compte de l'état des pratiques d'enregistrement vidéo. La forte proportion des usages de reproduction a été tout à la fois révélée et encouragée par les services comme YouTube.

Question nouvelle pour la recherche, celle du partage des usages entre photographie et vidéo engage une interrogation fondamentale des pratiques d'enregistrement. Les dispositifs d'enregistrement sonore ont par exemple été imaginés pour favoriser la captation de la voix et la réalisation de contenus originaux proches des usages amateurs de la photographie, avant d'être employés surtout pour la reproduction manufacturée de musique enregistrée (cf. Ludovic Tournès, Du phonographe au MP3, Autrement, 2008). Ces exploitations éditoriales ne sont pas absentes du paysage de la photographie, où elles s'incarnent notamment à travers la carte postale. Les usages privés des images fixes n'en restent pas moins structurés par la production personnelle.

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Gilles Caron et l'image de mai 1968

En mai 1967, un jeune photographe de 27 ans est envoyé par l'agence Gamma en Israël pour couvrir la présentation d'une ligne de vêtements lancée par Sylvie Vartan. C'est le premier reportage à l'étranger de Gilles Caron (1939-1970), qui vient de rejoindre l'agence nouvellement créée par Raymond Depardon, Hubert Henrotte, Jean Monteux et Hugues Vassal. De retour à Paris, Caron n'y reste que quelques jours. Le 5 juin, l'armée israélienne lance une offensive éclair sur le Sinaï égyptien: c'est le début de la guerre des Six-jours. Le photographe traverse le désert avec les blindés puis gagne le canal de Suez. Publiées sur 18 pages dans Paris-Match, ses images font la renommée de l'agence Gamma.

Dès ce moment, le reportage de guerre restera l'horizon d'un photographe qui s'installe dans la descendance d'un Capa. Si le fonds de négatifs conservé témoigne d'une belle polyvalence, son goût et son génie le portent vers le terrain le plus emblématique et le plus périlleux du photojournalisme. En novembre 1967, il est au Vietnam. Le contingent américain vient d'être porté à 525 000 hommes, les premières bombes tombent sur Hanoï. Son reportage sur Dak To, l'une des plus dures batailles du conflit, conforte sa notoriété.

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Lectures 68

Dans le sillage du colloque "Mai 68. Regards sur les sciences sociales", quelques indications de lecture pour ceux qui souhaitent prolonger les débats.

- Edgar Morin, Claude Lefort, Cornélius Castoriadis, Mai 68. La Brêche suivi de Vingt ans après, Fayard, 2008, 292 p., 17€.
Réunion des analyses à chaud de trois observateurs engagés, avec un post-scriptum de 1986-1988.

- Serge Audier, La Pensée anti-68. Essai sur les origines d'une restauration intellectuelle, La Découverte, 2008, 380 p., 21,50€. Ou comment mai 68 est devenu le point focal de la contre-offensive conservatrice. Indispensable.

- Boris Gobille, Mai 68, La Découverte, coll. Repères, 2008, 120 p., biblio, 8,50€.
Un précis bien informé par un jeune chercheur spécialiste des événements.

- Sébastien Layerle, Caméras en lutte en mai 1968, Nouveau Monde, 634 p., annexes, biblio, index, 35€.
Issu d'une thèse, le seul ouvrage consacré aux gens d'images, témoins ou acteurs des événements.

Bauhaus à l'EHESS

image Aujourd'hui conservée par la galerie Kicken de Berlin (exposée à Lectoure en 2000), la collection des photographies des étudiants du Bauhaus comprend des reproductions d'oeuvres graphiques à caractère documentaire, des enregistrements de l'environnement immédiat des élèves et des prises de vues récréatives, portraits ou groupes, exécutées le plus souvent sans souci de composition ou de cadrage, comme au petit bonheur la chance. Dans le contexte étroitement normé de l'enseignement des arts appliqués, on comprend à quel point la pratique photographique a pu former à la fois un matériau de base et une sorte de friche, un espace de communication et d'échange autorisant une circulation sans contraintes, un outil aussi fluide et invisible que la langue que l'on parle – non signé, non revendiqué, libre d'usage, ouvert à tous.

Déjà signalée ici, la pratique photographique favorisée dans le cadre des activités du Lhivic a atteint une manière de sommet lors de l'événement baptisé "la fête chez le voisin de Claude", dont on peut apercevoir les restes sur notre groupe Flickr. C'est la même insouciance qui est à l'oeuvre, une photographie comme langue et pratique de communication. Une belle fringale, aussi, quelque chose comme une curiosité maintenue en éveil, l'oeil qui cherche, toujours prêt à attraper, comme une gourmandise, l'événement visuel qui passe à sa portée. Ma satisfaction est grande d'avoir pu créer cette familiarité avec l'outil, plus répandue dans les écoles d'art que dans les séminaires de sciences sociales. Cet amusement a encore beaucoup à nous apprendre. Qu'on se le dise: les appareils photos sont les bienvenus dans les cours du Lhivic! La collection commence.

Walter Benjamin, "Petite histoire de la photographie"

Parmi les essais en cours des outils en ligne du labo, je teste actuellement la plate-forme de publication Issuu, suivant l'exemple de François Bon, qui s'en sert pour Publie.net. A titre d'avant-goût, et pour remettre à disposition un texte toujours très demandé, revoici ma traduction de la "Petite histoire de la photographie" (1931) de Walter Benjamin, publiée dans le n° 1 de la revue Etudes photographiques (novembre 1996, édition revue et corrigée, 1998). Mis à part l'absence d'un moteur de recherche par publication, on peut constater que l'outil, sous Flash, est diablement efficace et complet, avec une fonction plein écran et une fonction d'impression de page. La plate-forme est très simple à utiliser, et j'encouragerai volontiers les étudiants à y mettre en ligne leurs travaux (on peut également consulter ma thèse sur ce même moteur, à partir du site du Lhivic).

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A quoi ressemblait la photo numérique il y a dix ans?

Si l'on voulait se convaincre que la photo numérique a besoin d'une histoire[1], il suffirait d'observer ce document, confié par le Musée suisse de l'appareil photographique. Jean-Marc Yersin et Pascale Bonnard ont enregistré une séance de prise de vue avec le Mavica MVC-FD7. Ce modèle de 1997 représente une évolution d'une gamme lancée en 1981 par Sony. Premier appareil photo à capteur CCD commercialisé, le Mavica permettait d'enregistrer des captures vidéo couleur sur disquettes magnétiques de 2 pouces et de visualiser les images sur un téléviseur, sans passer par le stade du développement. Dotée d'un capteur de 640 x 480 pixels (0,3 Mo), la gamme MVC-FD fut la première à proposer un enregistrement numérique sur un format de disquette du commerce (la disquette 3,5 pouces, également inventée par Sony). Facilitant le transfert des images sur ordinateur, ce modèle fut particulièrement apprécié pour associer des photos aux e-mails ou illustrer les sites web.

Aux habitués de la technologie numérique contemporaine, la vision de la manipulation d'un Mavica FD produit l'impression d'un étrange décalage. La lenteur de la mise en route, de la prise de vue ou de l'enregistrement sur le support, signalés chacun par une manifestation sonore des plus bruyantes, semble issue d'une époque déjà lointaine. Ayant acquis cet appareil pour leur musée, Jean-Marc Yersin et Pascale Bonnard ont pensé utile de réaliser cette séquence tant que le dispositif fonctionnait encore. Ce réflexe d'archéologues des techniques, habitués à la confrontation avec un outillage définitivement muet, montre tout l'intérêt de disposer d'une archive du protocole réel. Mais il témoigne aussi de l'accélération de l'histoire provoquée par la technologie numérique. Cet éloignement rapide du passé est tout à la fois le signe de l'urgence de l'intervention historienne et la condition de sa possibilité.

Notes

[1] Telle était la thèse proposée lors de mon intervention "La photographie numérique et la parenthèse du film", le 4 avril 2008 à Vevey.

Johann Baptist Isenring, pionnier de la photographie (et de la retouche)

image Invité la semaine dernière à intervenir au Musée suisse de l'appareil photographique de Vevey (compte rendu sur Souris de compactus), j'ai eu le grand plaisir d'y croiser de nombreux amis. Parmi la riche moisson de discussions, d'images et de documents qu'il m'a été donné d'y glaner, Jean-Marc Yersin m'a confié une copie du petit opuscule de 1840 de Johann Baptist Isenring (1796-1860), peintre, graveur et pionnier du daguerréotype, récemment mentionné sur ce blog, que je m'empresse de mettre à disposition.

Plus ancienne brochure d'une exposition de portraits photographiques, ce document précise qu'Isenring a pratiqué la photographie avant même la divulgation du procédé de Daguerre, à partir des indications publiées en janvier 1839 par Talbot, ce qui le situe parmi les tous premiers expérimentateurs, aux côtés d'Hippolyte Bayard («Avant que l'invention de Daguerre ne soit donnée au monde, le soussigné s'essaya au dessin photogénique selon la méthode de Talbot, et peut là aussi en apporter quelques preuves»; «Bevor Daguerre's Erfindung weltkundig wurde, versuche sich der Unterzeichnete (...) in der Lichtzeichnung nach Talbot's Methode und er kann hierin ebenfalls einige Proben ausweisen.»)

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