Actualités de la Recherche en histoire visuelle

 

De quoi l'antisémitisme est-il le nom?

De celui qui oeuvre contre son propre intérêt, on dit qu'il se tire une balle dans le pied. Mais on cherche encore la figure qui décrirait tout un peloton d'exécution occupé à se massacrer les arpions. Après Claude Askolovitch, après Philippe Val, après Bernard-Henri Lévy, c'est Laurent Joffrin qui vient rejoindre la troupe des snipers manchots. Avec l'audace qui le caractérise, le directeur de Libération pousse l'exercice jusqu'au hara-kiri, convertissant une diatribe contre l'antisémitisme en pure proclamation raciste (article corrigé aujourd'hui dans sa version en ligne après de nombreuses réactions de lecteurs, voir ci-dessous la mention originale). Mais à tous ceux qui ont été abasourdis par la montée en régime de l'affaire Siné, le suicide en direct de Joffrin livre quelques clés précieuses pour comprendre le mode d'emploi de l'accusation d'antisémitisme.

Comment transformer la vigilance en préjugé? Règle numéro 1: emprunter aux antisémites leur mode de raisonnement, qui consiste à appliquer la grille raciale à tort et à travers. Commentant la phrase incriminée de Siné dans Charlie («Il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit!»), Claude Askolovitch, sur RTL, déduit: «Sous-entendu, pour faire son chemin, vaut mieux être juif.» Manque de chance, tel n'est pas le sous-entendu de cette phrase. «Il fera du chemin dans la vie, ce petit!» vise évidemment l'arrivisme de Jean Sarkozy, jeune politique pressé.

Règle numéro 2. Dans la France du ministère de l'immigration et de l'identité nationale, gangrénée par un racisme omniprésent, qui a fait le succès du Front national avant de garantir l'élection de Sarkozy père, produire un distinguo aussi subtil qu'artificiel entre antisémitisme et "anti-intégrisme musulman" (Joffrin: «Réprouver l'intégrisme musulman et dénoncer le pouvoir supposé des juifs ce n'est pas la même chose. On est anti-intégriste dans le premier cas, raciste dans le second. On choisit sa religion, on ne choisit pas sa race.») L'historienne Esther Benbassa a dit ce qu'il fallait penser de ces acrobaties dangereusement boîteuses.

Règle numéro 3. Derrière l'accusation d'antisémitisme, ce qui se cache est bien souvent un incontrôlable prurit antigauchiste. On le constate: d'Askolovitch, qui déclare les chroniques de Siné d'un «gauchisme imbécile», à Joffrin, qui vise les «bataillons quelque peu cacochymes de l’extrême gauche antisioniste», en passant par BHL, qui profite de l'affaire Charlie pour régler ses comptes avec Alain Badiou et l'«islamo-gauchisme», la rage des intellectuels médiatiques à débusquer la haine du juif s'abreuve à une source des plus politiques. C'est l'ineffable Alain-Gérard Slama, commentant Askolovitch sur RTL, qui dévoile le raccourci sous-jacent: «Il y a souvent des liens entre la virulence dans la dénonciation de l'argent, des riches, et l'antisémitisme.» On ne saurait mieux dire que la conscience somnambule du régime. A force de mauvaise foi et d'aveuglement, l'anti-antisémitisme est devenu le nom d'une bien nauséabonde dérive, qui n'a plus rien de la vigilance éclairée, mais tout du règlement de comptes néo-conservateur.

Illustration de Siné, extrait de Complaintes sans paroles de Siné avec d'horribles détails et une préface de Marcel Aymé, Jean-Jacques Pauvert, 1956 (détail).

Lire la suite: "Il faut sauver l'argument d'antisémitisme" (03/08/2008).

La tactique du coup de grâce

image Quelle est la meilleure tactique pour se débarrasser des derniers reliquats de l'Etat-providence? Affamer d'abord la bête, puis, lorsque celle-ci n'a plus que la peau sur les os, lui donner le coup de grâce en disant: ça vaut mieux comme ça. Au lieu de la levée de boucliers que suscite toute modification institutionnelle, cette technique encourage une réception apaisée et complice.

Mise au point par la droite américaine pendant les années Reagan, cette tactique a été parfaitement acclimatée en France. Après le démantèlement du CNRS, le retour au contrôle direct de l'Elysée sur la télévision publique en a montré le scénario dans sa beauté sulpicienne. Il fallait écouter les apôtres gouvernementaux nous expliquer qu'il s'agissait d'un progrès dans la transparence pour constater l'efficacité du piège. C'est donc parce que l'Etat n'a jamais su donner les moyens de son indépendance à l'institution qu'il a fondé dans ce but que celle-ci se voit dépouillée de ses missions. Dans la France de 2008, nul ne songe qu'on aurait pu expérimenter la direction inverse, en conférant au CSA une dose de liberté ou de représentativité citoyenne. Tout à la démonstration que l'hypocrisie sarkoziste est capable de dépasser l'hypocrisie mitterrandienne, le chef de l'exécutif a évidemment d'autres chats à fouetter.

Laissons-le lutter contre le fantôme des années Minitel. En restaurant la télévision d'Etat sur toutes les chaînes, il ne fait qu'accélérer un processus de transfert qui trouble jusqu'à Arrêt sur images. Dans son plaidoyer du jour pour la télé publique, Daniel Schneidermann admet que «le combat n'est pas enthousiasmant». Il est vrai qu'en cherchant les motifs qui pourraient nous convaincre, l'éditorialiste chante surtout les louanges d'internet. On ne peut pas lui donner tort. Tant que l'actuel président pensera que sa réélection en 2012 dépend du contrôle des moyens d'avant-hier, il contribuera mécaniquement à accroître l'attractivité du canal de demain. Avec tous nos encouragements.

Edit du 01/07/08. Démonstration inattendue de l'axiome ci-dessus: le soir même de l'intervention sur FR3 du chef de l'Etat, rue89 diffusait un "off" des quelques minutes précédant l'émission, où l'invité s'offusque qu'un technicien refuse de le saluer. Il y aurait beaucoup à dire sur ce geste de défi, en passe de devenir une nouvelle figure de style du régime. Mais dans le match télévision vs internet, il y a fort à parier qu'on ne retiendra de l'épisode que ces quelques minutes de footage, plutôt que l'émission d'une heure et quart. Un déplacement qui en dit long, et que tous les efforts de contrôle semblent impuissants à contrecarrer...

Sarko ne m'amuse plus

Comme un polichinelle qui pendouille hors de sa boîte. Se souvient-on encore des joutes fiévreuses, du "casse-toi pauv'con", des analyses pour contrer l'adversaire? Ces derniers temps – je le note au passage –, j'ai l'impression que le ressort est cassé. N'arrive plus à m'intéresser, le vendeur de journaux. C'est à la lumière du piteux entretien de CBS dans Libé et du peu d'intérêt qu'il suscite chez moi et dans ma partie de blogosphère (ce type est si inconsistant que ce n'est que par ses femmes qu'on s'aperçoit des fluctuations de son image), que j'en prends conscience. Ses phrases, ses sauts, ses tics – Sarko ne m'amuse plus. Non qu'il m'ait jamais beaucoup fait rire. Mais le goût de l'ironie ou de la caricature pouvait encore, il y a peu, atténuer l'amertume. Là, non. Même plus exaspéré. Je suis juste fatigué, dégoûté, honteux. Est-ce le KO par abandon? Le même que celui des grévistes, des syndicats, assommés par l'avalanche? Ou ce moment de l'histoire des tyrannies, du ressac où se préparent d'autres passions, plus dures et plus violentes? Ce que je sens confusément, c'est que cet abattement va de pair avec la démonstration de l'inutilité de toute contradiction, la ruine de toute forme d'argumentation, la perversion systématique du dialogue par le mensonge. Que fait-on, en politique, lorsqu'il n'y a plus de porte de sortie – juste le mur qui s'élève, chaque jour un peu plus? L'avenir le dira. Pour aujourd'hui, noter ce sentiment d'impuissance nauséeuse, qui me renseigne mieux que tout autre sur la nature véritable du régime. En dernière analyse, le ressort qui a cassé n'est pas celui de la machine Sarkozy, mais celui du formalisme démocratique. Ce qui est autrement plus grave.

La propagande qui se lêve tôt

Après moins de trois mois d'éclipse relative, France 2 nous faisait assister hier au retour en fanfare de la propagande à la papa. Rapidement repérée par Arrêt sur images, la séquence de la visite à Rungis aura été multidiffusée dès Télématin, puis dans les éditions successives du JT. Rien n'a changé depuis Zucca: l'image est en couleurs, les sourires satisfaits et toutes les conventions en poutres apparentes. Du nanan pour les journalistes, à qui ça n'a pas demandé trop d'efforts pour décoder le message du président-et-madame-à-la-rencontre-de-la-France-qui-se-lève-tôt.

Tout aussi caricaturale que sa politique, la communication de Sarkozy décourage l'analyse. Sauf à relever comme sa principale caractéristique un incroyable culot pour enfiler les perles, enfoncer les portes ouvertes et cultiver le cliché. Chirac a définitivement trouvé son maître et Rungis effacé le salon de l'agriculture. Si l'on met de côté l'hypothèse d'avoir voulu fournir aux enfants des écoles une illustration frappante de la notion de populisme, ne reste pour comprendre cette allégorie que la panique du service public face à la perspective de l'effondrement de son financement.

Ajoutons que se précise, séquence après séquence, la fonction de Carla dans le rôle de la jolie fille qu'on exhibe. La familiarité du camelot est désormais le répertoire favori de l'hôte de l'Elysée. A cette pose, il est facile de prédire le destin de fictions analogues. Mais elle confirme l'utilité d'avoir épousé une image.

Qui t'a fait roi?

Douze mois à l'Elysée. A l'occasion de cet anniversaire, les médias soulignent unanimement la "désillusion" à l'égard d'un président qui apparaît désormais comme menteur, cynique et incompétent. L'écart de cette réception avec l'ambiance de l'élection est si grand que l'ineffable Laurent Joffrin s'interroge sur le "mystère Sarkozy".

Pour qu'il y ait "désillusion", faut-il encore qu'il y ait eu illusion. Or, s'il l'on se demande qui a souffert des talents d'illusioniste de Sarkozy, la réponse ne fait aucun doute. Comment se fait-il que nul, parmi les journalistes, ne songe aujourd'hui à s'interroger sur l'unanimisme écrasant des grands médias, notamment télévisés, qui a accompagné la course en tête du candidat de l'UMP? A la notable exception de Marianne, n'est-ce pas la presse toute entière qui a cru à la "rupture" sarkozienne?

A un moment où le rôle de la presse fait débat, l'élection de Nicolas Sarkozy fournit un macro-indicateur sans complaisance. C'est désormais patent: les médias n'ont pas fait leur travail d'analyse et de critique de l'improbable échafaudage programmatique du candidat. Plutôt que d'éclairer le citoyen, ils ont constamment privilégié les apparences, les petites phrases et les dérives personnalisantes. C'est pourquoi la question se pose: une presse qui a laissé élire Sarkozy sert-elle encore à quelque chose? Rappelons aux contempteurs du web que l'ambiance y était pendant la campagne sensiblement différente.

...Et le ministère de la culture à Dailymotion

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(Copie d'écran sur un poste du ministère de la Culture)

En France, le ministre d'internet n'a pas accès à YouTube...

Quand on écrira l'histoire d'internet, il faudra se pencher sur l'inébranlable cécité de la technocratie française. Au détour d'une interview de 20Minutes.fr, on apprend qu'Eric Besson, ci-devant secrétaire d'Etat chargé de la prospective et de l'économie numérique, «ne sera pas le ministre de la castration d'internet.» Cette déclaration est si surprenante de la part d'un membre du gouvernement qu'elle fait le titre de l'article. Mais surtout, on découvre avec effarement que le ministricule ne peut pas «se connecter aux sites de partage de vidéos depuis son bureau de Matignon, où l'accès est ultra sécurisé.» Expression qui suggère, soyons juste, qu'il y a tout de même un ordinateur branché dans ledit bureau. Probablement planqué dans le meuble télé, comme chez mémé.

La direction des musées de France occupée

image Le 4 avril, Christine Albanel estimait que le ministère de la Culture sort «consolidé» de la réforme de l'Etat, présentée sous le nom de Révision générale des politiques publiques (RGPP). Telle ne semble pas être l'opinion des personnels et de l'intersyndicale du ministère qui, après avoir diffusé un communiqué dénonçant «l'offensive globale contre les services publics» et la «dislocation du réseau des musées nationaux», occupe depuis ce matin les locaux de la direction des musées de France, 6, rue des Pyramides à Paris. Des banderoles déployées sur la façade réclament le retrait de la RGPP et dénoncent «la culture en danger». Les personnels sont invités à se rendre sur place pour soutenir la délégation.

La réorganisation de l'administration centrale devrait notamment conduire à organiser le ministère de la culture en 3 directions générales aux côtés d'un secrétariat général. Le ministère passerait donc en l'espace de quelques semaines de 10 à 5 directions, puis à 4, pour arriver à 3 aujourd'hui. Une évolution qui en dit long sur la cohérence structurelle et sur la faisabilité administrative concrète d'un projet dicté par l'acharnement gouvernemental à réduire la voilure coûte que coûte. Selon l'intersyndicale, «il devient presque absurde de tenter de le qualifier le dialogue social, tant il est foulé aux pieds par le gouvernement et en ce qui nous concerne par Christine Albanel et ses collaborateurs directs – à preuve, son refus catégorique de rencontrer en personne les organisations syndicales en amont de la date pourtant cruciale du 4 avril. Contrairement à leurs déclarations mensongères, ceux qui nous gouvernent ne pratiquent pas la concertation. Ils passent en force, conduisent leurs soi-disant "réformes" à la hussarde au mépris de l'inquiétude et des revendications légitimes des agents.»

Brève occupation de l'EHESS par les sans-papiers

image Hughes Léglise-Bataille m'informe qu'environ 300 sans-papiers ont occupé ce matin l'EHESS, au 105 Bd Raspail. Entrés vers 10h, ils en ont été délogés par les forces de l'ordre vers 13h30, à la demande de l'Ecole. Rassemblés devant les grilles, ils ont ensuite été encadrés jusqu'au métro par la police.

La direction de l'Ecole a reçu une délégation des occupants, et leur a indiqué qu'elle n'acceptait pas d'installation durable dans “un lieu lourdement éprouvé en avril 2006, lors de la crise du CPE”. La présidente a fait savoir qu'elle avait relayé auprès de Brice Hortefeux la demande de rendez-vous des occupants, sans succès. Des étudiants et des enseignants de l'EHESS ont exprimé leur solidarité avec les revendications des manifestants.

Obama et la question de l'esclavage

Les adversaires d'Obama cherchaient la faille depuis plusieurs mois. La figure controversée du pasteur Jeremiah Wright, membre de l'église Trinity Church of Christ, qui avait marié Obama et baptisé ses filles, a ainsi été livrée en pâture à la presse américaine. Celle-ci, soudainement inquiète d'avoir été perçue comme trop favorable au challenger de Hillary Clinton dans la course à l'investiture démocrate, a largement diffusé des extraits de sermons du pasteur appelant, entre autres, les Africains-Américains à préférer s'écrier "Que Dieu maudisse l'Amérique" au lieu de "Que Dieu bénisse l'Amérique".

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Le soupçon de l'idéologie

image «Sont-ils aveugles ou fous?» La question est nettement posée par Serge Faubert face aux réactions incompréhensibles des membres du gouvernement sur les plateaux télé. Devant la Bérézina municipale d'hier soir, «pas l’once d’une interrogation. Et encore moins d’une remise en cause. Dix mois après avoir été triomphalement élu, le président voit son parti être défait dans les urnes et ce ne serait là qu’une péripétie. Au mieux, la traduction d’une impatience. Mais certainement pas une sanction.»

L'interprétation du sarkozysme butait jusqu'à présent sur les apparences de l'opportunisme. Si le président n'était qu'un démagogue, dont les convictions varient au gré des mouvements de l'opinion, au fond, les choses ne seraient pas si graves. Il faut désormais envisager une autre réponse. Et s'ils n'étaient ni aveugles ni fous? Face au premier grand revers politique du gouvernement élu en mai 2007, on voit se manifester une attitude bien connue. Ne plus rien entendre, refermer la bulle, passer en force: c'est Bush qui transparaît sous Berlusconi. La rigidité, l'autisme et le dogmatisme sont ici autant de symptômes du démon de l'idéologie.

Derrière les dénégations, on pouvait entendre hier soir de vrais élans de messianisme. Comme dans la bouche de Xavier Bertrand, à 21h14 sur France 2: «Ce pays n'a pas envie d'arrêter les réformes et surtout, nous n'avons pas le choix. Nous sommes certainement - droite et gauche - la dernière génération qui a le choix d'être courageuse. Si nous ne menons pas les réformes maintenant, nos enfants ne pourront pas les mener. Les déficits seront trop importants. Il n'y aura pas de marge de manoeuvre et le modèle social ne sera plus qu'un lointain souvenir si nous ne réformons pas.»

Il faut espérer que soient épargnées à la France les catastrophes qui ont accueilli partout ailleurs les certitudes des idéologues. Mais le titre du dernier livre de François Léotard paraît désormais un présage crédible.

Un silence local ou national?

image Le Français se lève, allume la radio et prépare son café. Il se lave, s'habille pour aller au boulot. Mais au moment de refermer la porte, un étrange sentiment l'étreint. Le Français s'interroge. N'a-t-il rien oublié? L'impression d'un manque, une absence indéfinissable. Un peu comme dans cette nouvelle de Ray Bradbury, au moment où, de retour d'un voyage dans le passé, le héros se rend compte que quelque chose a changé, sans pouvoir dire quoi ("Il y eut un coup de tonnerre", 1952).

Et soudain, le Français comprend. Ce qui manque. Cela fait plus d'un an qu'il nous accompagne, du petit déjeuner au coucher, matin et soir, tonitruant ou séducteur, tout à ses tics et ses répliques, en complet Dior ou en Ray-Ban. Et là d'un coup, plus rien. Sarkozy a disparu des écrans.

Oh, il y a bien quelques apparitions ici et là. Fantômatiques. Quelques bribes de discours. Si raisonnables. Présidentiels en somme. Plus rien à voir avec le cinéma permanent des derniers mois - Independance Day, Les Bronzés, Kramer contre Kramer, La Vérité si je mens et Astérix aux jeux olympiques réunis.

Qu'est-il arrivé? Un accident. Trois fois rien. Une phrase captée par une caméra, deux secondes en boucle sur internet. Alors que ni la visite de Khadafi, ni les sondages calamiteux, ni le Conseil constitutionnel n'avaient réussi à infléchir d'un iota le tourbillon élyséen, la vidéo "casse-toi, pauvre con...", comme un coup de tonnerre, a stoppé le manège.

Mais ce silence étonnant – et si reposant – apporte aussi une indication précieuse. Depuis dimanche dernier, politiques et journalistes s'interrogent: les élections municipales, enjeu local ou national? Devant l'irritation manifestée jusque dans son propre camp, l'apaisement du tumulte sarkozyen répond de façon limpide à cette question. On en aura la confirmation dès lundi prochain – lorsque, passée l'échéance, la communication présidentielle retrouvera une marche plus assurée. Pour ceux qui doutent de l'enjeu national du scrutin de dimanche, il n'y a qu'à tendre l'oreille. Entendre ce que dit le plus politique des silences.

La crainte du buzz

Formidable reportage improvisé de La Télé Libre sur les réactions d'un public de militants UMP face à la présence d'une caméra siglée. Lors d'une réunion électorale dans une école du VIIe arrondissement, où Rachida Dati fait campagne, mercredi 5 mars, des "jeunes populaires" empêchent à plusieurs reprises le cameraman de filmer la ministre. Très efficace, la tactique appliquée multiplie bousculades, placements devant la caméra, rappels à l'ordre et autres empêchements insidieux, sans que jamais la volonté de censure n'apparaisse comme telle – sinon dans l'accumulation de ces obstructions.

Commentaire de Joseph Hirsch: «Pourquoi nous a-t-on empêché de filmer? La peur de la "petite phrase" est certainement grande à l’UMP depuis que les dérapages de Rama Yade, Françoise de Panafieu, Jean Marie Cavada, et Nicolas Sarkozy se sont retrouvés joués en boucle sur Internet et les chaînes d’information. Mais mercredi soir, aucune autre caméra que la notre n’a été bousculée. Nous filmions pourtant exactement comme les autres. La seule différence, c’était l’autocollant Télé Libre.»

Ce n'est pas d'hier qu'on sait que le buzz est un empêcheur de communiquer en rond. Mais il semble bien que le succès de la vidéo "Casse toi..." ait représenté une sorte de climax qui a produit une série de réactions en chaîne. A commencer par un revirement radical de la communication élyséenne, si apparent qu'il n'est pas passé inaperçu. On peut également observer diverses tentatives de recadrage médiatique, visant à dévaluer le phénomène viral. La tactique de harcèlement constatée dans le VIIe pourrait offrir le modèle d'une réponse complémentaire: prendre le problème à la source en empêchant la production même de l'image. Problème: face à des professionnels avisés comme les reporters de La Télé Libre, cette obstruction produit elle aussi des images, dont il y a fort à parier qu'elles sont promises au buzz...

Le gouvernement du lapsus. Leçon sur le style (2)

image Lionel Jospin est considéré comme le producteur le plus régulier de lapsus de la vie politique française. Mais, dans la longue agonie qui commence, Nicolas Sarkozy pourrait bien lui ravir la première place. L'épisode du "pauvre con" du salon de l'Agriculture nous apporte sur un plateau un cas d'école de la dégringolade de la communication sarkozienne.

Nul doute que l'inauguration rituelle de "la plus grande ferme de France" ait été perçue comme un calvaire par l'actuel chef de l'Etat – qui s'y était fait huer lors de son dernier passage, alors qu'il n'était encore que candidat. Chirac ayant fait de ce rendez-vous l'apothéose régulière de son mandat, Sarkozy était sûr que la comparaison allait lui être défavorable. Ca n'a pas manqué: dans les présentations de la mi-journée des JT, les commentateurs soulignaient le “pas de course” présidentiel et la brièveté de la visite.

Mais le pire restait à venir. A 19h33, le site du Parisien.fr mettait en ligne une séquence vidéo de l'arrivée du cortège. Dans le désordre de la cohue, un visiteur dont les opinions politiques sont visiblement à l'opposé, est poussé vers le chef de l'Etat en train de serrer les mains. “Ah non, touche-moi pas! Tu me salis!”, lance impulsivement le quidam. Les deux hommes sont alors à quelques centimètres l'un de l'autre. Sarkozy se détourne vivement en laissant échapper un: “Casse-toi! Casse-toi alors, pauvre con!”, avant de poursuivre son chemin.

Il y a deux semaines, le feuilleton de Michel Mompontet sur France 2, intitulé "Mon oeil", avait consacré une passionnante séquence au phénomène du bain de foule, montrant les difficultés du responsable politique pris au piège de ce tourbillon, luttant pour remonter le courant. Le titre de ce film, "Rushes", indiquait que ce qu'on y voit n'est pas conforme au spectacle officiel, et représente un à-côté qui est habituellement écarté du montage final.

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It's the democracy, stupid!

image Bon papier d'Eric Aeschimann ce matin dans Libération, qui liste les ingrédients du malaise qui s'aggrave face aux errements apparents du système démocratique, illustré notamment par le récent livre d'Alain Badiou, mais aussi par la multiplication de témoignages en faveur de l'abstention, dont je retiendrai par exemple celui, éclairant, d'Agnès Maillard, du Monolecte.

Je comprends parfaitement et partage à plus d'un titre la déception d'Agnès. Mais je me demande quand même si sa réponse ne revient pas à jeter le bébé (la démocratie) avec l'eau du bain (la mécanique électorale). Cas concret non politique: un étudiant me demande rendez-vous pour une inscription en thèse. Le doctorat est un engagement sur plusieurs années, qui suppose un investissement certain de la part du directeur, et passe donc par un nécessaire processus de sélection. Mais si l'étudiant m'est inconnu, de quels éléments puis-je disposer pour faire le bon choix? L'affaire va se régler en général par la lecture du projet de thèse et un rendez-vous d'une heure. Cette pratique, on l'imagine, ne prémunit qu'à peine contre de graves déconvenues. Un étudiant peut très bien m'avoir ébloui en rendez-vous et s'avérer parfaitement exécrable dans la durée (inutile de préciser qu'il s'agit là d'un exemple imaginaire - tous mes étudiants sont bien sûr délicieux...).

Face à ce risque, un collègue m'explique qu'il a décidé de n'inscrire que des étudiants avec lesquels il a déjà travaillé en master. Cette expérience lui donne une information beaucoup plus complète sur les capacités du candidat et les moyens d'un jugement bien mieux assis. On ne peut bien sûr pas comparer terme à terme cet exemple avec le choix d'un dirigeant politique. Mais ce cas montre qu'il est possible de réfléchir à d'autres systèmes de sélection. L'appareil électoral en vigueur ne nous donne pas les moyens d'arbitrer en connaissance de cause entre des personnalités ou des compétences: il nous permet de sélectionner des campagnes, et il faut reconnaître qu'il le fait avec une grande efficacité. Que ce type de prestation ne confère aucune sorte de garantie sur l'effectivité d'un mandat ne devrait pas nous surprendre. Si nous ne sommes pas satisfaits des résultats que produit ce système, nous devrions pouvoir le modifier pour faire porter le mécanisme de sélection sur ce que nous souhaitons vraiment choisir. Et ne pas désespérer de la démocratie.

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