Actualités de la Recherche en histoire visuelle

 

La retouche, une affaire de morale (2)

image (Suite) La retouche est une pratique sans histoire. Attestée dans les manuels techniques ou par l'existence du métier de retoucheur, qui accompagne l'essor des ateliers de portrait à partir des années 1860, elle se manifeste d'une façon très différente des autres pratiques techniques de l'univers photographique. Alors que les réclamations de priorité font l'ordinaire des publications spécialisées, alors que les acteurs du champ sont toujours prêts à se mettre en avant pour l'invention d'un procédé ou l'amélioration d'un outil, on cherche en vain la revendication qui trahirait l'inventeur de la retouche.

Dans ses souvenirs tardifs, publiés en 1900, Félix Nadar (1820-1910) est le premier à livrer un nom, associé à l'évocation de l'Exposition universelle de 1855: «Pourtant, la retouche des clichés, tout ensemble excellente et détestable, comme la langue dans la fable d'Esope, mais assurément indispensable en cas nombreux, venait d'être imaginée par un Allemand de Munich, nommé Hampsteingl (sic), qui avait suspendu en transparence au bout d'une des galeries de l'Exposition un cliché retouché avec épreuves avant et après la retouche. (...) A deux pas de là, au surplus, la démonstration complète en était faite par la montre du sculpteur Adam Salomon, bondée des portraits des diverses notabilités de la politique, de la finance, du monde élégant, et dont tous les clichés avaient été retouchés selon le mode nouveau que, mieux avisé et plus diligent que nous en son sang israélite, Adam Salomon avait pris la peine d'aller apprendre chez le Bavarois.» (Quand j'étais photographe, Flammarion, 1900, p. 216-217).

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Internet et l'imputation

Quel est le rapport entre l'image victorieuse d'Alain Bernard après son 100 mètres, la nomination de Nicolas Princen au pôle internet de l'Elysée et le SMS soi-disant envoyé à Cécilia? Merci de déposer les copies sur mon bureau, vous avez deux heures.

Trouvé? La bonne réponse est: l'imputation. Voilà trois événements pour lesquels nombreux sont ceux qui ont sauté des prémices à la conclusion, sans preuves suffisantes, par la grâce de ce merveilleux dispositif à économiser la pensée.

En voyant l'impressionnante carrure du nageur, il est à peu près impossible de ne pas se demander si celle-ci peut être le produit de la nature seule. Dans le contexte des nombreuses affaires de dopage qui ont entaché le sport de haut niveau ces dernières années, il est tout aussi difficile de résister à l'idée selon laquelle l'hypertrophie musculaire d'Alain Bernard est un signe apparent de cette dérive. Cela en l'absence de tout autre élément d'information (il est utile de préciser ici qu'en ce qui me concerne, je me garderai bien de conclure dans un sens ou dans l'autre).

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La retouche, une affaire de morale (1)

image Illustration: Gustave Le Gray (1820-1884), Paris, vue de Montmartre, v. 1855-1856. Epreuve sur papier albuminé d'après montage d'un négatif papier (paysage) sur négatif verre (ciel), 20,2 x 26,2 cm, coll. Bibliothèque nationale de France (statut: domaine public).


La question de la retouche est une des plus anciennes et des plus passionnantes mythologies de l'univers photographique. Béat Brüsch, sur son blog, a récemment consacré trois billets à cette matière (les 14/02, 22/02 et 16/03). Même si je n'ai pu y répondre aussi vite que je l'aurais souhaité, l'invitation qui m'était adressée de participer à cette discussion était des plus tentantes.

Avant de m'y engager, il m'a semblé utile de relire les textes. Comment la question de la retouche s'est-elle posée dans l'histoire de la photographie? La plus ancienne occurrence d'une prise de position affirmée à ce sujet est exemplaire. Il s'agit d'une contribution de William Newton (1785-1869), peintre et amateur photographe émérite, cofondateur et vice-président de la (Royal) Photographic Society. Intitulée "Upon Photography in an Artistic View, and in its relations to the Arts" ("Sur la photographie d'un point de vue artistique et dans ses relations avec les arts"), cette intervention constitue le premier article du premier numéro de la revue de l'association nouvellement créée, daté du 3 mars 1853 (Journal of the Photographic Society, p. 6-7).

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Le soupçon de l'idéologie

image «Sont-ils aveugles ou fous?» La question est nettement posée par Serge Faubert face aux réactions incompréhensibles des membres du gouvernement sur les plateaux télé. Devant la Bérézina municipale d'hier soir, «pas l’once d’une interrogation. Et encore moins d’une remise en cause. Dix mois après avoir été triomphalement élu, le président voit son parti être défait dans les urnes et ce ne serait là qu’une péripétie. Au mieux, la traduction d’une impatience. Mais certainement pas une sanction.»

L'interprétation du sarkozysme butait jusqu'à présent sur les apparences de l'opportunisme. Si le président n'était qu'un démagogue, dont les convictions varient au gré des mouvements de l'opinion, au fond, les choses ne seraient pas si graves. Il faut désormais envisager une autre réponse. Et s'ils n'étaient ni aveugles ni fous? Face au premier grand revers politique du gouvernement élu en mai 2007, on voit se manifester une attitude bien connue. Ne plus rien entendre, refermer la bulle, passer en force: c'est Bush qui transparaît sous Berlusconi. La rigidité, l'autisme et le dogmatisme sont ici autant de symptômes du démon de l'idéologie.

Derrière les dénégations, on pouvait entendre hier soir de vrais élans de messianisme. Comme dans la bouche de Xavier Bertrand, à 21h14 sur France 2: «Ce pays n'a pas envie d'arrêter les réformes et surtout, nous n'avons pas le choix. Nous sommes certainement - droite et gauche - la dernière génération qui a le choix d'être courageuse. Si nous ne menons pas les réformes maintenant, nos enfants ne pourront pas les mener. Les déficits seront trop importants. Il n'y aura pas de marge de manoeuvre et le modèle social ne sera plus qu'un lointain souvenir si nous ne réformons pas.»

Il faut espérer que soient épargnées à la France les catastrophes qui ont accueilli partout ailleurs les certitudes des idéologues. Mais le titre du dernier livre de François Léotard paraît désormais un présage crédible.

Ressources de la communication par l'image

Je sais, ce n'est pas bien de prendre sa famille comme sujet d'expérience. Mais c'est quand même pratique (de plus, pour le chercheur, il n'y a ni amis ni famille dès que la science est en jeu).

J'ai récemment convaincu ma mère de franchir le pas de la connexion haut débit. Du coup, mes enfants, qui utilisent l'ordinateur principalement pour surveiller leurs blobs ou pour de coupables recherches sur YouTube, ont eu envie de se mettre à l'e-mail pour écrire à mamie. Après un premier essai réussi, la deuxième tentative s'avère plus élaborée. Quelques photos déformées sont réalisées directement avec la caméra intégrée du MacBook, par l'intermédiaire de ce formidable outil qu'est Photo Booth. Intitulé "Dernière nouvelle" (sic), l'e-mail est composé d'une sélection de trois photos, accompagnées chacune d'une légende fantaisiste, comme: "Un macaque est rentré dans la maison des C***", ou: "Un enfant se fait kidnapper!" (ci-dessus, image de droite).

Cet exemple illustre à merveille mon propos de l'autre jour sur le recours des plus jeunes (ou des moins rompus aux pratiques de l'écrit) aux images comme outil de communication. Un propos qui prend tout son relief dans le cadre du débat sur l'affaiblissement de la culture lettrée, évoqué par Jean-Michel Salaün à partir de deux rapports récents – discussion prolongée ce jour chez Virginie Clayssen.

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Images sans paroles: les nouvelles oeuvres du web

Selon l'actuel président de la république, s'exprimant à l'occasion de la divulgation du rapport Olivennes, internet est “une chance pour la diffusion de la culture”. Comme le note Versac, cette description réduit le web au rôle de tuyau pour une production culturelle qui s'effectue ailleurs. Pourtant, comme s'en sont aperçus ceux qui savent se servir d'un ordinateur, internet est beaucoup plus qu'un simple véhicule. Il compose déjà, pour ses usagers les plus assidus, une culture propre, vivante et riche, parallèle aux canaux d'expression traditionnels. Plus encore, le web est devenu un lieu de création d'oeuvres qui n'auraient pu exister sans lui.

image Qu'est-ce qui fait une oeuvre? Ni l'artiste, ni la cimaise, ni le nombre de zéros sur le chèque. Ce qui créé une oeuvre est le désir qu'on a pour elle. Un désir qui, à la différence de celui qu'on peut éprouver pour un bien de consommation, ne s'assouvit pas avec l'appropriation, mais grandit avec son commerce. L'oeuvre construit une érotique de la durée, qui en est simultanément le signe et la condition. C'est pourquoi il faut laisser passer un peu de temps avant de reconnaître cette qualité à des formes nouvelles. Internet en produit sans l'ombre d'un doute. Je me bornerai ici à l'examen de trois exemples de nouvelles oeuvres visuelles.

L'ancêtre de toutes les vidéos virales est le célébrissime "Everyday" de Noah Kalina, mis en ligne le 27 août 2006 sur Youtube. Reprenant un principe abondamment utilisé par divers artistes, le jeune photographe new-yorkais réalise un autoportrait par jour pendant six ans et demi, entre le 11 janvier 2000 et le 31 juillet 2006. Inspiré par la vidéo d'Ashrey Lee, il compile ces 2356 images en un clip de 5'45 min. Le caractère hypnotique de cette oeuvre est produit par le contraste entre l'absence d'expression du visage et la fixité du regard, dans un environnement constamment mouvant, autant que par l'accompagnement musical lancinant au piano, par Carly Comando. En novembre 2007, ce clip avait été consulté plus de 7 millions de fois dans sa version originale.

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La nouvelle machine à gagner de la droite

D'où vient la victoire de Nicolas Sarkozy? D'une envie d'action des Français, très certainement. L'envie d'un chef, d'un management et d'une voie claire. Quelle qu'elle soit, pourvu qu'elle donne un peu d'espoir, sans doute. J'avoue que ces propos de Versac me laissent songeur. Sans prétendre en remontrer au nouvel Alain Duhamel de la blogosphère, il me semble utile de tenir compte de quelques autres éléments d'analyse.

La France n'a pas basculé d'un coup à droite toute. Cela fait longtemps que la glissade a commencé, comme le révèle l'intraitable thermomètre du vote Front national. Ce mouvement est passé inaperçu en raison du cordon sanitaire maintenu par Chirac. En 2002 encore, sa victoire pouvait faire oublier que Le Pen avait recueilli plus de 5,5 millions de voix. Sarkozy, lui, ne l'a pas oublié. Il est le premier dirigeant de la droite de gouvernement à avoir ouvertement prôné le rapprochement avec l'électorat du Front national. Cette stratégie politique inédite est la nouvelle machine à gagner de la droite. Le succès qu'elle a remporté ce soir suggère qu'elle ne va pas changer de sitôt de dispositif.

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"Tous photographes": la photographie fluide

image L'exposition "Tous photographes! La mutation de la photographie amateur à l'ère numérique" (du 08 février au 20 mai 2007, Musée de l’Elysée, Lausanne) se propose d’explorer l’évolution de la photographie amateur depuis l’essor des technologies numériques de prise de vue et de diffusion. Tout le monde est invité à faire parvenir au musée une photo de son cru pour qu’elle soit intégrée dans le dispositif de l’exposition.

Il se trouve que j'ai étudié en détail la première exposition d'importance qui avait été consacrée à la photographie amateur en France: "Photos de famille", présentée sous la Grande Halle de la Villette dans le cadre du Mois de la Photo 1990[1].

Or, ce qui me frappe en lisant les commentaires polémiques que suscite l'actuelle exposition du Musée de l'Elysée, c'est que, si la technologie a changé, le dispositif demeure le même: projeter en continu des photos d'amateurs. Ici, par le biais d'un vidéoprojecteur, à Paris au moyen de bons vieux projecteurs de diapos. Ce n'est pas sans rappeler les projections diapos qui ont émaillé tant de soirées entre amis du temps des traditionnelles photos de vacances! Certes, dans l'une et l'autre exposition, il y a également des photos exposées sur des cimaises, à l'égal d’œuvres d'artistes: toute la question est alors de savoir ce qui leur vaut cette dignité, qui en décide et selon quels critères. Mais il est tout de même caractéristique que la projection d'un flot d'images anonymes demeure un dispositif central dans ce type d'exposition, comme si la photo d'amateur ne pouvait être traitée autrement que comme un matériau, un fluide à la limite indistinct (les organisateurs de l’exposition ambitionnent de recueillir un million de photos). Et si jamais s'en dégage une esthétique (car c'est bien là toute la question: sommes-nous devant une invention radicale ou bien devant la énième répétition de l'existant?), elle ne serait pas due aux amateurs eux-mêmes, mais aux spécialistes éclairés qui auront su pêcher dans ce flot quelques perles méritant la consécration éphémère du musée. C'est une curieuse opération celle qui consiste à faire entrer au musée la photo d'amateur car elle requiert, en quelque sorte, de priver d'abord celle-ci de toute qualité pour mieux pouvoir ensuite la réinventer selon des critères savants (notamment esthétiques) supposés par principe étrangers aux photographes anonymes.

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Le phénomène Dailymotion: la thèse

Suite au papier du Figaro, j'ai été questionné sur les a priori de mes remarques sur le rôle de Dailymotion dans la campagne présidentielle. Comme ces remarques s'appuient effectivement sur une thèse sous-jacente, il est peut-être utile de l'expliciter rapidement.

Je ne suis pas le seul à avoir constaté le caractère de plus en plus problématique des enquêtes d'opinion sous la forme de sondages. Auteur du remarquable L'Ivresse des sondages (La Découverte, 2006), Alain Garrigou a souligné l'amplification préoccupante des difficultés de méthode, comme l'augmentation du nombre de refus de réponses. Cette évolution s'inscrit dans la modification des comportements politiques de l'électorat, clairement perceptibles avec les scrutins de 2002 et 2005. Pour prendre un exemple symptomatique, l'attitude décrite par le terme "citoyen", très en vogue sur le net, se décline à l'opposé de la posture militante classique de la référence-révérence à un système donné. Il s'agit au contraire d'une élaboration autonome, supposée fonder une hyper-pertinence déductive et critique. Sans entrer dans le détail de la gamme de ces nouveaux comportements, il me semble qu'on peut les caractériser par une complexification du rapport au politique. Face à cette nouvelle donne, l'outil sondagier, qui a su décrire un état plus simple des relations de l'électorat à sa représentation, est aujourd'hui dépassé et inopérant. Comme il demeure la seule boussole à laquelle se réfèrent les grands médias, l'analyse politique de la campagne actuelle revient actuellement à foncer pied au plancher dans le noir.

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Notes sur l'index (remake)

image Dans le dernier essai de l'ouvrage Le Photographique, consacré à l'émission d'Agnès Varda, "Une minute pour une image" (FR3, 1983), Rosalind Krauss notait la propension des spectateurs de photographies à en réduire le commentaire à la formule: "C'est..." – et concluait à la justesse de la thèse de Bourdieu: le jugement photographique le plus commun ne porte pas sur la valeur mais sur l'identité[1].

Dans l'émission de Varda, le commentaire était off. S'il avait été illustré, il y a fort à parier que Rosalind Krauss aurait pu y voir l'image du geste qui accompagne le "c'est...": l'index pointé. L'indicateur qui renvoie à la chose, le shifter par excellence, le "Ta, da ça" de Barthes – le même index que celui autour duquel est construit le fameux article "Notes sur l'index"[2]. Le même, sauf qu'elle ne le voit pas. L'indice de la sémiotique et le doigt de chair restent dans deux mondes séparés.

Hier après-midi, consultation du fonds privé chez les V... Alors qu'ils ne parlent que de l'oeuvre du père disparu, célèbre metteur en scène, alors qu'ils préparent une exposition sur ses portraits, autour de la table, où on été étalées les vieilles photos de famille, on ne discute que d'une chose: là, c'est tout à fait toi; là, c'est Jeanne – l'énigme des visages, la grande question de la ressemblance familiale. C'est ton père tout craché. Et on joint le geste à la parole, index pointé. A cet instant, comme chez Varda, il n'y a plus de photographie, plus d'interface, on est en direct. Pure transparence. Jeu des sept familles, qui veut le visage de papa? le sourire de maman? C'est tout moi. L'index est le doigt.

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Du journal à l'album: un ancêtre du blog

image Ainsi qu'en témoigne une récente journée d'études à la Bibliothèque nationale de France, la vogue des blogs a rouvert l'intérêt pour les formes historiques de l'expression personnelle. Alors qu'on examine habituellement de façon distincte journal intime, album ou carnet électronique, le hasard d'un destin individuel peut nous confronter à l'expérience du croisement de ces diverses modalités. Un cahier de la fin du XIXe siècle nous convie ainsi à une singulière promenade dans les sinuosités de l'inscription du je(u).

Aux alentours de l'année 1888, une petite fille sage commence son cahier de pensées, exercice traditionnel de l'enfance bourgeoise, orné de ses motifs floraux et autres papillons de couleurs vives à coller en autant d'encadrements improvisés, d'un kitsch aussi délicieux que la nostalgie (cliquer sur l'image pour l'agrandir). Il y a en nous une secrète malice qui se complaît à découvrir les imperfections de nos frères, note-t-elle. Mais la propriétaire du carnet a une complice, à qui elle fait une place, ainsi que l'usage le permet. Sur la page prêtée par son amie, Yvonne se glisse par l'intermédiaire de deux dessins, l'un d'une hutte de conte de fées, l'autre d'un profil de bouquetin, signés de ses seules initiales. Laquelle des deux a disposé ici pâquerettes et papillons? Impossible de le savoir, mais un dialogue s'est ouvert qui va se poursuivre.

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Le daguerréotype, première expérience open source

image Le récit des grandes conquêtes techniques du XIXe siècle s’est longtemps conformé au modèle des découvertes scientifiques. Grâce à François Arago, la photographie a fourni dès 1839 l’un des premiers exemples de ce schéma valorisant. Mais celui-ci impliquait une contrainte: la disparition de toute forme d’intéressement personnel, la dissimulation des potentialités commerciales, l’effacement de la dimension économique. Dans la France post-révolutionnaire, comme le progrès politique, le progrès technique n’était ni une affaire industrielle ni une affaire commerciale, mais une valeur universelle, une res publica qui devait appartenir à tous. C’est en raison de ce statut honorifique que l’historiographie spécialisée, élaborée dès les années 1850, va constamment et systématiquement ignorer les aspects économiques de la pratique photographique. Aujourd’hui encore, les travaux en la matière représentent le parent pauvre de la recherche, loin derrière ceux analysant les multiples facettes de l’économie du cinéma, ce qui contribue à conserver aujourd’hui à l’histoire de la photographie un aspect anachronique.

Pourtant, la question économique joue un rôle crucial dans la constitution de l’histoire du médium au XIXe siècle. Non seulement parce que la photographie, avant de devenir un art, sera d’abord un commerce puis une industrie, mais aussi parce que la définition de la photographie sous les traits de la science aura une influence décisive sur la façon qu’auront ses acteurs d’évaluer leurs mérites respectifs. Des pionniers comme Daguerre, Talbot ou Disdéri verront leur étoile pâlir à partir du moment où leur intervention aura été perçue comme entachée par l’appât du gain, par l’absence de ce noble désintéressement qui devait être la marque des innovateurs en matière photographique. De cette même détermination provient l’essor de la figure des amateurs et la légende de leur rôle décisif dans les progrès du médium.

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Pomme S

image Bientôt la rentrée. Un conte édifiant, pour faire peur aux étudiants. Une histoire d'aujourd'hui. Giovanna est une jeune doctorante en ethnologie à l'EHESS. Après plusieurs mois de terrain en Afrique, elle rentre chez elle, au Brésil. A peine arrivée, crash du disque dur. Dans le magasin, où elle a rapporté son portable, vieux de quatre ans à peine, le vendeur lui dit qu'il n'y a rien à faire. Elle pleure. Sur son ordinateur, il y a plus de 800 photos de ses recherches. Comment, lui dis-je, tu n'avais pas fait de copie? (C'est décidément un tropisme à l'EHESS – private joke.) Eh bien, le graveur de CD était mort, et elle était justement en train de se renseigner pour un disque dur externe. Devant sa détresse, le vendeur lui dit qu'on peut tenter une récupération de données. C'est 1.500 dollars. Alors, qu'est-ce que tu as fait? Eh bien, j'ai payé! Le prix d'un ordinateur. Quinze jours d'attente. Pendant quinze jours, j'ai perdu une partie de ma vie, dit-elle. Il y a encore dix ans, perdre le contenu d'un ordinateur, cela voulait dire perdre son carnet d'adresses et tous ses fichiers Word. Dont on avait généralement des sorties papier. C'était très ennuyeux. Mais aujourd'hui, sur ces merveilleuses machines si versatiles, il y a notre courrier, notre musique, nos photos, nos films, les mots de passe de nos abonnements internet, les adresses de nos fils RSS, la clé de toutes nos lectures. Perdre tout ça? Mieux vaut ne pas y penser. Heureusement, les photos ont pu être récupérées. Dans le désordre, et sans noms de fichier. A peine rentré chez moi, j'ai allumé mon disque dur externe. Evidemment, ça faisait deux mois que je n'avais pas fait de sauvegarde.

La correspondance Cromer-Emerson, témoignage de l'émergence d'une histoire des collectionneurs

image Dans le cadre de mes recherches sur les débuts de l'histoire de la photographie française, il m'a été donné de retrouver récemment dans les collections de la Société française de photographie une intéressante correspondance échangée entre le collectionneur Gabriel Cromer (1874-1934) et le célèbre photographe anglais Peter Henry Emerson (1856-1936). Composé de quinze lettres d'Emerson et d'une seule lettre de Cromer, cet échange s'étend entre juin 1930 et mai 1935 (le dernier courrier d'Emerson, postérieur au décès de son correspondant, est une lettre de condoléances adressée à sa veuve). Pourquoi cette correspondance à caractère privé a-t-elle été conservée dans les archives de la Société? La réponse est apportée par la collection des courriers d'Emerson, dont chacun est doublé de sa traduction française, tapée à la machine par un rédacteur anonyme. Il est probable que Cromer, ne lisant pas l'anglais, avait fait appel au secrétariat de la SFP pour bénéficier de ce service, ce qui explique que cette partie de la correspondance ait été archivée.

Tout auréolé du succès de l'exposition historique de la SFP de 1925, Cromer multiplie les conférences et les causeries historiques à la Société, et tente de trouver l'appui du gouvernement pour la création d'un musée de la photographie. Emerson, quant à lui, est occupé à rédiger son History of Pictorial Photography - projet qui restera inachevé. Interrogé par Cromer à propos de l'invention du calotype, Emerson lui répond en en attribuant tout le mérite à Reade plutôt qu'à Talbot, traité de "coquin" - selon une légende dont R. Derek Wood a démontré l'inanité. Mais au-delà de ses motifs explicites, l'apport essentiel de cet échange est de documenter le contexte de l'emergence d'une nouvelle histoire du médium: celle constituée par la première génération des collectionneurs d'images et de matériel photographique anciens. La correspondance témoigne à la fois de la recherche d'un dialogue au sein du petit groupe des spécialistes, du souci nouveau de la vérification ou de l'échange d'informations à caractère historique. Il est tout à fait révélateur d'y découvrir des références répétées aux travaux de Heinrich Schwarz ou de Helmuth Bossert et Heinrich Guttmann – ceux-là même qui donnent son impulsion décisive à la "Petite histoire de la photographie" de Walter Benjamin en 1931. Dans le monde des collectionneurs, l'album illustré des deux allemands, premier du genre, fait visiblement figure de modèle: Emerson questionne Cromer sur la possibilité de trouver un éditeur français pour réaliser une publication semblable. Par le nombre des informations, des conseils ou des acteurs évoqués, ce modeste ensemble de lettres constitue un témoignage irremplaçable, qui révèle combien les célébrations du centenaire de la photographie de 1939 étaient adossées à un long travail préparatoire, véritable bouillonnement d'initiatives et d'échanges où les collectionneurs occupent la première place.

Principales références:

  • SFP, collection des manuscrits, dossiers Cromer, Emerson.
  • Helmuth Bossert, Heinrich Guttmann, Aus der Frühzeit der Photographie. 1840-1870, Francfort/Main, Societäts-Verlag, 1930.
  • Georges Potonniée, "Gabriel Cromer", Bulletin de la SFP, 3e série, vol. XXI, n° 12, décembre 1934, p. 247-249.
  • Walter Clark, "The Cromer Collection at Eastman House", in Janet E. Buerger, French Daguerreotypes, Chicago, Londres, University of Chicago Press, p. xvii-xix.
  • R. Derek Wood, "J. B. Reade’s Early Photographic Experiments:recent further evidence on the legend", British Journal of Photography, 28 July 1972, Volume 119, No. 5845, p.644–646 (en ligne: http://www.midleykent...).
  • Collection des photographies de P. H. Emerson conservées à la George Eastman House.

Merci à Carole Troufléau pour son précieux concours documentaire.

Bourse de recherche Louis Roederer sur la photographie

Le champagne Louis Roederer s’investit depuis 2003 dans la création et le développement de la galerie de photographie de la Bibliothèque nationale de France en soutenant un programme international d’expositions, tout en contribuant à la découverte d’artistes aux talents moins connus du grand public. Afin d’étendre son action en faveur de la photographie, Champagne Louis Roederer souhaite financer un travail de recherche dans ce domaine en finançant l’attribution annuelle d’une bourse de 10.000 euros à un chercheur.

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