Actualités de la Recherche en histoire visuelle

 

Pourquoi Carla pèse. Leçon sur le style

image Christian Salmon est l'intellectuel du moment. En tête des ventes, son petit livre, Storytelling (La Découverte, 2007), a mis en exergue une manière simple d'expliquer les travers de notre époque. En provenance d'outre Atlantique, le modèle de la construction de récit se serait imposé au marketing avant d'être importé sur le terrain politique. Après avoir valu à son auteur une chronique régulière dans les colonnes du Monde, le storytelling, successeur fun du "décryptage", est désormais mis à toutes les sauces dès qu'il s'agit d'interpréter un fait d'actualité. Familier – comme tout historien – du rôle déterminant du récit dans l'organisation des phénomènes, je ne pense pourtant pas qu'il puisse nous fournir cette clé universelle. A côté des stories, d'autres agents influent sur notre compréhension du monde. Le dévissage de Sarkozy nous rappelle l'importance de ce facteur décisif de l'interprétation: le style.

Si l'on cherche à démêler les raisons du brutal retournement qui affecte l'aura présidentielle depuis le début de l'année, à travers les nombreux articles qu'y consacrent les médias, on finit par comprendre que, derrière la plongée des sondages, les journalistes ont un aliment solide. Celui-ci est apporté par les "remontées de terrain" que leur livrent leurs contacts politiques de retour de leur fief. Rendus plus sensibles aux signaux de l'opinion publique par la proximité des échéances municipales, les notables de droite reviennent avec un message catastrophé émanant de leur propre électorat. Au premier rang des mécontentements, l'abandon de l'objectif d'augmentation du pouvoir d'achat. Appuyé sur la réalité du porte-monnaie, confirmé par la terrible phrase des “caisses déjà vides”, ce constat paraît relever d'une analyse raisonnable. Plus surprenant est la récurrence, dans la série des récriminations, de la liaison du président avec Carla Bruni. Au-delà du conservatisme des papys et mamies, choqués d'un remariage si expéditif, comment expliquer objectivement le poids de cet argument répété dans les témoignages de terrain?

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L'homme qui mangeait son chapeau

Cruelle est la politique – devaient se dire les protégés du dernier roitelet, avant que la guillotine ne tombe. Aujourd'hui, c'est la vidéo qui joue le rôle de cet instrument sans pitié. Vérifions combien les énoncés d'un jour peuvent dévoiler le lendemain tous leurs sous-entendus, avec cette interview de la Télé Libre où John-Paul Lepers joue le rôle du chat et David Martinon celui de la souris.

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Remixer le politique

image Un mois après l'émouvant discours "Yes We Can" prononcé par le candidat démocrate Barack Obama à Nashua, ce slogan continue à retentir sur internet. Dès le lendemain de sa victoire aux primaires de New Hampshire, le 9 janvier, ses partisans mettaient en ligne la vidéo du discours sur YouTube. Vu entretemps plus de 340.000 fois, cette séquence de 13:09 min mêle de longs extraits du discours, entrecoupé de scènes des supporteurs accourus en foule. La particularité de ce discours ne repose pas seulement sur le ton répétitif et cadencé, parfois quasi slammé, d'Obama, mais aussi sur les réponses de son public, qui scande en rythme son nom ou les slogans. La musicalité particulière de cette vidéo, qui n'est pas sans rappeler le célèbre discours de Martin Luther King, a inspiré le chanteur Will.i.am.

Comment réalise-t-on un remix d'un discours politique viral? La version "Yes We Can-Barack Obama Music Video" par Will.i.am est une compilation en noir et blanc de 4:30 min avec 17 artistes, chanteurs et acteurs. Sur un écran divisé en bandes verticales, les interventions chantées sont disposées en vis-à-vis du rappel des séquences de la vidéo initiale, reprenant ou répondant à la voix d'Obama. Les vivats de la foule, les applaudissements et la phrase répétée "Yes We Can" forment des ingrédients rythmiques du remix. Mis en ligne le 2 février sur plusieurs sites, dont YouTube, le clip a déjà été vu plusieurs millions de fois en une semaine.

Pourtant, le clip de Will.i.am n'est pas la première reprise du discours d'Obama. "Fired up, Ready to go!", une des phrases du candidat démocrate, avait également inspiré une autre adaptation musicale - également diffusée sur YouTube depuis le 27 janvier 2008. Mais ce clip ne reprend que quelques phrases isolées du discours, et n'intègre pas les éléments caractéristiques puissants issus du contexte de la vidéo originale. Avec une centaine de milliers de vues, cette version rock-choral du groupe Bergevin Brothers semble avoir rencontré moins de succès.

La comparaison des deux clips montre l'originalité de celui composé par le chanteur de Black Eyed Peas. Musicalement plus sobre, avec un simple accompagnement à la guitare sèche, il fait reposer l'essentiel de sa composition sur le remix et l'image d'Obama. Le clip se clôt sur le mot "HOPE", qui se transforme en "VOTE", avec un appel générique à la mobilisation électorale repris en commentaire.

En écho au changement réclamé par le candidat démocrate, le glissement du discours politique dans la forme du remix musical constitue une illustration de plus de la vitalité de la campagne d'Obama. Il témoigne aussi que le discours politique peut encore offrir un espace d'expérimentation et de renouvellement à l'expression militante.

La photo de mariage

image «Il n'y a pas de mariage sans photographie», écrivait Bourdieu dans Un art moyen (Minuit, 1965). Comment imaginer en effet que cet acte solennel fondateur d'une nouvelle lignée familiale ne soit accompagné, depuis la fin du XIXe siècle au moins, par son pendant iconographique? C'était compter sans la rupture sarkozienne – décidément plus concluante dans le registre personnel que sur le plan économique. Pour le dernier mariage du chef de l'Etat, on avait beau chercher: les télévisions comme les sites de presse n'offraient hier que vues des pyramides ou des grilles de l'Elysée. Les blogs, eux, s'en donnaient à coeur joie en déclinant simulacres et parodies. Mais d'image du mariage présidentiel, point.

Ce qui ne signifie pas qu'une photographie officielle n'a pas été produite, ni que celle-ci ne doive jamais être publiée (comme les rivières, les images finissent toujours par trouver le chemin). Mais en ce samedi où les médias puis la France entière découvraient le nouvel état matrimonial du président, l'absence de LA photographie était d'abord un signe politique. Un message de discrétion ostensible, profilé pour remonter la pente d'une popularité en berne, à l'approche d'échéances que les sondages promettent difficiles.

Au risque d'en faire un peu trop. A force de secret, cette union «dans la plus stricte intimité» (expression plus souvent employée pour les enterrements que pour les mariages) finissait par évoquer les cérémonies très privées des stars d'Hollywood plutôt que les réjouissances publiques du commun des mortels.

Devant ce trou noir, les médias ont administré une leçon de journalisme comme il se fait. Nul besoin de l'image qu'on attend pour illustrer un événement. En matière de bouche-trou, il y avait Gizeh et Petra, la conférence du 8 janvier, les souvenirs de Cécilia, les défilés de Carla, les couvertures des magazines, l'album des premières dames ou encore la cohorte des photographes avec leurs téléobjectifs impuissants (curieusement, nul n'a évoqué la publicité Lancia diffusée en ce moment sur les écrans français, malgré de bien belles images). Et ce qui se passe tous les jours, mais qui est moins visible – à savoir que la télévision s'alimente d'images de remplissage impertinentes et vaines – apparaissait d'un coup dans toute son évidence. Comme de coutume, le web aura sonné plus juste, en soulignant cette absence par l'ironie et la dérision.

Le retour du Vidéomètre

image Pour la dernière ligne droite des municipales, le Vidéomètre et sa vidéocarte sont de retour. Rémi Douine a affiné ses équations, qui permettent désormais une comparaison globale des audiences corrigées des vidéos par rapport au nombre d'habitants. A la différence du vidéomètre des présidentielles, caractérisé par une production très différenciée, l'outil capte en premier lieu la propagande pure et dure. Ce qui n'est pas forcément sans intérêt. Le côté brut de décoffrage, qui nous est habituellement épargné par le filtre des grands médias, dévoile de façon parfois cruelle des vrais bouts de réel. Malgré tous ses efforts, on se rend bien compte que David Martinon (non non), porte-parole de l'Elysée et promis à la mairie de Neuilly, aura du mal à s'imposer (302 vues sur Dailymotion aujourd'hui à 9h45). Il est si mignon, si gentil, si propre sur lui, si mélancolique qu'on se demande bien ce qu'il est venu faire dans cette galère (et accessoirement pourquoi Sarkozy a jeté son dévolu sur un successeur aussi inodore, à l'opposé du style Aldo Maccione qui a fait son succès).

Mais le vidéomètre ne se borne pas à la propagande officielle et a déjà pris dans ses filets quelques exemples de nouvelles formes d'expression politique. En haut du classement, on trouve ainsi la vidéo "Intoxaeschlimann", où Julien Richard, membre de la liste d'opposition socialiste à Asnières, nous convie à un décryptage des clips de campagne du maire sortant, Manuel Aeschlimann. La forme est rudimentaire, ça manque un peu de rythme, mais on comprend bien que l'ambiance locale est à la castagne! Monnaie courante dans les campagnes présidentielles américaines, le principe du contre-débat public fait ses premières armes au sein des municipales françaises. Grâce au vidéomètre, on pourra vérifier ses progrès pendant la campagne.

Réf.: www.videometre.org

Que pensé-je du rapport Attali?

Comme on dit sur mon forum préféré, tout est dans le titre. Telle Jeanne d'Arc, je suis à vrai dire le premier surpris de me sentir investi d'une responsabilité qui m'enjoint de me prononcer à mon tour sur un sujet qui excède largement mes compétences (et accessoirement la gamme des sujets abordés sur ce blog). Mais les voix du blogging me soufflent que tel est mon devoir citoyen. Qu'à cela ne tienne. Ce que je pense du rapport Attali? Qu'il incarne jusqu'à la caricature deux pièges qui ont déjà largement commencé à engloutir le sarkozysme.

D'une, le syndrome dit de la femme de Lot, qui consiste en une fuite en avant de commission en projets de loi et d'expertises en Grenelle qui ne font qu'accumuler diagnostics sur diagnostics et remèdes sur remèdes, sans aucun suivi ni aucune cohérence, avec pour seul résultat tangible d'occuper les unes et d'affoler les médias. Quand on pense à l'admiration suscitée jusque dans les rangs ségolénistes par le long travail d'élaboration intellectuelle piloté par Emmanuelle Mignon pendant la campagne du candidat Sarkozy, on ne peut qu'être interloqué par ce nouveau sursaut de la boîte à idées, qui n'est guère que la troisième ou la quatrième mise à la disposition de l'Elysée – jusqu'à aujourd'hui en pure perte ou peu s'en faut.

De deux, la schizophrénie de l'ouverture, ou le drame d'un président qui a inventé la droite soi-disant décomplexée, mais n'a de cesse de situer ses horizons intellectuels et programmatiques du côté gauche de l'échiquier, avec le plus absolu dédain pour sa famille politique. Une gauche qui, d'Attali à Blair en passant par Kouchner, est certes d'un rose des plus pastel – mais qui n'en garde pas moins un caractère suffisamment pathogène pour flanquer des poussées d'urticaire aux vrais droitards qui, à l'approche des municipales, commencent à trouver les lubies sarkozyennes un peu lourdes à porter.

La tristesse d'Attali était déjà perceptible ce soir au 20h de France 2. L'animal n'est pas assez idiot pour ne pas avoir compris que son pensum va rapidement suivre les précédents aux orties. Et franchement, même pour les gens pétris de charité tels que moi, voir le penseur à vapeur se faire ridiculiser par le camp qu'il a quitté non moins que par celui qu'il a rallié, c'est d'un à-propos rare et d'un goût délicieux.

Crions au people

Résumons: Sarkozy a décidé de se promener au bras d'un top-model devant les photographes à Mickeyville pour faire oublier le désastreux accueil de Khadafi. Un “conte de Noël” fabriqué avec art, estime Christian Salmon, spécialiste du storytelling.

Il est curieux de voir à quel point les médias tiennent à être manipulés, et s'acharnent à dépeindre le nouveau maître en Machiavel des médias (“Plus que tout autre homme politique avant lui, Nicolas Sarkozy a compris comment fonctionne le monde médiatique. Il sait l'utiliser à merveille, il en maîtrise toutes les ficelles, tous les automatismes”, Le Parisien, 18/12/2007).

Curieux, parce que ça ne cadre pas. Comme le souligne Arrêt sur images, qui a fait les comptes, la moisson de photos attendue après ce traquenard s'avère étonnament maigre: une dans Point de Vue, une dans Match, la même dans VSD. La relecture de la version de rue89 montre que toute l'affaire se résume à un deal entre Christophe Barbier de L'Express et Colombe Pringle de Point de Vue. Un coup, certes, mais pas de qui l'on croit. Interviewé par Le Parisien, l'un des sept paparazzi présents sur les lieux avoue avoir suivi en moto le cortège présidentiel jusqu'à Disneyland. On est loin du shooting prémédité par l'Elysée – ou alors, ils font sacrément mal leur boulot. Si on avait vraiment voulu nous montrer quelque chose, le résultat serait en-dessous de tout.

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Visitez la France et ses musées

On ne dira pas le contraire: ce blog n'abuse pas des éditos politiques. Mes lecteurs m'autoriseront-ils à en glisser un sous le tapis, à l'occasion de la visite officielle de Mouammar Khadafi? On va faire comme si. Parce qu'il n'est pas si courant que j'exprime mon accord plein et entier avec le régime.

De une, avec les récriminations de Rama Yade qui – après celles de Fadela Amara – confirment la valeur qu'il faut accorder à la soi-disant "ouverture". Un ministre du gouvernement Sarkozy peut avoir la sensibilité qu'il souhaite et en témoigner librement. Pour ce que ça change.

De deux, avec la phrase de bienvenue du président: “Si nous n'accueillions pas les pays qui prennent le chemin de la respectabilité, que devrions-nous dire à ceux qui prennent le chemin inverse?” Qui traduit bien l'idée selon laquelle le problème n'est pas tant de savoir si la Libye est devenue une grande démocratie – mais de comprendre que c'est la France qui a fait la moitié du chemin vers la monocratie.

Visitez la France et ses musées. Après celui de la liberté de la presse, on ouvrira bientôt celui des droits de l'homme (en attendant le musée de l'université).

Le gréviste, l'instituteur et le journaliste

Contrairement à l'image un peu primitive qu'en proposent ces temps-ci les médias, le fonctionnaire a plus d'un tour dans son sac. Qu'on en juge: voici la poésie que fait apprendre aujourd'hui l'instituteur à mon fils en classe de CM1.

Le Cochon, la Chèvre et le Mouton

Une chèvre, un mouton, avec un cochon gras,
Montés sur même char, s'en allaient à la foire.
Leur divertissement ne les y portait pas;
On s'en allait les vendre, à ce que dit l'histoire.
(...) Dom Pourceau criait en chemin
Comme s'il avait eu cent bouchers à ses trousses:
C'était une clameur à rendre les gens sourds.
Les autres animaux, créatures plus douces,
Bonnes gens, s'étonnaient qu'il criât au secours:
Ils ne voyaient nul mal à craindre.
Le charton dit au porc: “Qu'as-tu tant à te plaindre?
Tu nous étourdis tous: que ne te tiens-tu coi?
Ces deux personnes-ci, plus honnêtes que toi,
Devraient t'apprendre à vivre, ou du moins à te taire:
Regarde ce mouton; a-t-il dit un seul mot?
Il est sage. - Il est un sot,
Repartit le cochon: s'il savait son affaire,
Il crierait comme moi, du haut de son gosier;
Et cette autre personne honnête
Crierait tout du haut de sa tête.
Ils pensent qu'on les veut seulement décharger,
La chèvre de son lait, le mouton de sa laine:
Je ne sais pas s'ils ont raison;
Mais quant à moi, qui ne suis bon
Qu'à manger, ma mort est certaine.
Adieu mon toit et ma maison.”

Dom Pourceau raisonnait en subtil personnage:
Mais que lui servait-il? Quand le mal est certain,
La plainte ni la peur ne changent le destin;
Et le moins prévoyant est toujours le plus sage.

Jean de La Fontaine, Fables.

La valise rouge, ou le hors champ

Déjà signalé sur ce blog, le buzz d'une image fixe est beaucoup moins facile à évaluer que celui d'une vidéo. En l'absence de carrefours d'audience tels YouTube ou Dailymotion, sans compteur de vues ni situation chronologique, la surveillance de la circulation d'une photographie reste une affaire qui relève du connoisseurship plus que d'une approche méthodique. En la matière, toutefois, un signe ne trompe pas. La rapidité de sa reproduction en des lieux divers est un indicateur fiable de son caractère viral.

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L'affaire Guy-Môquet ou les apprentis-sorciers de l'histoire

Encore Guy Môquet? Préalable: je comprends parfaitement et partage à plus d'un titre l'agacement exprimé par Versac. A ceci près qu'il y a dans le déversement qu'il souligne un phénomène qui devient caractéristique de la réception des affaires politiques dans ce pays. Faut-il, comme le suggère Thierry Crouzet, traiter tout emballement médiatique par le mépris? Je ne le crois pas. D'abord parce qu'il y aurait désormais trop de choses à passer sous silence (et mon petit doigt me dit que le paquet ne va faire que s'alourdir). Et puis, pourquoi laisser au seuls journalistes, qui ont suffisamment prouvé leurs limites, le privilège de dicter le sens de lecture? Etant moi-même un adepte résolu de la contre-programmation, je pense avoir suffisamment montré que je choisissais mes objets en fonction de mes préoccupations. Pas la peine, donc, de commenter en m'expliquant “qu'on s'en fout”. Le lecteur, qui a tout loisir de passer son chemin, doit admettre que si je parle d'un sujet, c'est parce qu'il m'intéresse, pas parce qu'il figure à l'agenda médiatique.

L'affaire Guy-Môquet a sa place marquée dans la chronique du régime. Elle offre un puissant révélateur de certains mécanismes de fond. Première initiative publique du président nouvellement élu, elle se présente comme un message patriotique consensuel, appuyé sur l'histoire de France: le rappel mémorial, par l'intermédiaire de sa lettre d'adieu, du sacrifice d'un jeune résistant, victime de la barbarie nazie. Comment un schéma aussi simple a-t-il pu se transformer en chemin de croix, suscitant l'une des plus vives polémiques du début de l'ère Sarkozy? Revue de détail des bugs qui ont miné le plan com' de l'Elysée.

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Guy Môquet, la propagande ressucitée

image Aujourd'hui, 22 octobre, jour fixé pour la commémoration officielle de Guy Môquet, je ne suis pas fier de mon pays. En regardant "La lettre", clip de François Hanss pour France Télévisions, je suis triste de voir l'histoire ainsi foulée aux pieds, mise au service d'un pathos de bas étage. Mais surtout, j'ai honte de voir la France ressuciter la propagande d'Etat. De la pire manière. Par l'obligation cérémonielle, par la mobilisation de la jeunesse, par l'imposition d'une image ridicule, d'où toute signification historique a été chassée, au profit d'une fiction sulpicienne, une bondieuserie de supermarché.

Je suis parfaitement convaincu de la bonne foi d'Henri Guaino. Comme je suis convaincu de la profonde bêtise de cet homme, lui qui paraît si incapable de comprendre ce qu'il fait. Goebbels aussi aimait son pays, d'un amour sincère. Voilà ce que nous apprend l'histoire, la vraie, celle qui nous montre qu'il est sage de se tenir à distance des manipulations mémorielles, de l'élévation sentimentale et de la sacralisation. Même Nicolas Sarkozy l'a compris, qui a abandonné toute participation à cette manifestation, laissant son conseiller spécial endosser seul la responsabilité de ce qui risque bien d'apparaître comme une monumentale erreur.

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L'invention du divorce d'Etat

image Dans les dernières semaines de la campagne présidentielle, alors que Nicolas Sarkozy creusait l'écart avec Ségolène Royal, quelques gauchistes désespérés faisaient circuler la rumeur d'un prochain départ de Cécilia. Trop beau pour être vrai, ce scénario semblait seul capable de porter un coup d'arrêt à l'ascension du tribun. Sur quelles bases imaginait-on qu'une séparation d'avec son épouse fut susceptible de fragiliser le candidat? Nul ne s'aventurait dans le détail de l'analyse, mais il paraissait clair qu'un tel cas de figure eut constitué un accident grave. Une bombe atomique, chuchotait-on.

En début de semaine encore, malgré l'impatience grandissante des médias, le comportement de Cécilia Sarkozy était manié avec autant de précautions qu'un flacon de nitroglycérine. Affaire privée, disaient ceux qui ne voulaient pas risquer de nuire au président de la République. Etant entendu qu'une telle péripétie ne pouvait que lui causer du tort. Et pourtant, deux jours après l'annonce officielle du divorce, non seulement l'affairement médiatique est retombé comme un soufflé (moins de 20 secondes au JT d'hier soir), mais le président, loin d'avoir été affaibli, semble sortir intact, voire grandi, de la tempête. Comment expliquer ce retournement?

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Une image qui vole en éclats

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Chacun se souvient de l'extraordinaire mise en scène familiale qui avait marqué l'intronisation du nouveau président de la République, le 16 mai dernier. Abondamment reprise par les journaux et les télévisions, cette image d'une famille recomposée modèle avait donné le la de la "rupture" selon Sarkozy, bien décidé à prendre ses distances avec les pesanteurs républicaines de ses prédécesseurs.

Selon les informations diffusées aujourd'hui par le quotidien suisse La Tribune de Genève (doublé dans 24 Heures), confirmant les rumeurs de séparation qui circulaient dans la blogosphère depuis une semaine (ne cherchez pas dans la presse française: Libé a démenti), cette exhibition d'un bonheur familial sans faille n'aurait été qu'une fiction de circonstance. N'en déplaise à Laurent Joffrin, ce n'est pas internet qui nous fait régresser au XIXe siècle, mais bien le goût sulpicien des services de la présidence, amateurs d'images emblématiques dans la grande tradition du dessinateur Job. Après le film légendaire H.B. Human Bomb, la figure de l'intronisation rejoint les allégories de l'histoire officielle du régime. Un récit qu'il devient de plus en plus difficile de conjuguer avec le réel.

Guy Môquet, et après?

Le 22 octobre prochain, la lecture de la dernière lettre de Guy Môquet sera l’occasion de ce qui pourrait passer pour une cérémonie de plus, dans le Panthéon résistant. Il n’en est rien: c’est un véritable programme commémoratif que le Bulletin officiel de l’Education Nationale du 30 août organise dans les lycées et collèges. Promotion soudaine d’une figure patriotique, présentée comme exemplaire, place centrale accordée à l’Ecole pour la lecture d’une "lettre", dimension strictement nationale de la célébration: tout cela n’est pas sans susciter des interrogations sur les causes profondes de cette fabrique à "flux tendu" d’un héros pour la jeunesse.

Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire, 8/10/2007.
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