Actualités de la Recherche en histoire visuelle

 

Daniel Cohn-Bendit, Bruno Latour et les mystères de la science

image L'affiche paraissait alléchante: 40 ans après, à l'occasion de la mobilisation universitaire, l'ancien leader étudiant retrouvait le chemin des amphis. C'était Daniel Cohn-Bendit lui-même qui avait souhaité manifester son soutien au mouvement des enseignants-chercheurs, dans le cadre de sa campagne pour les européennes. Pour ne pas risquer de voir le symbole cannibaliser le message, il avait préféré l'EHESS à la Sorbonne.

Pourtant, alors que la veille, une visite de Dany le rouge au squatt du collectif Jeudi Noir avait mobilisé une cohorte de journalistes, sa présence dans les anciens bâtiments de la faculté des sciences n'a pas suscité le moindre intérêt de la presse – dûment alertée par son équipe. Aucun photographe pour immortaliser le retour de l'enfant prodigue, pas la moindre télé pour capter les déclarations du député vert.

Sur place, l'intervention de l'ancien étudiant en sociologie paraissait pour le moins en décalage avec le sentiment d'urgence manifesté par les autres orateurs à la tribune. La sympathie abstraite que ressentait Cohn-Bendit pour le mouvement universitaire se dissolvait dans un brouillard de considérations très éloignées du terrain.

C'est en écoutant le député européen que je me suis mis à soupçonner qu'il fallait réviser la thèse classique de Bruno Latour, selon laquelle la science est une activité comme une autre. Dans un article récent du "Monde", le sociologue ravive sa critique d'une supposée «autonomie de la science», qui se confond selon lui «avec la tour d'ivoire, avec le corporatisme, avec le mandarinat de droit divin, voire avec la simple paresse.»

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Peinture interdite

L'autre semaine, petit séjour à Londres en famille. Au programme: British Museum, Science Museum, National Gallery... Tous gratuits, vive le libéralisme anglo-saxon! Bémol: si la photo est autorisée dans les musées de science ou d'archéologie, elle est rigoureusement proscrite à la galerie nationale de peinture. Raisonnement probable du musée: la quasi totalité des oeuvres exposées étant tombée dans le domaine public, la photographie familiale serait susceptible de produire une concurrence déloyale à la vente de cartes postales, catalogues et autres diaporamas stéréoscopiques.

On est affligé qu'une si grande générosité soit entachée par un si petit calcul. Car en vertu de l'interdit, le seul endroit qui ne figure pas dans mon album londonien, le seul moment à jamais exclu de l'histoire visuelle familiale est la National Gallery.

Certes, dira-t-on, l'histoire de l'art fait de la mémoire son appui et son guide. On peut s'en contenter. Mais il ne faudra pas venir pleurer en constatant que l'empreinte des beaux-arts n'est plus aussi présente qu'autrefois et que la culture des humanités, aux yeux de nos mômes, a du mal a soutenir la comparaison avec celle des sciences et techniques, si ouverte et si captivante.

On ne remplace pas les photos qu'on n'a pas faites en collant des cartes postales dans l'album. Il me navre de n'avoir pu photographier mes fils en grande conversation devant un tableau de Salvator Rosa. Car cet événement n'appartient pas au musée, mais à mon histoire familiale.

Les photos sont la trace de l'appropriation des lieux et des choses qui fonde l'expérience du tourisme. Et leur éditorialisation n'est rien d'autre que la construction d'une histoire. Ainsi, ce ne sont pas juste quelques images qui manquent dans l'album. Comme la trace manquante d'un site militaire sur une photographie aérienne, l'absence de ces photos est la marque indélébile d'une privation d'histoire. C'est un acte violent, pour des raisons misérables.

Responsables des musées de peinture, oubliez vos tracas comptables. Le tort que vous faites en interdisant la photo est bien plus grand que ce que vous croyez. Laissez la photo entrer dans vos musées. Elle ne vous volera pas vos tableaux. Elle les fera exister au sein de l'histoire des familles, où ils seront à égalité avec tous nos souvenirs.

L'exposition en ligne: exhibition ou iconoclasme?

image Labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France, disait le bon Sully. Quatre cents ans plus tard, si l'on s'enquiert de savoir quels sont les appas d'internet, on n'entendra qu'un cri: narcissisme et exhibition. L'amour de soi et le désir de se montrer. C'est curieux comme chaque fois que je tombe sur cette paire, je pense à Baudelaire: celui du "public moderne et la photographie", où le poète dénie à la populace tout droit à se voir représenter à sa ressemblance[1]. Le portrait, oui da, pour les princes ou les héros – mais pour les «drôles et les drôlesses», fi donc, quelle faute de goût!

Sournois mélange de racisme de classe et de souvenirs du catéchisme (qui enseigne que la modestie est la qualité qui sied aux âmes simples), l'a-priori qui gouverne l'accusation d'exhibitionnisme est qu'il n'y a aucune raison de s'intéresser au sort des humbles, qui feraient mieux de rester à leur place. Les mêmes psychologues improvisés ne songeraient pas à chercher des poux dans la tête à Michel Houellebecq ou Bernard-Henri Levy, lorsque ces auteurs se livrent en public à un tendre numéro d'effeuillage en duo. — Ah mais! Ils sont célèbres, c'est donc bien normal de s'intéresser à eux, comme à Loana ou à Carla. Les people sont riches et beaux, ils ont le droit d'étaler leurs abdos en première page des journaux. Quel présentateur télévisé, quel intellectuel radiophonique irait reprocher à ces gens-là de s'aimer outre mesure ou de désirer se montrer?

Comme autrefois la photographie, internet est le média des petits et des sans-grade, qui permet à ceux qui n'y ont pas droit d'accéder à une notoriété par définition usurpée. La cause est entendue – et la démonstration d'une parfaite circularité. Les délaissés des lieux d'exposition légitimes voudraient-ils attirer l'attention sur eux? C'est donc qu'ils pêchent par orgueil ou sont atteints de névrose obsessionnelle.

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Arrêt sur images: un site fermé très ouvert

Est-il possible de suivre Arrêt sur images sans être abonné au site? Telle était l'expérience que je proposais à l'issue d'un récent billet: "Faut-il se réabonner à Arrêt sur images?". L'actualité vient de me permettre de vérifier cette hypothèse.

Informé par la lecture de la page d'accueil du site de l'émission consacrée à Pierre Péan, j'apprends par une brève en forme de teasing que l'auteur du Monde selon K a quitté le plateau d'@si en cours d'émisssion, écoeuré par les accusations d'antisémitisme de l'animateur.

Je découvre ensuite, par le biais d'un rétrolien vers ARHV, le forum (accessible sans abonnement) où un torrent de messages indignés accueille l'exégèse schneidermanienne du terme "cosmopolite" et autres gracieusetés qui reprennent fidèlement la ligne de défense de Kouchner à l'Assemblée nationale.

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La mobilisation universitaire face aux TIC

image Un article récent du Monde.fr propose un angle original pour traiter de la mobilisation universitaire: l'évoquer à partir des réactions de blogueurs ("Face à Valérie Pécresse, les universitaires-blogueurs fourbissent leurs arguments", 02/02/2009). Les informations n'ont pas été trop difficiles à réunir: la quasi-totalité du matériel cité provient de l'excellente synthèse aimablement fournie par Olivier Ertzscheid sur Affordance.info (ce qui n'empêche pas le journaliste d'écorcher le nom de sa principale source).

Quoique trendy, ce choix de traitement montre vite ses limites. Les références cliquables renvoient bien à des pages web. Mais si on fait le tri, entre une tribune rédigée à la demande de Rue89, un renvoi au site de l'association militante Sauvons la recherche ou l'article de Pierre-Philippe Combes et Laurent Linnemer publié par la plateforme Telos, en matière d'universitaires-blogueurs, l'article n'a véritablement qu'Olivier et moi à se mettre sous la dent...

Nul moins que moi ne trouverait à redire à se voir coiffer par le Monde des lauriers de la renommée. Mais la vérité oblige à relever qu'en ce début de mouvement, les traces de la mobilisation en ligne ne sont pas si nombreuses. D'une part, parce que les sites universitaires officiels, comme celui de l'EHESS, gardent évidemment un silence prudent sur les assemblées générales, grèves et autres bousculades qui malmènent en ce moment l'Alma Mater. Et que les blogs de chercheurs ne sont encore qu'un petit bouquet de pâquerettes dans la plaine verdoyante du web francophone. Il y a bien sûr les organes des associations militantes – SLR, SLU ou encore le récent site de la Coordination nationale, créé par Jérôme Valluy. Mais pour qui participe au mouvement, le constat reste le même qu'en 2006. Malgré l'effet d'intensification et d'urgence qu'entraîne une mobilisation citoyenne, les universitaires n'usent que très modérément des derniers outils interactifs à la mode.

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Hadopi, la loi en retard d'une crise

image Dans le clip publicitaire produit par les services de Nadine Morano, toutes les nuisances du web viennent frapper à la porte d'un pavillon cossu. Il est à craindre que ces images trahissent la perception d'une bonne partie des élites françaises: internet vient de l'extérieur. Ce corps étranger ne peut rien apporter de bon. Inconnues de la culture bourgeoise, ses références menacent la quiétude de l'univers familial.

Malgré l'existence discrète d'un secrétariat d'Etat au développement de l'économie numérique, c'est bien cette perception caricaturale qui semble guider la politique du gouvernement actuel. Depuis la détestable loi DADVSI, élaborée pour protéger l'industrie des contenus culturels contre l'invasion ennemie, les pratiques du net s'effectuent aujourd'hui sous le régime de la contrebande. Le professeur des écoles utilise bel et bien Google images pour fournir à sa classe les ressources iconographiques dont il a besoin mais, faute d'une formation adéquate, il est incapable d'apprendre à ses élèves à maîtriser les mécanismes des moteurs de recherche. L'universitaire recourt à Delicious, Flickr, Dailymotion ou Facebook pour diffuser les documents multimédia que son institution est incapable de mettre à la disposition des étudiants.

Plutôt que de se protéger des méfaits d'internet, la France a aujourd'hui désespérément besoin d'une mise à jour juridique et intellectuelle pour profiter pleinement de ses ressources. Telle n'est malheureusement pas la fonction de la loi Hadopi, préparée par Denis Olivennes alors qu'il était encore patron de la Fnac – et dont l'adoption a accumulé les retards. En attendant de «civiliser l’univers pour l’instant sauvage du Net», la riposte graduée renforce sa perception comme espace de l'infraction, de la déviance et de la turpitude. N'y a-t-il que des pirates, des trafiquants et des pédophiles sur internet, comme le criait haut et fort à l'Assemblée nationale Frédéric Lefebvre, porte-parole de l'UMP? La permanence de cet imaginaire et de son corollaire répressif enferme les pouvoirs publics dans une logique de prohibition qui est, on le sait, une course à l'échec.

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L'image parasite s'invite sur Facebook

image Détourner les outils numériques pour les mettre au service d'objectifs non prévus par le dispositif: ce principe d'appropriation et de réinvention est au coeur des usages du web 2.0. Son volet visuel (dont j'ai décrit ici l'émergence) se manifeste également sur Facebook, en particulier à travers le détournement du phototagging.

Plutôt que de lier une série de mots clés aux images, comme sur Flickr, Facebook a développé une fonctionnalité très adaptée à son rôle de réseau social: le phototagging, soit la possibilité de définir une zone de l'image et d'y associer d'un clic le nom d'un de ses contacts. Ce service utilisé pour identifier le ou les sujet(s) d'un portrait ou d'une photo de groupe se prolonge par le signalement de l'opération auprès du contact tagué. Averti qu'il figure sur une photo téléchargée, celui-ci peut se rendre sur la page et participer au commentaire de l'image. Chaque contact a également la possibilité de se détaguer, si cette identification ne lui convient pas.

La fonction de signalement automatique du tag a rapidement encouragé diverses formes de détournement. Le premier janvier dernier, en suivant le lien d'un signalement, j'ai par exemple découvert, non un portrait de groupe, mais une illustration de voeux, phototaguée à 30 contacts, nouvelle manière de souhaiter la bonne année.

Une jeune canadienne a exploité de façon plus systématique ce principe, dans le contexte de l'invasion de Gaza. Désireuse de manifester sa désapprobation face à ce conflit, Karine Doche met en ligne le 7 janvier sur son compte Facebook une photo représentant deux enfants, de dos, un arabe et un juif, bras dessus-bras dessous. Cette image simple mais emblématique, qui a notamment servi d'illustration de couverture à l'ouvrage de Charles P. Lutz et Robert O. Smith, Christians And a Land Called Holy (Fortress Press, 2006), a été reprise dès le début des hostilités sur plusieurs sites et pages personnelles.

Karine Doche explique qu'elle a d'abord tagué quelques-uns de ses contacts, pour leur signaler son message de paix, en leur demandant de le faire circuler. L'album est paramétré pour être consultable par l'ensemble des membres de Facebook. En l'espace de 24 heures, elle reçoit une avalanche de demandes de tags: de nombreuses personnes souhaitent être associées de la même façon à l'image. Mais la fonctionnalité ne permet pas de dépasser 30 contacts par photo. Pour pallier cette restriction, la jeune femme imagine alors de reproduire plusieurs fois l'illustration. Copiée à 3, 4, 5 puis 60 exemplaires (limite d'un album sur Facebook), l'image des deux enfants accueille en quelques jours 1800 tags (dont certains contacts associés plusieurs fois). La viralité de l'expérience conduit son auteur, inondée de messages, à y mettre un terme. Un groupe intitulé: "Everything is possible... Tout est possible..." est destiné à permettre la poursuite de la discussion (signalé par Pierre Haski sur Facebook).

Le filtrage d'internet, ou comment rejouer le fiasco des DRM

image Après la Chine ou l’Arabie Saoudite, l'Australie et l'Allemagne s'apprêtent à filtrer l'accès du public à internet dans le but d’éviter l'exposition à des contenus illégaux, notamment pédo-pornographiques. Le site Homo numericus fait le compte des pays touchés par cette vague, qui pourrait bien s'étendre prochainement à la France.

Avec les propos de Frédéric Lefebvre à l'Assemblée nationale, divers indices suggèrent qu'une tendance proche du pouvoir pousse vers un «contrôle» du web. Après la diabolisation de Facebook, la télévision publique poursuit de son côté la dramatisation du débat avec un reportage du magazine Complément d'enquête ("Ces ados qui nous échappent", France 2, 19/01/2009), très alarmant sur le «tsunami pornographique» qui attend les jeunes sur la toile.

Les intentions qui président à ces projets de censure paraissent des plus louables. Comment refuser de protéger nos enfants contre la vision de spectacles choquants ou les agressions de pervers sexuels? Notons toutefois que cet argument est à ranger dans la catégorie de ceux qui, avec la menace terroriste, ont servi dans la période récente aux Etats démocratiques à s'exonérer des principes qui les fondent pour imposer aux populations des dispositions d'exception et étendre systématiquement leur contrôle. Le risque existe qu'un gouvernement allergique aux contre-pouvoirs se serve de ce prétexte pour museler un média rebelle.

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Insoutenable: la guerre ou son image?

Scandalisé par la une de L'Humanité du mercredi 7 janvier 2009, Alain Korkos, chroniqueur à Arrêt sur images, publie une "Lettre ouverte lettre à Pierre Laurent", dans laquelle il condamne l'usage de cette «photo insoutenable», qui montre une enfant morte sous les décombres dans la bande de Gaza (due à Fadi Adwan, d'Associated Press). Rapprochant cette image de la photographie de la petite Omayra Sanchez par Frank Fournier, publiée par Paris-Match en 1985 (voir ci-dessous), Korkos accuse L'Humanité d'imiter «la logique de Paris-Match», d'avoir voulu choquer pour «vendre une idée et, accessoirement, du papier (ou inversement).» S'appuyant sur une citation de Susan Sontag, il estime qu'«en publiant cette photo insoutenable, vous êtes entré dans une logique allant à l'inverse de vos espérances: au lieu de faire prendre conscience au chaland de ce qui se joue à Gaza, vous l'avez paralysé dans l'horreur.»

Le rapprochement d'images est une méthode qu'Alain Korkos a largement déployé sur son blog, la Boîte à images, avant de l'acclimater à Arrêt sur images, où il est le seul véritable spécialiste de l'analyse iconographique. Cette méthode montre ici ses limites. Car s'il est vrai qu'une image renvoie à d'autres images, la pertinence d'une comparaison se mesure à la compatibilité des contextes, dont on a souvent montré ici à quel point ils influent sur la lecture.

Est-il pertinent d'associer l'image d'Omayra Sanchez, victime d'une catastrophe naturelle, et celle de la petite Kaukab Al Dayah, victime civile d'actes de guerre? Selon Korkos, quelle que soit la différence de contexte, «le chaland qui passe à l'ombre du kiosque n'a pas le temps d'opérer cette distinction, aussi juste soit-elle. Il se prend dans la face la photo de Gaza qui lui rappelle immédiatement celle de Colombie.» Cette certitude est révélatrice. En réalité, entrevoir une parenté entre ces deux images n'est possible qu'à la condition de percevoir l'invasion israélienne de Gaza (et ses inévitables "dégâts collatéraux") comme une tragédie dont nul, sinon le destin, n'est responsable.

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La face cachée du virtuel

image Pourquoi avoir attribué aux pratiques numériques le qualificatif trompeur de "virtuel"? Ni la correspondance, ni le téléphone, ni la télévision hertzienne, toutes pratiques impliquant une relation à distance, n'ont été décrites comme des expériences situées en dehors de la "vraie vie". Dans mon coin, on procède actuellement à l'installation d'un réseau de fibre optique, donnant accès au très haut débit. Pelleteuse et équipe de travaux publics affrontent la froidure de décembre pour une activité des plus concrètes. Une piqure de rappel pour se souvenir que toutes les belles images que produisent nos écrans d'ordinateur supposent l'existence d'infrastructures et de circuits qui n'ont rien de virtuel, mais qu'il serait plus exact de décrire comme dissimulés.

Jadis, la connexion au réseau téléphonique ou hertzien se matérialisait par un câble tiré du poteau le plus proche ou l'installation d'une antenne par un ouvrier spécialisé. Caractérisée par l'emprunt de canaux existants et l'absence d'intervention physique à domicile, l'extension du haut débit a sans doute été, de toutes révolutions technologiques, la plus discrète. Ces traits ont-ils confirmé l'apparence d'immatérialité volontiers associée à la société de l'information? Voir des terrassiers creuser une tranchée constitue un antidote efficace à cette fiction.

Extension du domaine de la recherche vidéo...

...ou l'avènement de la voie remontante

D’après un rapport de ComScore, YouTube était dès le mois d’août 2008 devenu le deuxième plus important site générateur de trafic de recherche du net grillant la politesse à Yahoo! et se positionnant dans la roue de son grand frère Google.

Mais voilà, au cours de la nuit du 4 au 5 décembre 2008, YouTube a enclenché le turbo-boost et a déployé ce qui s’avère être le plus important portail de recherche vidéo au monde voire le plus important portail de recherche tout court en termes de reach (l’estimation de cette assertion reste à faire).

Pas de révolution majeure dans l’ergonomie du site pour arriver à ce résultat. YouTube a simplement incorporé dans l’ensemble des lecteurs exportables de sa plateforme un champ de recherche vidéo.

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Du cinéma dans le camphone (dialogue)

André. — Gaby, je crois que j'ai compris de quoi on parlait hier. Je relevais la notion de "supense" que tu évoques dans ton dernier billet à propos de Qik, la plate-forme de vidéos de camphones. Puis on a parlé de l'absence de commentaires et de tags, que j'ai comparé à la césure du muet et du parlant. En fait, on parlait de cinéma. Dans l'univers du web, qui est encore structuré comme un livre, Qik renvoie à autre chose. Quelque chose du cinéma. Le cinéma, ce n'est pas le montage, ce n'est pas le récit. Le cinéma, c'est d'abord ce qui fait rêver. Et Qik est terriblement romanesque. L'absence de texte y est pour beaucoup.

Gaby. — Oui, c'est exactement ça... Qik est un peu le super 8, le home video, mais du web... Le suspense est d'abord dû au live stream – on ne sait pas quand ça va s'arrêter. Ensuite la durée des vidéos, qui ressemblent à une bande annonce. Il y a aussi le côté "j'essaie de deviner la fin", le côté caméra subjective. Souvent, les dialogues n'existent pas, parce qu'il s'agit d'un essai de l'outil. Ca devient comme une sorte de conversation intérieure, et comme toute conversation personnelle et intime elle a du mystère et du suspense.

L'absence de commentaires? Il n'y a rien à commenter. La légitimation de l'image vient de l'image elle-même. Ici, nous ne sommes ni autour ni sur, ni avec les images. ici on est plein dedans – ou DANS, ou DANSE ;)

To be continued...

Le croc du diable, ou le terrorisme illustré

J'appelle "journalisme visuel", non la traduction en images d'une information (qu'exprime plus justement le terme "illustration"), mais au contraire une construction ou une organisation du récit sur la base d'une iconographie. Le récent épisode des "saboteurs de la SNCF" nous en offre un cas exemplaire. Après un emballement médiatique digne des pires tragédies, chaque jour qui passe rapproche d'un nouvel Outreau l'incarcération sans la moindre preuve matérielle d'un groupe d'alters.

Entre le 10 et le 11 novembre 2008, un ensemble d'incidents initialement caractérisés par le directeur de la SNCF comme des «actes de malveillance», ayant eu pour conséquence essentielle de provoquer le retard de trains, vont être requalifiés par le ministère de l'Intérieur comme des actes de terrorisme.

Dans ce processus, une image a joué un rôle décisif. Le 10 novembre, la veille de l'arrestation, le Figaro.fr publie un groupe de quatre photographies intitulé "Le caténaire de la peur" (sic, ce titre sera rapidement corrigé pour devenir "Les images exclusives de la caténaire de la peur"). Au lieu de comporter le nom du photographe, ce reportage est curieusement légendé: "Photos Le Figaro Magazine". Le texte explique qu'il s'agit des «images du dispositif utilisé par les saboteurs en quatre points différents du réseau à grande vitesse dans la nuit de vendredi à samedi. Ces photos ont été prises sur la ligne du TGV Est après le passage du train ouvreur, alors que les services d’entretien de la SNCF arrivaient sur les lieux.» Cette description suggère qu'il s'agit de photographies réalisées par les services de la SNCF, communiquées à la rédaction du Figaro Magazine.

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Beyond the photograph: Science and the antique in the work of William Henry Fox Talbot

image After André Gunthert's lecture in the lhivic seminar on the early days of the digital photograph and its 'inventor', we returned to one of the inventors of analogue photography, to William Henry Fox Talbot (1800-1877). Talbot is now primarily remembered as one of the pioneers of photography, but his work ranged across the natural sciences, classical scholarship and Assyriology. The recent acquisition of Talbot's archive, including his hitherto neglected non-photographic notebooks, by the British Library now provides an opportunity to uncover Talbot's various interest and outstanding role as a Victorian universal scholar.

The aim of the project "Beyond the photograph: Science and the antique in the work of William Henry Fox Talbot", which began in October 2007, is to catalogue the approx. 330 notebooks and situate the work of the inventor of the positive-negative photographic method on paper in a wider historical and scientific context. Through an examination of archival material at the British Library and elsewhere, this project also aims to produce a doctoral thesis on new aspects of the work of Talbot in addition to the catalogue of his notebooks. The thesis explores Talbot's interest in photographic inventions in connection to his lifelong significant scholarship in Archaeology, Classics and Assyriology, allied to a broader academic programme of research in the history of Middle Eastern Archaeology. When Henry Austen Layard, after his Assyrian excavations in ancient Mesopotamia in the 1840s and 1850s, brought back numerous objects to the British Museum, Talbot became one of the four leading experts in the decipherment of cuneiform. At that time, Archaeology and Assyriology started to establish themselves as disciplines and photography quickly became one of the most important tools for archaeological research. Hence, Photography and Archaeology/Assyriology were directly linked to each other in the 19th century. Talbot as a leading expert in both fields offers an exceptional case study to show how the disciplines have been closely linked to each other in practical terms. For the French context it is crucial to mention, that the first scientific use of Talbot's technique in Mesopotamia was carried out by the French expedition team lead by the archaeologist Victor Place in the 1850s. The project is supported by a collaborative doctoral studentship awarded by the AHRC to the University of Cambridge (Professor Simon Schaffer, Department of the History and Philosophy of Science) with the British Library. Link: http://www.bl.uk...

Résumé de la présentation par Mirjam Brusius dans le cadre du séminaire "Recherches en histoire visuelle", EHESS/INHA, 13/11/2008.

Derrière la retouche, l'aveu de l'illustration

L'Express nous apprend que le Figaro, dans son édition du 19 novembre dernier, a délicatement ôté une bague en diamants d'un prix de 15.600 euros du doigt de la ministre de la justice (photographie de François Bouchon/Le Figaro). Un lecteur médisant pourrait prendre cette opération pour une manipulation à caractère politique: journal pro-gouvernemental, mais néanmoins conscient des difficultés de la France qui se lève tôt, Le Figaro est soucieux de corriger les maladresses superficielles des ministres les moins expérimentés. Le cas est en réalité beaucoup plus intéressant. Répondant aux questions d'Eric Mandonnet, la rédactrice en chef du service photo du quotidien, Debora Altman, précise: «On a bouclé dans l'urgence. On assume. On ne voulait pas que la bague soit l'objet de la polémique, alors que le vrai sujet était la pétition des magistrats. Rachida Dati n'a rien à voir avec ça.»

C'est à ma connaissance la première fois qu'un cas de retouche d'image dans un organe d'information national est pleinement admis. On se souvient des dénégations embarrassées de Paris-Match lors de ses manipulations anatomiques du chef de l'Etat, assurant que «l'altération des photos» doit être «strictement interdite». Témoignage des progrès de la culture de la retouche, ces pieux mensonges ne sont plus de mise. Mais l'aveu assumé de la correction dévoile un autre pan du travail de l'image, lui aussi habituellement passé sous silence. Admettre qu'il fallait ôter le bijou parce qu'il risquait de brouiller la lecture, c'est admettre qu'on a enfreint le dogme selon laquelle l'usage de la photographie dans la presse n'est déterminé que par le primat de l'information. En concédant la retouche, on reconnaît clairement que l'image n'intervient ici qu'à titre d'illustration, comme un matériau à caractère décoratif, sans aucune nécessité journalistique.

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