Actualités de la Recherche en histoire visuelle

 

Raconter des histoires avec des images

d0a5f0bb9e459481fe51d77935584c7a.jpgEn discutant l'autre jour des évolutions du photojournalisme avec une étudiante canadienne, je constatais une fois encore que le point de départ de l'analyse est le prototype de l'image d'information, où à un événement ponctuel et bien identifié correspond son iconographie légitime et nécessaire. Mais si ce modèle fonctionne pour une catégorie bien particulière d'événements – du type 11 septembre – il représente en réalité l'exception plutôt que la règle. Il suffit de feuilleter n'importe quel journal, n'importe quel magazine, pour s'apercevoir que la majeure partie de son iconographie relève d'un autre modèle: celui de l'illustration, où le rapport à l'événement n'est pas dicté par la fonction informative de l'image, mais plutôt par ses fonctions décorative ou narrative.

Bel exemple ce matin avec la couv' de Libé. Pour illustrer le bilan jugé calamiteux d'un an de présidence, le quotidien a choisi une photographie en gros plan de Nicolas Sarkozy, à un moment où il n'était encore que candidat, lors d'un meeting le 24 avril 2007 à Rouen, où on l'aperçoit tendu par l'effort, le visage couvert de gouttes de sueur très apparentes.

Le choix d'une photographie datée d'il y a un an, presque jour pour jour, est un clin d'oeil habile à la thématique du bilan. Mais si elle décrit quelque chose de la situation présente pour un lecteur d'aujourd'hui, c'est bien par l'expression de difficulté qui semble marquer le visage du personnage, et qui prend tout son sens dans le contexte actuel, bien différent de celui de la campagne présidentielle.

Même ce gros plan, apparemment univoque, pourrait être utilisé dans un autre contexte pour signifier au contraire la valeur de l'effort, de l'engagement et du don de soi du président de la République. Si nous lisons dans ce visage la peine plutôt que l'action, c'est en réalité que nous sommes guidés par les multiples indications fournies par le titre (“Encore quatre ans”) et la légende (“plutôt un échec”), encore renforcées par un détourage du portrait sur fond noir, qui contribue à orienter la lecture.

Cette utilisation de l'image pour ses qualités narratives est le vrai ressort de l'illustration de presse moderne. Comme le répète Jean-François Leroy, directeur du festival Visa pour l'image, une bonne photographie de reportage est “une photo qui raconte une histoire”. Encore faut-il ajouter qu'on peut faire dire ce qu'on veut à une image.

Nota bene: article initialement publié sur Le Flipbook.

Walter Benjamin, "Petite histoire de la photographie"

Parmi les essais en cours des outils en ligne du labo, je teste actuellement la plate-forme de publication Issuu, suivant l'exemple de François Bon, qui s'en sert pour Publie.net. A titre d'avant-goût, et pour remettre à disposition un texte toujours très demandé, revoici ma traduction de la "Petite histoire de la photographie" (1931) de Walter Benjamin, publiée dans le n° 1 de la revue Etudes photographiques (novembre 1996, édition revue et corrigée, 1998). Mis à part l'absence d'un moteur de recherche par publication, on peut constater que l'outil, sous Flash, est diablement efficace et complet, avec une fonction plein écran et une fonction d'impression de page. La plate-forme est très simple à utiliser, et j'encouragerai volontiers les étudiants à y mettre en ligne leurs travaux (on peut également consulter ma thèse sur ce même moteur, à partir du site du Lhivic).

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Small is beautiful (4): l'interview sur Skype

Petite chronique des nouveaux usages (suite). L'autre jour, je reçois par e-mail une demande d'interview téléphonique de la part d'une étudiante en maîtrise de communication à l'Université Laval (Québec). Elle a lu mon article sur les "photographies de l'EHESS" publié dans Etudes photographiques et doit rédiger un papier à propos du photo-journalisme citoyen. Elle a trouvé mon adresse gmail en googlant mon nom, requête qui l'a conduit sur ma fiche d'identité en ligne. Je lui réponds par le même canal en lui indiquant mon compte Skype et un créneau d'appel, en tenant compte du décalage horaire (6h). Le moment venu, nous discutons pendant environ une demi-heure, dans des conditions relativement pénibles (écho et décalage prononcés – à noter que la conversation est bien plus agréable entre deux Mac, qui gèrent mieux le retour son), mais gratuitement, des évolutions du photo-journalisme.

Google+gmail+Skype: voilà une combinaison qui ne paraît déjà plus inhabituelle, pour un contact international. Nous y avons recouru comme si de rien n'était. Et pourtant, c'était pour moi la première fois que s'établissait ainsi une demande de rendez-vous académique (là est le symptôme le plus intéressant: face à un nouvel usage, l'obligation est de faire comme si en l'employait depuis longtemps). Il y a encore quelques années, la séquence équivalente aurait nécessité de passer par l'intermédiaire de mon secrétariat et au moins deux semaines de délai. Autant dire qu'il n'aurait pas été possible d'y recourir, pour des étudiants non parisiens, à propos d'une demande d'aide ponctuelle.

Lire aussi sur ce blog:

Un esempio da imitare

Straordinario strumento e punto d'incontro per chi si occupa di immagini visive (fotografia, cinema, audiovisivi) e scienze sociali il sito francese: www.lhivic.org. Costituito da un gruppo di giovani ricercatori condotti da giovani docenti universitari, disponibilissimi, si dimostra un fecondo strumento di incontro, scambio ed opportunità; non solo per le informazioni puntualissime collegate - vi perdere ad esplorare tutti i link - ma per il blog: http://www.arhv.lhivic.org...

Par Annalisa Vio, Pensiero dominante, 18/04/2008.
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...Et le ministère de la culture à Dailymotion

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(Copie d'écran sur un poste du ministère de la Culture)

En France, le ministre d'internet n'a pas accès à YouTube...

Quand on écrira l'histoire d'internet, il faudra se pencher sur l'inébranlable cécité de la technocratie française. Au détour d'une interview de 20Minutes.fr, on apprend qu'Eric Besson, ci-devant secrétaire d'Etat chargé de la prospective et de l'économie numérique, «ne sera pas le ministre de la castration d'internet.» Cette déclaration est si surprenante de la part d'un membre du gouvernement qu'elle fait le titre de l'article. Mais surtout, on découvre avec effarement que le ministricule ne peut pas «se connecter aux sites de partage de vidéos depuis son bureau de Matignon, où l'accès est ultra sécurisé.» Expression qui suggère, soyons juste, qu'il y a tout de même un ordinateur branché dans ledit bureau. Probablement planqué dans le meuble télé, comme chez mémé.

Vacillements de la preuve par l'image

image Aucun universitaire ne peut regarder Bones sans un pincement au coeur. Créé en 2005 par Hart Hanson, cette série de la 20th Century Fox, rediffusée en France par M6, a attiré un large public. Probablement moins pour la qualité de ses intrigues, banales reconstitutions de crimes, que pour l'ambiance élitiste et somptuaire du spectacle de la science en action. «I don't know what that means», réplique le Dr Temperance Brennan, spécialiste d'anthropologie médico-légale, lorsqu'on évoque devant elle les personnages de la série X-Files.

Arrogante et sûre d'elle, la biologiste professe un délicieux mépris pour les contingences matérielles, les chansons à la mode ou les prochaines soldes. En contrepartie, elle s'adosse au prestige de la "Jeffersonian Institution", sorte de Getty de l'histoire naturelle, qui étale le décor d'une science comme seul Hollywood peut la rêver (grâce à YouTube, on peut comparer ce luxe de carnaval à l'environnement réel de Kathy Reichs, véritable anthropologue et auteur à succès dont la série s'inspire librement).

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Evénement à la demande

Le direct à la télé est désormais une denrée rare. Les émissions sont souvent enregistrées et à part les journaux télévisés (en pleine désaffection), l'usage du direct sur les chaines hertziennes reste une exception (vive le sport?). Nous nous sommes habitués à ce décalage, il arrive parfois de remarquer une désynchronisation d'évènement, lorsque le présentateur ou animateur fait une référence temporelle inappropriée...

Par Laurent Neyssensas, 15/02/2008.
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A-t-on retrouvé le portrait de Jeanne d'Arc?

66951501acc2516c605a51fc98977b39.jpgA une époque où le minois de la moindre aspirante à la Star Ac' fait le tour des écrans, c'est difficile à croire. Et pourtant, de la première héroine de l'histoire de France, Jeanne la bonne Lorraine, sujet de milliers d'ouvrages, nous ne connaissons aucune image contemporaine réaliste. Des enlumineurs aux cinéastes, d'Ingres à Méliès et de Renée Falconetti à Milla Jovovich, on a prêté des centaines de visages à la sainte. Mais personne ne connait ses véritables traits.

Du moins jusqu'à la diffusion, le 29 mars dernier sur Arte, du documentaire de Martin Meissonnier, "Vraie Jeanne, fausse Jeanne. Jeanne d'Arc, la contre-enquête" (coproduction: Arte France, Productions Campagne Première, CFRT), qui a battu tous les records du genre en attirant près d'un million de téléspectateurs, soit 4,7 % de parts de marché.

Largement appuyé sur le livre de Marcel Gay et Roger Senzig (L'Affaire Jeanne d'Arc, Florent Massot éd., 2007), ce film passe la légende à la moulinette d'une interprétation séculière et politique, loin de tout surnaturel. C'est la famille royale  qui aurait instrumentalisé le destin de la pucelle, fabriquant une "envoyée de Dieu" conforme à la prophétie afin de renverser le joug anglais.

Suivant l'ouvrage, Martin Meissonnier révèle que Jeanne n'aurait pas été brûlée à Rouen en 1431, mais aurait survécu et se serait mariée en 1436 à Robert des Armoises. Le film se clôt sur le portrait de Jeanne des Armoises, en médaillon au-dessus de la cheminée du chateau de Jaulny, la demeure du couple près de Metz. Le vrai visage de l'héroine? C'est ce que le documentaire laisse entendre.

Voire. Nul besoin d'être médiéviste pour trouver étranges les certitudes assénées tout au long d'un film à thèse. A plus forte raison à l'endroit d'un dossier caractérisé par une aussi large part de légende – une surdétermination originaire qui noie toute information et impose au contraire à l'historien la modestie et la prudence.

La thèse du film de Martin Meissonnier s'inscrit en réalité dans une tradition qui remonte aux années 1950, lancée par Jean Grimod (Jeanne d'Arc a-t-elle été brûlée?, Amiot-Dumond éd., 1952). On trouvera sur le site du cercle zététique une réfutation point par point des arguments des "survivistes". Qu'une chaîne publique comme Arte se laisse prendre au piège d'une telle théorie du complot n'est pas un signe rassurant.

Quant au portrait final qui laisse le téléspectateur persuadé d'avoir aperçu le vrai visage de Jeanne, nul ne songe à nous informer que son style n'a rien de médiéval, et que s'il rappelle plutôt la Renaissance, c'est à la manière des imitations dont est friand le second XIXe siècle. Quelle que soit aujourd'hui la tyrannie du visuel, il faut s'y faire: nous ne connaîtrons jamais les véritables traits de la pucelle. Et ce pour la même raison qui fonde sa légende: le goût du symbole et de l'invisible, que le Moyen-Age a le tort de préférer aux apparences.

Nota bene: article initialement publié sur Le Flipbook.

L'expérience interdite, thèse express sur Facebook

Intéressant hoax que "L'expérience interdite", groupe créé par une soi-disant Hélène Fontainenaud sur Facebook: «Je suis étudiante en psychologie et je suis en train d'écrire une thèse sur la formation des sectes et leur propagation. Un journaliste du Monde a écrit un article où il expliquait comment aujourd'hui, n'importe quelle personne pouvait créer un groupe sur Facebook et toucher 100.000 personnes en quelques semaines. Il demandait donc à Facebook de surveiller de plus près le contenu des groupes et les messages véhiculés. Facebook a préféré fermer les yeux, prétextant que le volume d'information rendait tout contrôle impossible. Alors voilà, le but de ma thèse est de montrer qu'il est en effet possible de créer un groupe et d'y faire adhérer plus de 100.000 personnes en un mois.»

Quoique je ne sois pas grand clerc en psychologie, je serais assez surpris de voir un directeur inscrire un telle thèse. C'est bien dommage, car le sujet de la charmante demoiselle aura été bouclé en quatre jours. Créé le 21 mars 2008 à minuit, son groupe atteignait les 100.000 membres dès le 25 mars (jour 1: 462 membres, jour 2: 6 000 membres, jour 3: 52.600 membres, jour 4: 100.000 membres; d'après DigitalBSE). Devant un succès aussi rapide, le projet est révisé pour atteindre 250.000 membres, toujours en un mois (ce nombre est aujourd'hui de 247.207). Si c'était moi, je dirais qu'il s'agit d'une deuxième thèse, pourquoi pas en théorie des ensembles.

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La Lhivicsphère s'agrandit (suite)

image Comme promis, après le démarrage le mois dernier de l'atelier "Etudes visuelles: Problèmes et méthodes", piloté par Gaby David et Audrey Leblanc, le blog L'Atelier du Lhivic essuie les plâtres, permettant aux étudiants du labo de prolonger leurs travaux par un espace d'échanges publics. Merci à Rémy Besson pour ses heures de sommeil en moins, et à vos coms pour encourager les premiers posteurs! Les participants à l'atelier, qui disposent également d'un groupe sur Facebook et d'un autre sur Flickr, n'auront en tous cas plus d'excuse pour manquer une séance: la date de la prochaine réunion est annoncée sur le blog.

Face au développement bienvenu de ces nouvelles ressources, j'ai également concrétisé ma promesse de la création d'un agrégateur des blogs visuels, sous la forme d'un "planet" Histoire visuelle, sous Wordpress (beta version). Cet outil, qui affiche les derniers billets publiés sur les blogs Amateur d'art, ARHV, Arts des nouveaux médias, iPhotocom, L'Atelier du Lhivic, Le Flipbook, Mots d'images, Souris de compactus et ViteVu, peut être consulté comme un site, mais est surtout destiné à fournir un nouveau fil d'abonnement rss, qui permettra de suivre en temps réel les publications de ces organes. Au-delà de l'aspect technique, ce nouvel outil témoigne aussi à sa manière des liens qui se tissent au sein de la blogosphère et des échanges bien réels que cet espace favorise.

Nota bene aux autres auteurs de ma blogroll, notamment Afrique in Visu, Christian Delage, Diplomatie Ouest-indienne, Iconique.net: mon agrégateur a pour l'instant des problèmes pour reconnaître correctement vos flux. Il va falloir regarder sous le capot pour réparer ça.

La direction des musées de France occupée

image Le 4 avril, Christine Albanel estimait que le ministère de la Culture sort «consolidé» de la réforme de l'Etat, présentée sous le nom de Révision générale des politiques publiques (RGPP). Telle ne semble pas être l'opinion des personnels et de l'intersyndicale du ministère qui, après avoir diffusé un communiqué dénonçant «l'offensive globale contre les services publics» et la «dislocation du réseau des musées nationaux», occupe depuis ce matin les locaux de la direction des musées de France, 6, rue des Pyramides à Paris. Des banderoles déployées sur la façade réclament le retrait de la RGPP et dénoncent «la culture en danger». Les personnels sont invités à se rendre sur place pour soutenir la délégation.

La réorganisation de l'administration centrale devrait notamment conduire à organiser le ministère de la culture en 3 directions générales aux côtés d'un secrétariat général. Le ministère passerait donc en l'espace de quelques semaines de 10 à 5 directions, puis à 4, pour arriver à 3 aujourd'hui. Une évolution qui en dit long sur la cohérence structurelle et sur la faisabilité administrative concrète d'un projet dicté par l'acharnement gouvernemental à réduire la voilure coûte que coûte. Selon l'intersyndicale, «il devient presque absurde de tenter de le qualifier le dialogue social, tant il est foulé aux pieds par le gouvernement et en ce qui nous concerne par Christine Albanel et ses collaborateurs directs – à preuve, son refus catégorique de rencontrer en personne les organisations syndicales en amont de la date pourtant cruciale du 4 avril. Contrairement à leurs déclarations mensongères, ceux qui nous gouvernent ne pratiquent pas la concertation. Ils passent en force, conduisent leurs soi-disant "réformes" à la hussarde au mépris de l'inquiétude et des revendications légitimes des agents.»

Flickr annule la frontière entre photo et vidéo

0c10d345f87e7dd4500348552df0cb8d.jpg Flickr continue de révolutionner les usages des images. La plate-forme de partage de photographies a ouvert aujourd'hui sa nouvelle fonctionnalité d'hébergement vidéo aux comptes pro. Avec une contrainte drastique: une limitation de durée à 90 secondes. Définie après de longs débats au sein du groupe des beta-testeurs, cette limite est issue d'une analyse fine des usages actuels des plates-formes. Aujourd'hui, l'iconographie créative est surtout représentée par l'image fixe, alors que l'image animée est principalement utilisée pour faire circuler des copies de contenus télévisés.

Impossible en une minute et demie de reproduire la dernière chanson des Tokio Hotel. En excluant la fonction d'archive, qui représente aujourd'hui l'usage majoritaire sur YouTube, Flickr règle par la même occasion la délicate question des droits d'auteur. Et fait le pari que cette limite encouragera la production d'un corpus vidéo conforme aux habitudes revendiquées de la plate-forme, qui favorisent une iconographie amateur de qualité. Pourtant, dès ce matin, les premiers exemples de téléchargements réels s'écartent des cartes postales modèles opportunément fournies par les beta-testeurs, et montrent le goût du jeu et du détournement des flickeriens.

Il va falloir patienter un peu pour constater la réponse inventée par les usagers face à cette contrainte peu banale. On peut s'attendre à la voir alimenter un nouveau genre de vidéo créative. Elle favorisera aussi les captations brèves au téléphone portable. Mais la vraie nouveauté réside dans le mélange dans un même espace des iconographies fixe et animée. Présentée dans un format de meilleure qualité que ceux utilisés par YouTube ou Dailymotion, la vidéo sur Flickr ne se distingue en rien des photographies, et va pouvoir être soumise aux mêmes usages et intégrée aux mêmes circulations. Cette rencontre étroite de contenus que les canaux traditionnels ont maintenus jusqu'à présent dans des univers séparés est une véritable révolution, qui traduit enfin l'unité technique sous-jacente des outils. Rendez-vous dans quelques semaines pour en observer les effets.

Nota bene: article initialement publié sur Le Flipbook.

A quoi ressemblait la photo numérique il y a dix ans?

Si l'on voulait se convaincre que la photo numérique a besoin d'une histoire[1], il suffirait d'observer ce document, confié par le Musée suisse de l'appareil photographique. Jean-Marc Yersin et Pascale Bonnard ont enregistré une séance de prise de vue avec le Mavica MVC-FD7. Ce modèle de 1997 représente une évolution d'une gamme lancée en 1981 par Sony. Premier appareil photo à capteur CCD commercialisé, le Mavica permettait d'enregistrer des captures vidéo couleur sur disquettes magnétiques de 2 pouces et de visualiser les images sur un téléviseur, sans passer par le stade du développement. Dotée d'un capteur de 640 x 480 pixels (0,3 Mo), la gamme MVC-FD fut la première à proposer un enregistrement numérique sur un format de disquette du commerce (la disquette 3,5 pouces, également inventée par Sony). Facilitant le transfert des images sur ordinateur, ce modèle fut particulièrement apprécié pour associer des photos aux e-mails ou illustrer les sites web.

Aux habitués de la technologie numérique contemporaine, la vision de la manipulation d'un Mavica FD produit l'impression d'un étrange décalage. La lenteur de la mise en route, de la prise de vue ou de l'enregistrement sur le support, signalés chacun par une manifestation sonore des plus bruyantes, semble issue d'une époque déjà lointaine. Ayant acquis cet appareil pour leur musée, Jean-Marc Yersin et Pascale Bonnard ont pensé utile de réaliser cette séquence tant que le dispositif fonctionnait encore. Ce réflexe d'archéologues des techniques, habitués à la confrontation avec un outillage définitivement muet, montre tout l'intérêt de disposer d'une archive du protocole réel. Mais il témoigne aussi de l'accélération de l'histoire provoquée par la technologie numérique. Cet éloignement rapide du passé est tout à la fois le signe de l'urgence de l'intervention historienne et la condition de sa possibilité.

Notes

[1] Telle était la thèse proposée lors de mon intervention "La photographie numérique et la parenthèse du film", le 4 avril 2008 à Vevey.

Johann Baptist Isenring, pionnier de la photographie (et de la retouche)

image Invité la semaine dernière à intervenir au Musée suisse de l'appareil photographique de Vevey (compte rendu sur Souris de compactus), j'ai eu le grand plaisir d'y croiser de nombreux amis. Parmi la riche moisson de discussions, d'images et de documents qu'il m'a été donné d'y glaner, Jean-Marc Yersin m'a confié une copie du petit opuscule de 1840 de Johann Baptist Isenring (1796-1860), peintre, graveur et pionnier du daguerréotype, récemment mentionné sur ce blog, que je m'empresse de mettre à disposition.

Plus ancienne brochure d'une exposition de portraits photographiques, ce document précise qu'Isenring a pratiqué la photographie avant même la divulgation du procédé de Daguerre, à partir des indications publiées en janvier 1839 par Talbot, ce qui le situe parmi les tous premiers expérimentateurs, aux côtés d'Hippolyte Bayard («Avant que l'invention de Daguerre ne soit donnée au monde, le soussigné s'essaya au dessin photogénique selon la méthode de Talbot, et peut là aussi en apporter quelques preuves»; «Bevor Daguerre's Erfindung weltkundig wurde, versuche sich der Unterzeichnete (...) in der Lichtzeichnung nach Talbot's Methode und er kann hierin ebenfalls einige Proben ausweisen.»)

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La fin du papier glacé

665a0385ab6ecd55202e1f81ebbd9750.jpgQuels garnements, ces journalistes! Par devant, ils vous assassinent crânement le journalisme citoyen, coupable de tous les maux, incapable de produire une information de qualité. Par derrière, ils courent résolument après le train de la privatisation de la mise en scène de l'information.

Nouvel exemple la semaine dernière, avec le traitement par Paris-Match de la visite londonienne du couple présidentiel. Depuis Abou Ghraib, l'actualité chaude ("hot news") nous avait habitué à l'image numérique à bruit apparent – qualifiée dans le langage courant de "photo pixellisée". Dans ce cas, c'est le caractère exceptionnel de l'événement qui excuse la mauvaise qualité de l'image, dont on comprend qu'elle n'était pas réalisable dans d'autres conditions.

Ce n'est pas ce contexte que connotent les nombreux défauts techniques de la photo de Une du dernier numéro de Match. L'éclairage ambiant du couloir d'hôtel, la définition médiocre, le bruit apparent, les aberrations: tout contribue à faire passer la prise de vue de Claude Gassian pour une vulgaire photographie amateur. A l'école Louis-Lumière ou aux Gobelins, on doit se mordre les doigts. Plus besoin du long apprentissage de la sensitométrie, de la subtile maîtrise de la lumière ou de l'art de la retouche digitale. Désormais, un compact grand public suffit pour rendre compte d'une visite d'Etat.

Pour ce sommet du protocole, ce choix de l'intimité du couloir d'hôtel, de la photo volée, tranche avec le registre officiel et sa traduction obligée par une photo professionnelle, léchée et impeccablement retouchée. Une qualité d'image qui avait fait la marque de fabrique des magazines des années 1970, évoquée par l'expression "papier glacé", qui associe le brillant de l'impression au glamour des apparences. Un style qui déserte de plus en plus les pages illustrées des journaux, pour se cantonner désormais au seul territoire de la publicité. Pour combien de temps encore?

Nota bene: article initialement publié sur Le Flipbook.

Brève occupation de l'EHESS par les sans-papiers

image Hughes Léglise-Bataille m'informe qu'environ 300 sans-papiers ont occupé ce matin l'EHESS, au 105 Bd Raspail. Entrés vers 10h, ils en ont été délogés par les forces de l'ordre vers 13h30, à la demande de l'Ecole. Rassemblés devant les grilles, ils ont ensuite été encadrés jusqu'au métro par la police.

La direction de l'Ecole a reçu une délégation des occupants, et leur a indiqué qu'elle n'acceptait pas d'installation durable dans “un lieu lourdement éprouvé en avril 2006, lors de la crise du CPE”. La présidente a fait savoir qu'elle avait relayé auprès de Brice Hortefeux la demande de rendez-vous des occupants, sans succès. Des étudiants et des enseignants de l'EHESS ont exprimé leur solidarité avec les revendications des manifestants.

La porte de frigo, un ancêtre de Flickr?

17e5e3acb44a39144722dc8a5ed51a49.jpgLa première thèse de doctorat consacrée à la présentation de photographies sur les portes de réfrigérateur a été soutenue brillamment ce matin à l'INHA par Marine Da Costa, devant un jury composé de Sylvain Maresca (université de Nantes, directeur), Bruno Latour (Sciences-Po, président), Michel Poivert (université de Paris 1), Clément Chéroux (Centre Pompidou) et moi-même (EHESS, rapporteur).

Sous le titre "L'exposition amovible. Le réfrigérateur, un support méconnu de l'expressivité photographique en milieu familial", la thèse analyse un échantillon de 60 foyers franciliens, auquel s'ajoute un corpus de 800 photographies relevées sur Flickr. Sur cette base, Marine Da Costa met en avant l'émergence du lieu-réfrigérateur dans l'aire familiale. Articulé sur l'antagonisme structural cuisine/salon, celui-ci représente le pôle iconographique actif, par opposition à la télévision, pôle iconographique passif. La chercheuse montre l'existence d'un transfert, qui s'amorce dès le début des années 1980. Anticipant d'une bonne dizaine d'années sur la perception du déplacement des activités de loisir, le réfrigérateur s'avère constituer un précurseur inattendu des mutations aujourd'hui à l'oeuvre.

La partie la plus intéressante de la thèse se consacre à l'examen du concept d'amovibilité. Contrairement à la représentation classique de l'iconographie familiale, centrée sur le modèle figé de l'album photographique, la candidate souligne la spécificité des jeux visuels permis par le caractère non définitif des montages, mais aussi par leur interaction évolutive avec les autres éléments des compositions frigorifiques (magnets, listes de courses, post-it, etc.). La conclusion proposée par Marine Da Costa, qui voit dans la porte de réfrigérateur un espace avant-coureur de l'expressivité des outils du web 2.0, a fait l'objet d'une discussion animée avec le jury. Cet excellent doctorat, dont il faut saluer la qualité de l'iconographie, a reçu les félicitations à l'unanimité et devrait être publié sous peu par le département des éditions numériques de l'EHESS.

Nota bene: article initialement publié sur Le Flipbook.

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