Actualités de la Recherche en histoire visuelle

 

Canon EOS 5D Mark II: le tournant

Comme prévu dans les préparatifs de la Photokina, Canon vient de dévoiler les caractéristiques du nouveau Canon EOS 5D Mark II (prix annoncés pour le boitier seul: 2.699 US$, 2.499 €, 2.299 £). S'inscrivant dans la lignée des reflex à capteur CMOS 24 x 36 mm (Full Frame) inaugurée en 2004 par le EOS 1D Mark II (8,2 Mpx), le 5D (12,7 Mpx), lancé en 2005 à 3000 US$, peut être considéré comme le Leica de la photo numérique: un outil suffisamment sophistiqué, innovant, fiable et pratique pour constituer le déclencheur d'une prise de conscience: il était donc possible d'obtenir en numérique des résultats comparables à la photographie de reportage sur film, pour un prix abordable, avec tous les nouveaux avantages de l'univers digital (résultat immédiat, transmission, postproduction).

Au-delà du passage à un format de 21,1 Mpx et une sensibilité pouvant atteindre 25.600° ISO, la caractéristique frappante du nouveau modèle est l'intégration de l'enregistrement vidéo (1080 px HDTV, 30 min max., son mono). Nikon avait été le premier à tenter l'expérience avec le D90, lancé il y a trois semaines (12,9 Mpx, 720 px HDTV). Mais le 5D est l'un des reflex de référence dans l'univers professionnel, et cette association prend ici un sens différent: la confirmation que la vidéo n'est plus un gadget, et l'assurance que la plupart des nouveaux modèles de reflex intègreront cette capacité dans l'année qui vient.

Cette évolution n'allait pas de soi il y a encore quelques mois. Certes, la technologie des photocapteurs est issue du monde de la vidéo, et la distinction entre les deux capacités relève plus de l'artifice marketing que d'un véritable gap technique. Pourtant, l'histoire récente de la commercialisation des appareils a montré qu'il était plus efficace de préserver les repères morphologiques et culturels des deux univers que de tenter de forcer les usages. Sous-jacente, voire dissimulée, la convergence technologique réelle entre photo et vidéo ne s'est pour l'instant manifestée qu'à la marge, par exemple du côté des camphones – autrement dit d'outils sans tradition visuelle. De ce point de vue, le 5D Mark II est une révolution, la fin d'un cycle qui s'était employé à camoufler les caractéristiques du dispositif numérique pour en assurer la commercialisation, le signe d'une nouvelle maturité du marché.

Les questions ouvertes par cette innovation sont nombreuses. Comment va-t-on filmer avec un reflex? Cette intégration annonce-t-elle d'autres évolutions morphologiques majeures des outils de prise de vue? Sera-t-il encore pertinent de conserver la distinction image fixe/image animée au niveau des pratiques? Même du point de vue du vocabulaire, nous ne disposons d'aucun terme satisfaisant (mis à part le très laid "audiovisuel") pour décrire les effets de la convergence photo-vidéo. Faudra-t-il cesser de parler de "photographie" pour nommer les opérations de prise de vue, au profit d'une "imagerie" plus propice à la mixité? Comment les sujets vont-ils désormais gérer le fait de ne plus savoir si on les filme ou si on les photographie? Comment va s'opérer la convergence entre la règle de la pose (je sais que je suis photographié et je compose une attitude de circonstance) et celle du refus du regard-caméra (je sais que je suis filmé et je fais semblant de ne pas m'en apercevoir)? L'histoire de l'image numérique ne fait que commencer. Elle nous réserve encore bien des surprises.

Tout est possible (avec Jean-Marc Morandini)

On l’aime bien notre JMM national, depuis son arrivée fracassante sur le net avec son blog éponyme, jeanmarcmorandini.com, il continue à nous épater avec sa naïveté de candide entrepreneur du blog prêt à tout pour réussir. Toujours à la limite de la déontologie journalistique et des pratiques du fair use, il reste le meilleur testeur des limites éthiques et juridiques du web 2.0.

Dernier épisode en date: on le sait, depuis la rentrée de septembre, JMM utilise le player vidéo de Rentabiliweb (société administrée par J6M, ancienne danseuse étoile du web 1.0) pour diffuser de nombreuses vidéos «EXCLUSIVES!!», «SCOOP DE LA MORT», «VA VOIR CA OU T'ES NAZE», «MEME TA MERE L’A VUE». Avec ce player, JMM peut packager n’importe quelle vidéo dans un player qui affiche de la pub en overlay avant le click sur le bouton «play» et après le click sur le bouton «stop» ou «pause».

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Why blog?

image Tom Roud m'associe à une chaîne initiée par Enro et Timothée, sur les raisons de tenir un blog en tant que scientifique, dont je reprends l'intitulé canonique. Chargé d'animer récemment une table ronde sur le blogging académique, je me suis servi de cette injonction pour synthétiser en six points mes réflexions, après trois ans de pratique.

1. Du "nous" au "je". J'ai créé ARHV en 2005, dans la foulée de la fondation du Lhivic, comme un support des activités du laboratoire. Appuyé sur mon expérience d'éditeur de revues, mon premier réflexe a été de le concevoir comme un organe collectif. A cette époque, ouvrir un blog sous mon propre nom m'aurait paru bien trop prétentieux et narcissique. C'est l'usage de l'outil – et l'enthousiasme très relatif de mes camarades – qui m'a progressivement appris à me réapproprier cet espace, et à accepter de parler à la première personne. Pur produit des humanités hexagonales, j'avais parfaitement intériorisé la vieille culture de la discrétion et de l'objectivité savante, qui protègent l'individu d'une mise en avant trop manifeste.

Admettre cette exposition en solo m'a demandé un effort qui témoigne à lui seul du poids de cette culture. Outil auto-suffisant grâce auquel le chercheur peut s'adresser par ses propres moyens au monde extérieur, le blog court-circuite l'économie qui fait de l'institution le garant primordial de la légitimité d'une expression (pas complètement, car ARHV garde une trace de ce système: le logo de l'EHESS, qui m'a déjà valu bien des commentaires, et que je conserve désormais avec l'affection d'une relique).

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Le Lhivic à la IIIe école doctorale d'été de l'EHESS

image La IIIe école doctorale d'été de l'EHESS et de Telecom & Management SudParis, consacrée à "La société de l'information et de la connaissance" (Porquerolles, 8-12 septembre 2008) a été une rencontre d'une exceptionnelle qualité. Organisée depuis 2006 pour favoriser l'échange entre chercheurs en sciences sociales et spécialistes des télécommunications, cette réunion a produit plusieurs synthèses précieuses, sur l'histoire croisée des systèmes d'information, sur les paradoxes de la nouvelle économie qu'ils engendrent, sur les convergences industrielles en gestation, sur les déplacements théoriques et culturels à l'oeuvre, ainsi que sur la place de l'image dans une industrie de la séduction. Loin d'être un gadget, l'agrément d'un site paradisiaque autant que la longue durée du colloque ont permis un vrai approfondissement des rencontres, dans une ambiance conviviale propice à l'échange. Le Lhivic était représenté par Gaby David, qui a présenté ses travaux sur les films réalisés au camphone, Fatima Aziz, qui commence une thèse sur le rôle de l'image dans les réseaux sociaux, et moi-même. En attendant de lire sur ARHV les multiples retombées issues de cette réunion, on peut en apercevoir dès maintenant l'album sur Flickr (les participants titulaires d'un compte peuvent ajouter leurs photographies au groupe Porquerolles doctorales).

MàJ. Voir le compte rendu par Pierre-Antoine Chardel et Gaby David sur le site du programme.

Le wifi du voisin

image Cela fait déjà quatre fois cet été (deux fois en France, deux fois aux Etats-Unis) que je me trouve forcé d'expérimenter ce nouveau rituel social: l'emprunt du wifi du voisin pour se connecter à internet. Il est évidemment plus cocasse que cette situation se produise à l'occasion de l'université d'été coorganisée par l'EHESS et Télécom & Management SudParis, consacrée cette année à "La société de l'information et de la connaissance" (voir album), que dans une location de villégiature ou une maison de campagne. Aux réactions de désarroi de mes camarades et à mon propre désappointement, on pourra juger que les mailles du filet sont désormais suffisamment serrées. Un tel trou d'air n'est supportable que parce qu'il est exceptionnel. Rester totalement déconnecté plus de 48 heures est toutefois une gageure, et ne serait-ce que pour consulter ses e-mails, on bravera le regard des passants et toute considération morale pour pirater le réseau sans fil le plus proche. Comme autrefois la bouffée de cigarette du voisin de table, ce palliatif est un bref moment de joie douloureuse, dont on ne sait s'il aide à supporter l'absence ou s'il la rend plus regrettable.

Six questions pour comprendre la photo numérique (1)

image Une récente émission de radio consacrée à la photo numérique a montré la difficulté de cerner les fondamentaux du domaine. Pour aider à mieux les distinguer, voici résumés en six questions les points qui me paraissent les plus à même de nourrir la réflexion.

1. La photo numérique est-elle encore de la photo?

Si l'on comprend la photographie comme l'inscription d'une empreinte lumineuse sur une surface sensible, la technologie numérique reste pleinement conforme à cette définition. Dans la photo numérique, ce qui change, c'est le support, où l'on passe d'une photosensibilité chimique à une photosensibilité électronique, par le biais des photocapteurs. Le reste du dispositif, en particulier l'optique, reste inchangé, raison pour laquelle on peut appliquer un dos numérique sur un boîtier classique. On peut comparer cette évolution à une voiture qui échangerait un moteur à explosion pour un moteur électrique. Cette modification aurait des conséquences sur l'économie générale du système, sans modifier le principe du véhicule automobile.

La photographie a été confrontée plusieurs fois à un changement majeur de support, notamment lors du passage de l'héliographie au daguerréotype (1835), du calotype au collodion humide (1851) ou du collodion au gélatino-bromure d'argent (1882). A plusieurs reprises, cette modification des habitudes a occasionné une césure entre deux générations de praticiens, dont l'affrontement suit un schéma immuable depuis la querelle des Anciens et des Modernes et constitue un symptôme de la transition en cours.

Le photocapteur est un circuit intégré dont une face, composée de photosites, reçoit et analyse la lumière. Le capteur convertit l'information d'intensité lumineuse en trains d'impulsions, qui constituent un signal vidéo analogique. Il n'existe donc pas de différence de principe entre enregistrement vidéo et enregistrement photo, qui ne sont que deux variantes de traitement du même signal. Dans les appareils numériques, ce signal est échantillonné et peut faire l'objet de divers traitements destinés à améliorer la qualité de l'image. Un fichier RAW correspond en principe au signal échantillonné avant traitement.

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Facebook-Edvige, les rapprochements hasardeux

Dans une tribune parue dans Libération et intitulée “Edvige-Facebook, les liaisons dangereuses”, l’avocat Vincent Dufief situe sur le même plan le fichage policier préventif qu’opère le fichier Edvige, et le dévoilement volontaire d’informations intimes par les internautes sur leurs blogs ou sur des “sites sociaux” tels que Facebook (...). Pourtant, la concomitance entre Edvige et Facebook, la similarité de certaines des informations (notamment les préférences politiques) qu’ils exploitent, ne suffisent pas à démontrer leur équivalence. (...) Du point de vue qui compte, celui des individus, de leur liberté et de leur autonomie, tout oppose donc les deux démarches! Mais on ne peut voir ces différences si l’on se contente de sacraliser l’idée de “vie privée”, dans une définition historiquement datée et géographiquement située (en Occident).

Par Daniel Kaplan, InternetActu.net, 05/09/08
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Blockbusters: pourquoi tant de haine?

image Avec Nicolas Sarkozy, le 11 septembre ou le CNRS, la critique de blockbuster est l'un des sujets qui a le pouvoir de susciter les commentaires les plus violents et les plus négatifs sur le web. Une tentative d'analyse, un rapprochement suspect provoquent immédiatement les réactions les plus courroucées, accompagnées de dérapages verbaux qui soulignent le degré d'énervement du locuteur. Même sur un blog aussi policé qu'ARHV, l'évocation du dernier Batman amène immanquablement des manifestations d'une grossièreté disproportionnée (censurées par mes soins). Si l'on peut admettre que l'expression d'opinions politiques, complotistes ou anti-intellectuelles relèvent de convictions personnelles enracinées, comment l'énoncé d'un simple avis à propos d'un divertissement public peut-il provoquer une telle colère?

Plusieurs pistes s'offrent à l'analyse. La première est la croyance en l'univocité – soit l'ignorance qu'une oeuvre peut susciter une pluralité d'opinions, marque d'une expérience limitée de la culture bourgeoise. Contrairement au cinéphile endurci, qui n'aime rien tant que confronter des interprétations contradictoires jusqu'à pas d'heure devant un café froid, le spectateur de blockbuster pense qu'un film ne peut avoir qu'une lecture et une seule. Comme la note du charcutier ou la politique gouvernementale vue par le 20 heures de TF1, le sens affiché est clair et ne souffre pas de chicane. Chercher midi à quatorze heures relève d'une perversion mentale inutile et malsaine, témoignage de l'oisiveté qui est la mère de tous les vices et empêche de travailler plus pour gagner plus. («Batman est un malade mental qui se bat contre d’autres malades mentaux, le Joker étant le plus barge d’entre tous. Ne cherchons pas la complication là où elle n’est pas. Ce n’est pas un film à message ou une quelconque propagande post-11 septembre, c’est juste du divertissement», Flamberge sur Bakchich.) Le paradoxe de la croyance en l'univocité est qu'elle fait passer à côté de la moitié du plaisir de ces divertissements, dont la tradition depuis les années 1930 se nourrit de jeux citationnels et d'allusions à peine voilées à l'actualité.

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J'aime la BD, mais...

image Mention spéciale à Google pour la meilleure promo de logiciel à coup de bande dessinée. Je résume: personne ne l'a encore testé, il va sortir en bêta et il n'y aura pas de version Mac disponible (mais il est vrai qu'en Mac, on a d'excellents outils: Firefox ou Safari). Ce qui n'empêche pas toute la planète geek de frissonner à l'annonce de l'annonce de Chrome, le futur navigateur du géant californien – et accessoirement de louer la nouveauté que constitue l'usage de la BD pour un tel lancement.

Le prix du meilleur décryptage français des planches revient sans conteste à Olivier Ertzscheid, qui n'a visiblement plus besoin de télécharger le logiciel. Pour ma part, je trouve le graphisme bleuâtre aussi sexy qu'un mode d'emploi de lave-linge. Non moins que l'azur layette affiché par le cadre du navigateur sur les rares copies d'écran, où je ne distingue que des sous-fenêtres de produits Google (Youtube, Blogger, Google Maps...), ce qui donne évidemment une impression d'ouverture des plus décoiffantes. Une bonne nouvelle: Steve Jobs peut remballer ses célèbres keynotes – un crobard façon Sylvain et Sylvette fera avantageusement l'affaire pour lancer les nouveaux modèles d'iPhone.

Valse avec Bachir, l'horizon du visuel

Valse avec Bachir a été amplement commenté lors de sa présentation au dernier festival de Cannes parce qu’il présente la particularité d’être un documentaire d’animation. Son réalisateur, le cinéaste israélien Ari Folman a tout d’abord adopté la technique classique du documentaire en réalisant des interviews filmées d’anciens soldats jetés comme lui en 1982 dans la guerre du Liban. Pour retrouver ses propres souvenirs, si profondément enfouis qu’il les avait complètement effacés, il a sollicité les souvenirs des autres à travers le récit que ceux-ci lui en donnent aujourd’hui. Valse avec Bachir est un film sur la mémoire, ses méandres, ses retours, ses lacunes, ses inévitables transformations, son rapport incertain au réel vécu.

Mais, plutôt que de restituer en l’état les interviews enregistrées, au besoin en les complétant par des images d’archives, Ari Folman a pris le parti de les illustrer au moyen de séquences d’animation conçues de toutes pièces à partir des récits des uns et des autres. A la subjectivité des paroles s’est donc ajoutée la fiction délibérée des images, même si celles-ci sont manifestement inspirées de lieux, de personnages et d’objets réels. Au fond, le réalisateur a voulu assumer complètement le fait que l’on ne peut pas restituer le passé sans le voiler aussitôt de fiction. Dans son film, seules les paroles des différents personnages restituent en l’état la trace enregistrée lors des entretiens. Tout le reste, même l’aspect physique de ses interlocuteurs, a été graphiquement composé ou recomposé. Ainsi, aucun spectateur ne peut croire avoir sous les yeux la réalité vécue au Liban par ces soldats israéliens tant le filtre visuel qui lui en restitue un aperçu est manifestement artificiel.

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La direction du département SHS démissionnée par la direction générale du CNRS

Les directeurs d'unités SHS (sciences humaines et sociales) des délégations Provence-Corse et Nice-Sophia Antipolis étaient réunis ce lundi 1er septembre en présence de la directrice du département SHS, Marie-Françoise Courel, et de trois directeurs adjoints des départements scientifiques (DSA).

Nous avons appris en séance que la présidente du CNRS venait de demander à la directrice du département SHS de mettre un terme à son mandat "le plus rapidement possible", dans les jours qui viennent. Nous apprenons également que tous les DSA du département SHS sauf un ont décidé, par solidarité, de démissionner de leurs fonctions.

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La retouche ne fait plus peur

image Intéressante pub TV pour la nouvelle Peugeot 407 SW. Pour vanter le perfectionnisme censé présider à la fabrication du véhicule, le clip montre les corrections soi-disant effectuées sur la séquence vidéo. D'un coup de masque, c'est d'abord un moucheron qui est gommé de l'image avant qu'il ne s'écrase sur le phare. Puis on zoome sur un détail situé très loin à l'arrière-plan: un coeur gravé sur un arbre, effacé d'un coup de tampon magique. Enfin, c'est la physionomie du conducteur – invisible derrière le pare-brise teinté – qui fait l'objet d'une légère correction.

Cette palette d'effets graphiques combine différentes interventions qui ne sont pas encore à la portée de Final Cut Pro ou d'After Effects. A noter la reprise du principe de déplacement à l'intérieur de l'espace de l'image, tel qu'il avait été rendu célèbre par la séquence de l'imageur de Blade Runner (Ridley Scott, 1982), pour la modification en temps réel du visage du conducteur – ou le système de variations de son appareil pileux, plutôt inspiré des principes de construction des avatars sur la Wii.

Cette retouche idéale qui modifie l'image animée aussi facilement que le ferait Photoshop avec une image fixe n'est pas seulement un fantasme de picture editor, mais la manifestation du renversement du paradigme de la retouche. Pendant plus de 150 ans, les théoriciens de la photographie avaient perçu la retouche comme la négation de la nature de l'enregistrement visuel, la pire menace pour la garantie d'objectivité du médium. C'est ainsi qu'au début des années 1990, l'arrivée de Photoshop était perçue par les spécialistes comme la preuve de la rupture du contrat photographique. Une quinzaine d'années plus tard, en mettant en scène la retouche comme métaphore de l'excellence et du perfectionnisme, le clip de la 407 SW atteste qu'on a bel et bien changé d'époque. Le temps est loin où la manipulation graphique était frappée du sceau de l'infamie.

Reste qu'on ne manie pas sans danger la métaphore de la correction, puisque le clip lui-même a déjà subi une modification depuis son lancement, au milieu du mois d'août. Sans parler de la correction des effectifs de l'usine PSA de Poissy, où 700 postes d'intérimaires viennent d'être effacés aussi aisément qu'à la palette graphique.

Le n° 22 d'Etudes photographiques sous presse

Le n° 22 d'Etudes photographiques est actuellement sous presse, et devrait être disponible à partir de la mi-septembre. 174 pages couleur, 21 euros (contact: Garance Chabert, chabert.sfp(à)free.fr).

Sommaire

Histoires d’ un art moyen

  • Geoffrey Batchen, "Les snapshots. L’histoire de l’art et le tournant ethnographique"

L’histoire de l’art a son cauchemar: les images ennuyeuses. Comment définir autrement la très grande majorité d’images photographiques qui, dans leur forme comme dans leur contenu, tendent à être prévisibles, conformistes et répétitives? Ces images s’adaptent mal au cadre d’un récit historique, qui, incertain et anxieux, poursuit sa quête d’originalité, d’innovation et d’individualisme. Ainsi l’étude de la photographie pose-t-elle un sérieux problème à la pratique de l’histoire de l’art, de même que l’instantané pose un sérieux problème à l’histoire de la photographie. Comment s’y prendre, en effet, pour écrire l’histoire d’une infinité d’instantanés génériques? Quelle logique historique adopter, lorsque les jugements de valeur ne s’imposent plus comme des principes appropriés à la pratique de l’histoire. Hal Foster a exprimé, avec un certain retentissement, ses inquiétudes quant au «tournant ethnographique», qui, selon lui, participe activement au remplacement de l’histoire de l’art par la culture visuelle. Une préoccupation apparemment fondée sur le «relativisme», qu’il associe à une conception anthropologique de la pratique historique. En abordant le problème que pose l’écriture d’une histoire consacrée à la photographie instantanée, cet article questionnera «la mutation» de l’histoire de l’art, phénomène que semble instaurer le «tournant ethnographique» en proposant dès lors un nouveau genre de modèle historique.

  • Irène Jonas, "Portrait de famille au naturel. Les mutations de la photographie de famille"

Depuis la fin des années 1960, la photographie familiale a connu de profonds changements, à l’image des mutations de la famille qu’elle immortalise. Trois tendances majeures sont repérables: l’apparition de nouveaux moments photographiés, plus intimes, la réduction importante de photos de groupes ou d’adultes au profit d’images centrées sur l’enfant et son évolution et la disparition progressive de la photographie posée pour des prises de vue saisies sur le vif. L’apparition du numérique semble aujourd’hui accentuer ces tendances et soulève de nouvelles questions dont celles du nombre phénoménal de photos réalisées, du tirage papier et donc de leur sélection pour la constitution d’albums. La photographie numérique familiale s’éloignerait- elle alors de sa fonction de gardienne de la mémoire pour devenir un acte social de communication d’émotions? Si au soulagement de beaucoup le numérique et l’informatique libèrent des espaces anciennement occupés par les négatifs et les tirages papiers, quelle est la destinée des images numériques à long terme et quelle place auront-elles dans la mémoire familiale?

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Des nouvelles de la Terre

Qu'est-ce que montre une photographie? Dans la presse, contrairement à l'idée reçue, la photo est rarement porteuse d'information. Sous la pression d'une dérive décorative, les journaux utilisent de plus en plus l'image pour ses facultés d'évocation et sa plus-value plastique. Comme l'explique Jean-François Leroy, directeur du festival Visa, une bonne photo doit «raconter une histoire». Recourir à l'image à la façon d'un simple photomaton est considéré comme ringard et vulgaire, tout juste digne des vidéos amateurs, un signe de l'absence du sens du récit et du bon goût journalistique.

Sauf dans un cas. La presse people est le dernier lieu où la photographie est regardée au premier degré: tiens, X s'est fait refaire les seins, Y sort avec Z et George Clooney a pris dix kilos. Dans le système qui est celui du people, où il n'y a ni dossiers ni conférences de presse, scruter les apparences est le principal moyen susceptible de produire de l'info.

Ainsi de deux photos qui buzzent ces derniers jours, l'une de Rachida Dati, l'autre du couple présidentiel, où, en l'absence de toute information officielle ou en dépit des démentis affichés, on fait jouer à l'image son rôle traditionnel de porteur d'une information objective. Un ventre qui s'arrondit, un geste évocateur et toutes les rédactions bruissent de rumeurs de maternité.

Pourtant, comme l'astronomie utilise l'image pour essayer de comprendre la composition des corps célestes parce qu'elle n'a pas d'autre choix, le recours à l'image pour produire de l'information est la preuve que celle-ci est refusée ou inaccessible par d'autres canaux. En l'absence de validation officielle, l'interprétation de l'image reste un appui fragile, qui ne constitue pas encore une information proprement dite et peut relever de la spéculation pure et simple. Il faut tout le courage d'un Jean-Michel Aphatie pour oser faire basculer une suggestion visuelle du côté de l'information journalistique.

Ce n'est pas l'entrée de la photographie dans l'univers numérique qui altère sa valeur informative. On le constate, malgré Photoshop, le crédit de la photo reste entier. Le problème est plus subtil, et repose sur la place relative de la source visuelle dans le système de l'information. Ce que peut montrer une image n'a-t-il pas forcément un caractère superficiel? Ou, pour le dire plus brutalement: l'image n'est-elle pas au fond qu'une affaire de bonnes femmes?

Comprendre le 11 septembre? Joker!

image The Dark Knight (Christopher Nolan, 2008) est un film mal fichu. Quelques scènes brillantes, un scénario en dents de scie, d'étranges temps morts, y compris dans les moments forts des poursuites – et par dessus tout, un Batman aux abonnés absents, constamment agi, ridiculisé par le Joker, personnage aussi central que son adversaire est inexistant. Or, l'impression est que cette hésitation a à voir avec l'objet même du film, avec ce dont il s'empare sans bien savoir par quel bout le prendre.

Cet objet-là, qui n'a pas beaucoup intéressé la critique française, mais qui a agité moult débats outre-atlantique, est assez évident dès qu'apparait ce trou noir qui absorbe tout le film – le Joker, qui n'est plus le bouffon somptueux et grotesque jadis incarné par Jack Nicholson, mais un personnage pervers et malfaisant, interprété avec tant de brio par Heath Ledger qu'il en devient presque attachant. Pour résumer: dans The Dark Knight, le Joker symbolise le mal – un mal qui a pour caractéristique d'être sans raison ni justification, prodigué pour le plaisir et pis encore: un mal qui se communique de manière contagieuse à ceux qui veulent lutter contre lui. Le Joker apparaît donc très vite comme une incarnation de Ben Laden, et ses divers adversaires comme autant de représentants des Etats-Unis post 9/11, acculés à de regrettables excès dans leur mission de sauvegarde de la civilisation.

Sur un tel canevas, il y a du grain à moudre, d'innombrables sous-entendus à décrypter et non moins de contradictions à résoudre. Je limiterai mon propos à l'enjeu de la mise en perspective d'un fait historique majeur par un blockbuster hollywoodien. En sortant du cinéma, songeant aux oeuvres de Gunter Grass, de Walter Kempowski ou de Sebastian Haffner qui avaient permis à l'Allemagne post-hitlérienne d'affronter le traumatisme, je me disais que le passage par la vieille rhétorique des comics avait ici quelque chose de pathétique. Relire la figure du Joker à la lumière du 11 septembre est une proposition qui possède un véritable pouvoir explicatif, en dressant le portrait d'un psychopathe gouverné par l'arbitraire et par son seul plaisir sadique. Mais le paradoxe de cette explication est qu'elle n'explique rien, et choisit au contraire de s'aveugler plutôt que de se pencher sur les ressorts de l'événement.

Quelques jours plus tard, j'ai compris que je me trompais. Les oeuvres auxquelles je pensais sont arrivées quinze ou vingt ans après la fin de la seconde guerre mondiale, et le travail de resorption du traumatisme allemand a pris un temps beaucoup plus long que celui qui nous sépare du 11 septembre. Sept ans après, l'Amérique ne comprend toujours pas ce qui lui est arrivé. Mais elle a commencé à admettre de desserrer l'étreinte du deuil pour regarder les choses avec plus de distance, pour jouer avec l'événement. C'est à ce jeu que convie fondamentalement The Dark Knight – par exemple avec la séquence de la destruction de l'hôpital, clairement filmée comme une répétition parodique de l'effondrement des tours du World Trade Center. Faire rire avec ce référent (ayant déclenché les explosions, le Joker s'éloigne de l'immeuble en feu, puis se retourne et, s'apercevant que son oeuvre n'est pas complète, manipule derechef son détonateur pour produire un nouvel effondrement) est déjà à proprement parler renversant.

Jouer avec le feu du réel est ce que peut faire de mieux le cinéma. Réutiliser à cette fin le vieux stock de figures des comics s'inscrit dans une tradition éprouvée lorsqu'il s'agit de mettre l'Amérique face à ses démons. Premier film de divertissement grand public à manipuler ostensiblement les symboles du 11 septembre, The Dark Knight est une étape sur le chemin encore long de l'assimilation du traumatisme.

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