Actualités de la Recherche en histoire visuelle

 

Le journalisme en chaussons

Ah, les bouchons des départs en vacances! De l'aménagement du calendrier à celui des flux de transport, il y aurait bien des scénarios susceptibles de remédier à ce fléau. Mais on ôterait ce faisant un des rendez-vous essentiels (avec le baccalauréat, la rentrée scolaire et les cadeaux de Noël), qui structurent l'agenda des journaux télévisés. Compte tenu de la noble mission du journalisme, l'importance accordée à ces sujets mineurs pourrait faire sourire. Mais si on observe en toute objectivité le travail que réalisent les professionnels dans ces circonstances, on est obligé de l'admettre: ils ne sont jamais aussi bons que lors de ces rendez-vous récurrents. La richesse et la variété des angles, la profusion des reportages et du direct, la profondeur et l'intérêt des expertises: on aimerait que tous les sujets soient traités avec les mêmes égards que ces marronniers. Mais voilà, contrairement à l'idée reçue qui voudrait qu'un journaliste soit formé pour réagir à l'actualité, il est plutôt désarçonné par l'imprévu et n'aime rien plus que la répétition. Comme les JO ou une éclipse de lune, un événement prévisible de longue date permet une préparation minutieuse, sans la pression du stress et les pièges de l'inconnu. Certains penseront que ce journalisme en chaussons est loin d'Albert Londres, de Seymour Hersh ou de Christophe Barbier. Mais il est au plus proche de la réalité d'un métier qui privilégie le confort de la récurrence et la facilité de l'itération. Un trait qui explique bien des travers du débat public.

Les chats, les marmottes et les fins de la participation

Novövision est un de mes blogs préférés. Les billets du maître des lieux, Narvic, font le plus souvent preuve de profondeur, de subtilité et de pondération et témoignent d'une connaissance approfondie des mécanismes du web. Ses aperçus d'insider des milieux du journalisme fournissent une vision précieuse sur l'évolution contemporaine de cette profession. De plus, il me cite à tour de bras, ce qui me le rend extrêmement sympathique. — Et là, mes lecteurs les plus assidus attendent le "mais" qui va nécessairement suivre cette brassée de fleurs des champs. Effectivement, je dois dire mon désaccord avec son dernier billet, "Le Web 2.0: une bulle qui se dégonfle lentement". Faute de temps, je ne répondrai pas in extenso au constat global de «l'effondrement» qu'il propose (mais je compte sur mes commentateurs pour me seconder) et me bornerai à répliquer au premier volet du papier, consacré à la promesse soi-disant trahie de l'User generated content.

Qu'est-ce que l'UGC? Disons pour simplifier (mais à vrai dire, à peine) que cette expression désigne les photos et les vidéos que vous et moi envoyons sur Flickr ou sur Youtube. Premier problème: dénommer ces contributions "User generated content" est déjà une façon d'orienter le débat. De la même façon que Bourdieu, dans Un art moyen (Minuit, 1965), lorsqu'il qualifie de «photographie amateur» les productions privées, les installe dans un réseau signifiant qui les dévalorise par avance (le photographe amateur est le contraire du professionnel, celui qui ne sait pas utiliser correctement le matériel, etc.), rentrer dans la logique d'une définition des contenus partagés qui les met en balance avec la production professionnelle donne la réponse à la question avant même de l'avoir posée.

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De quoi l'antisémitisme est-il le nom?

De celui qui oeuvre contre son propre intérêt, on dit qu'il se tire une balle dans le pied. Mais on cherche encore la figure qui décrirait tout un peloton d'exécution occupé à se massacrer les arpions. Après Claude Askolovitch, après Philippe Val, après Bernard-Henri Lévy, c'est Laurent Joffrin qui vient rejoindre la troupe des snipers manchots. Avec l'audace qui le caractérise, le directeur de Libération pousse l'exercice jusqu'au hara-kiri, convertissant une diatribe contre l'antisémitisme en pure proclamation raciste (article corrigé aujourd'hui dans sa version en ligne après de nombreuses réactions de lecteurs, voir ci-dessous la mention originale). Mais à tous ceux qui ont été abasourdis par la montée en régime de l'affaire Siné, le suicide en direct de Joffrin livre quelques clés précieuses pour comprendre le mode d'emploi de l'accusation d'antisémitisme.

Comment transformer la vigilance en préjugé? Règle numéro 1: emprunter aux antisémites leur mode de raisonnement, qui consiste à appliquer la grille raciale à tort et à travers. Commentant la phrase incriminée de Siné dans Charlie («Il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit!»), Claude Askolovitch, sur RTL, déduit: «Sous-entendu, pour faire son chemin, vaut mieux être juif.» Manque de chance, tel n'est pas le sous-entendu de cette phrase. «Il fera du chemin dans la vie, ce petit!» vise évidemment l'arrivisme de Jean Sarkozy, jeune politique pressé.

Règle numéro 2. Dans la France du ministère de l'immigration et de l'identité nationale, gangrénée par un racisme omniprésent, qui a fait le succès du Front national avant de garantir l'élection de Sarkozy père, produire un distinguo aussi subtil qu'artificiel entre antisémitisme et "anti-intégrisme musulman" (Joffrin: «Réprouver l'intégrisme musulman et dénoncer le pouvoir supposé des juifs ce n'est pas la même chose. On est anti-intégriste dans le premier cas, raciste dans le second. On choisit sa religion, on ne choisit pas sa race.») L'historienne Esther Benbassa a dit ce qu'il fallait penser de ces acrobaties dangereusement boîteuses.

Règle numéro 3. Derrière l'accusation d'antisémitisme, ce qui se cache est bien souvent un incontrôlable prurit antigauchiste. On le constate: d'Askolovitch, qui déclare les chroniques de Siné d'un «gauchisme imbécile», à Joffrin, qui vise les «bataillons quelque peu cacochymes de l’extrême gauche antisioniste», en passant par BHL, qui profite de l'affaire Charlie pour régler ses comptes avec Alain Badiou et l'«islamo-gauchisme», la rage des intellectuels médiatiques à débusquer la haine du juif s'abreuve à une source des plus politiques. C'est l'ineffable Alain-Gérard Slama, commentant Askolovitch sur RTL, qui dévoile le raccourci sous-jacent: «Il y a souvent des liens entre la virulence dans la dénonciation de l'argent, des riches, et l'antisémitisme.» On ne saurait mieux dire que la conscience somnambule du régime. A force de mauvaise foi et d'aveuglement, l'anti-antisémitisme est devenu le nom d'une bien nauséabonde dérive, qui n'a plus rien de la vigilance éclairée, mais tout du règlement de comptes néo-conservateur.

Illustration de Siné, extrait de Complaintes sans paroles de Siné avec d'horribles détails et une préface de Marcel Aymé, Jean-Jacques Pauvert, 1956 (détail).

Lire la suite: "Il faut sauver l'argument d'antisémitisme" (03/08/2008).

Patrick qui?

image J'admire Christian pour avoir consacré un billet malin au départ de PPDA. Pour ma part, je suis au regret de le constater, trente ans d'exercice d'un pape de la médiasphère n'ont pas produit chez moi la plus petite trace susceptible de motiver le moindre avis. Triste destin que celui de l'animateur de JT qui, en dépit d'une exposition quotidienne, ne laisse qu'une si faible empreinte. A tout le moins son départ donne-t-il l'occasion de mesurer les véritables effets de l'existence médiatique. Et comme pour le cas Bétancourt, c'est encore grâce à internet qu'on perçoit le mieux la disproportion entre l'hypertraitement sélectif de la machine médiatique et la perception réelle de ces événements.

PS. Ah oui, je n'avais pas encore évoqué ici la libération d'Ingrid. On peut faire court. Mesuré à l'aune de la croyance en un système de l'information rationnel, la démesure du traitement médiatique a pu apparaître choquante, excessive ou vaine. Je pense tout le contraire. Ce sont de tels événements qui nous dévoilent l'inanité de cette mythologie, et manifestent dans toute sa limpidité la mission du journalisme. Celle-ci n'a guère varié depuis Homère: nous faire trembler, gémir, pleurer ou rire tous ensemble, accomplir la purgation des émotions par le récit partagé. Plutôt que l'instrument d'une démocratie éclairée, le journalisme est un art social qui s'ignore.

Ce que Versac m'a appris

image On reconnaît les bons blogs à ce qu'ils nous apprennent. J'ai beaucoup appris chez Versac, et d'abord ce que pouvait être un exercice libre et éclairé du blogging. J'ai beaucoup aimé ça. Cette curiosité-là, que ne guide nul consensus, nulle obligation, juste celle qui vous mène d'elle-même au bon endroit. Cette générosité-là, celle qui donne en partage, non du haut d'une autorité ou pour justifier un salaire, mais en toute gratuité. Cette disponibilité-là, si étrange pour celui qui ne sait que toiser, si étonnante par son respect, sa patience. Cette humanité-là, toute prête au doute, à la faille et même à l'emportement, dans l'absolue confiance qu'elle fait à la sincérité du moment – et à ses lecteurs. C'est tout cela que j'ai découvert chez Versac, soir après soir, matin après matin, par les petits touches discrètes de l'impressionnisme du blog. Ce que ne comprendront jamais ceux qui font du blog comme ils parlent dans leurs micros, c'est que dans ce nouveau monde qui se redessine chaque jour, il y a tant à apprendre. Voilà pourquoi, oui, Versac aura été pour moi l'un de ces phares, trop rares, dans la brume d'internet. Jamais au sens d'une autorité. Toujours au sens de ce qui éclaire lorsqu'on cherche son chemin, ce qui cligne de l'oeil quand on se croit arrivé à bon port. Aujourd'hui, Versac éteint la lumière. On ne confondra pas une publication et son auteur. Nul besoin de pleurer Nicolas, qu'on retrouvera sans tarder sur d'autres routes. Mais saluer le bel instrument qu'il a créé, lui dire tout le plaisir qu'on a eu à le lire et l'en remercier avec chaleur. Merci pour cette totale absence d'arrogance – cette qualité si incompréhensible pour ceux qui se rient des blogs, ce bol d'air pur dont nous avons tant besoin. Je n'oublierai pas Versac et tout ce qu'il m'a appris – jusqu'à sa dernière leçon. Chapeau bas, camarade, et à très bientôt.

Voyage au pays des mashups: Fastr

image Selon Wikipédia, un mashup est une application composite «qui combine du contenu provenant de plusieurs applications plus ou moins hétérogènes. On parle de mashup artistique ou de mashup technologique (…). On parle de mashup dans le cadre d'une superposition de deux images provenant de sources différentes, superposition de données visuelles et sonores différentes par exemple dans le but de créer une expérience nouvelle.»

Avant d’être appliqué aux recombinaisons de données sur internet, ce terme définissait un style de production musicale. Apparu dans les années 1980, le mash-up est une forme de remix associant dans un même morceau deux ou plusieurs titres existants, mêlant généralement les parties vocales d'un morceau sur la musique d'un autre. Par extension, cette expression sera également appliquée aux productions vidéo mélangeant images et fond sonore de sources différentes. Quelque soit le domaine dans lequel on l'utilise, le terme de mashup désigne toujours un processus libre de transformation créatrice et de recombinaison, une culture du remake qui se nourrit de remaniements et de reprises, basée sur une éthique de l'emprunt et du partage créatifs.

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La lecture exportable, ou la mort du copyright?

image La propriété intellectuelle ou sa version anglo-saxonne, le copyright, protègent l'auteur contre toute exploitation non autorisée de son oeuvre, et ce jusqu'à 70 ans après sa mort. Cette protection ne connaissait jusqu'à présent que deux exceptions majeures: la copie privée et le droit de citation. Selon l'article L 122-5 du Code de la propriété intellectuelle: «Lorsque l'oeuvre a été divulguée, l'auteur ne peut interdire: les représentations privées et gratuites effectuées exclusivement dans un cercle de famille (...); les analyses et courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d'information de l'oeuvre à laquelle elles sont incorporées.»

Avec le content embedding, ou lecture exportable, le web dynamique a ouvert une troisième brèche dans la forteresse de la propriété intellectuelle. Depuis la création de YouTube, en 2005, cette fonction est familière à tout titulaire de blog ou de compte web 2.0: pour intégrer dans sa page une vidéo issue de la plate-forme visuelle, il n'est pas nécessaire d'en recopier le contenu, puis de le retélécharger sur son propre serveur. Il suffit de copier une ligne de code, disponible sous l'intitulé "embed", puis de la coller sur son propre site. Dans un environnement adéquat, cette série d'instructions permet de restituer la visualisation de la séquence dans des conditions similaires à celles offertes par la plate-forme.

Le principe de la lecture exportable a été vulgarisé par les sites de partage de vidéos pour éviter de pénaliser les usagers par la répétition de longs téléchargements et pour augmenter la viralité des contenus, tout en esquivant les blocages du copyright. Pourtant, loin de se limiter à ce contexte, elle est utilisée par la plupart des plates-formes de partage de contenus. De nombreux usagers l'ignorent, mais faute d'un paramétrage volontaire, la mise en ligne de photographies sur Flickr procure à n'importe quel internaute la même possibilité, conforme aux règles de la communauté, d'une diffusion externe sans demande d'autorisation préalable.

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Carnaval de la recherche à visage humain

Editeur de Revues.org, Calenda et l'Album des sciences socales, le Centre pour l’édition électronique ouverte (Cléo) propose sous l'intitulé de "Carnaval des carnets de recherches en sciences humaines et sociales" une sélection régulière des meilleurs blogs. ARHV a l'honneur d'y figurer aux côtés des excellents Langue sauce piquante, La feuille, Affordance.info, Open access blog et Figoblog.

De la part de l'équipe auprès de qui j'ai appris les rudiments du web 2.0, cette mention me fait le plus grand plaisir. Je me souviens encore du jour où, penaud, j'annonçais sur la liste de Revues.org la création de mon premier blog sous Blogger, m'attendant à une volée de bois vert. 700 billets et près de trois ans plus tard, la métamorphose n'est pas encore achevée, mais elle a clairement dépassé le stade de l'irréversibilité. Prolongement idéal du séminaire de recherche, le blog est un merveilleux outil scientifique, une mémoire de travail et un accélérateur de recherches comme je n'en ai jamais eu. Il produit un nouveau point d'équilibre entre la formalisation de la chose publiée et la prise de note, le brouillon ou l'expérience. Il renouvelle la dynamique de l'échange entre pairs grâce au partage sur la place publique. Il développe l'imagination et encourage à tester les limites. Mais ce qu'il apporte, il le fait en douceur, au rythme de chacun, sans obligation, avec beaucoup de tolérance pour les essais et les erreurs. C'est peut-être pour cette raison, parmi toutes les autres, qu'il s'adapte si bien à la pratique de la recherche. Face à d'immenses défis, l'institution savante est soumise à une inflation vertigineuse de ses dispositifs et de ses procédures. Instrument d'une science à visage humain, le blog contribue à rééquilibrer le rapport entre l'institution et le véritable producteur des connaissances: le chercheur. Je suis certain que c'est exactement de cela dont nous avons le plus besoin aujourd'hui.

La tactique du coup de grâce

image Quelle est la meilleure tactique pour se débarrasser des derniers reliquats de l'Etat-providence? Affamer d'abord la bête, puis, lorsque celle-ci n'a plus que la peau sur les os, lui donner le coup de grâce en disant: ça vaut mieux comme ça. Au lieu de la levée de boucliers que suscite toute modification institutionnelle, cette technique encourage une réception apaisée et complice.

Mise au point par la droite américaine pendant les années Reagan, cette tactique a été parfaitement acclimatée en France. Après le démantèlement du CNRS, le retour au contrôle direct de l'Elysée sur la télévision publique en a montré le scénario dans sa beauté sulpicienne. Il fallait écouter les apôtres gouvernementaux nous expliquer qu'il s'agissait d'un progrès dans la transparence pour constater l'efficacité du piège. C'est donc parce que l'Etat n'a jamais su donner les moyens de son indépendance à l'institution qu'il a fondé dans ce but que celle-ci se voit dépouillée de ses missions. Dans la France de 2008, nul ne songe qu'on aurait pu expérimenter la direction inverse, en conférant au CSA une dose de liberté ou de représentativité citoyenne. Tout à la démonstration que l'hypocrisie sarkoziste est capable de dépasser l'hypocrisie mitterrandienne, le chef de l'exécutif a évidemment d'autres chats à fouetter.

Laissons-le lutter contre le fantôme des années Minitel. En restaurant la télévision d'Etat sur toutes les chaînes, il ne fait qu'accélérer un processus de transfert qui trouble jusqu'à Arrêt sur images. Dans son plaidoyer du jour pour la télé publique, Daniel Schneidermann admet que «le combat n'est pas enthousiasmant». Il est vrai qu'en cherchant les motifs qui pourraient nous convaincre, l'éditorialiste chante surtout les louanges d'internet. On ne peut pas lui donner tort. Tant que l'actuel président pensera que sa réélection en 2012 dépend du contrôle des moyens d'avant-hier, il contribuera mécaniquement à accroître l'attractivité du canal de demain. Avec tous nos encouragements.

Edit du 01/07/08. Démonstration inattendue de l'axiome ci-dessus: le soir même de l'intervention sur FR3 du chef de l'Etat, rue89 diffusait un "off" des quelques minutes précédant l'émission, où l'invité s'offusque qu'un technicien refuse de le saluer. Il y aurait beaucoup à dire sur ce geste de défi, en passe de devenir une nouvelle figure de style du régime. Mais dans le match télévision vs internet, il y a fort à parier qu'on ne retiendra de l'épisode que ces quelques minutes de footage, plutôt que l'émission d'une heure et quart. Un déplacement qui en dit long, et que tous les efforts de contrôle semblent impuissants à contrecarrer...

Vive le journalisme visuel!

image Parmi les expérimentations du nouveau journalisme en ligne, 20minutes.fr propose un système de traitement de l'actualité sous la forme de diaporamas, séries d'images légendées réunies par thèmes. Sous l'intitulé "En images", ce principe a pour avantage de recycler avec l'élégante hypocrisie d'un habillage "journalistique" les sujets les plus trash et les plus bas de gamme. Exemple avec le thème "Les photos les plus controversées".

En voyant la photo de Brooke Shield enfant (Gary Gross, 1975), celle de la pyramide de corps d'Abou Ghraib ou de l'agonie de la petite colombienne (Franck Fournier, 1985) en appel de une, on se dit qu'on a déjà vu ça quelque part. Le feuilletage le confirme: toutes les photos sont issues du catalogue de l'exposition "Controverses", présentée à Lausanne en avril dernier, qui tirait tout son intérêt d'un travail de contextualisation approfondi. Les légendes du diaporama résument brièvement la documentation réunie par Daniel Girardin et Christian Pirker – jusque dans ses erreurs (la photo d'Abou Ghraib n'est pas anonyme, ni datée de 2004, elle a été prise le 7 novembre 2003 à 11h51 par Sabrina Harman). Ce n'est qu'en allant jusqu'au bout du diaporama qu'on découvre, sur la dernière image, la mention: «Toutes ces photographies sont issues du livre Controverses, une histoire juridique et éthique de la photographie, éditions Actes Sud, 45 euros», avec un lien renvoyant à un article d'Elodie Drouard, daté du 25 juin, présentant rapidement le catalogue d'une exposition qui a fermé ses portes le 1er juin (le rapport à l'actualité de cet article me semble plutôt provenir du billet de Pierre Assouline, publié le 24 juin, qui annonce – ce qui est une vraie information – que l'exposition du musée de l'Elysée sera accueillie par la BnF en 2009).

Qui lira cet échantillon comme une introduction à l'exposition de Lausanne ou à son catalogue? La façon dont il est présenté vise à camoufler sa source plutôt qu'à la mettre en valeur. Exploitant sans vergogne un corpus qui a demandé plusieurs années de recherche, ce traitement visuel présente le triple avantage de n'avoir pas été très long à faire, de passer aux yeux d'un lecteur pressé pour une enquête de la rédaction, et de fournir un sujet racoleur à souhait. Vive le nouveau journalisme!

Le gratuit est-il vraiment un désastre pour la démocratie?

Critiquant les méfaits de la gratuité à l'occasion de la discussion sur le projet de loi Hadopi, Luc Le Vaillant, journaliste à Libération, reprend les arguments tirés de l'évangile du "there is no free lunch", assortiment d'idées reçues sur l'inévitable marchandisation des échanges culturels diffusé par les lobbies industriels. Sur cette base, il peut paraître logique d'affirmer que «la préférence d’Internet pour la gratuité est en train de faire exploser l’ensemble du système informationnel et culturel». Mais est-il juste d'étendre le modèle de l'industrie de la musique enregistrée ou de la presse payante à l'ensemble des échanges culturels, pour prédire «un désastre annoncé pour la démocratie citoyenne»?

Les économistes ont trop souvent limité leur travail à l'analyse des échanges monnayés, laissant dans l'ombre des pans entiers de nos sociétés, qui ne relèvent que marginalement de ce principe. Pourtant, dans les domaines des arts, des savoirs et des pratiques culturelles, il est facile de montrer que les choix essentiels relèvent de l'usage gratuit et de l'appropriation collective, et que l'avis général est qu'un droit de propriété sans limite serait insupportable pour la collectivité. Quelques exemples.

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Small is beautiful (5): le journal papier

Ce matin, j'ai acheté un journal papier. Non pas tellement que j'en avais besoin, mais il me fallait un timbre amende. Et comme je ne vais plus souvent voir mon buraliste, et que je me sens un peu gêné devant lui, j'ai pris comme naguère un Libé sur le présentoir. C'est à partir de ce moment que je me suis aperçu que ma mutation était achevée. En sortant mon porte-monnaie, un doute: c'est combien déjà? Le buraliste a vu la panique dans mon regard, il a fallu qu'il énonce «un euro vingt» pour y mettre fin. Une fois dehors, mon exemplaire plié sous le bras, j'étais content: je me suis dit, ça me rappelle autrefois, comme un souvenir de vacances, un truc sympa qui s'est perdu.

image Rentré à la maison, en dépliant l'objet, tout me semblait étrange: le contact du papier, cette chose qui s'ouvre comme un paquet cadeau, la bizarrerie du contraste, le texte si gris, les couleurs éteintes. En essayant de lire le premier article, ça m'a frappé: les caractères étaient trop petits. Il est vrai qu'à mon âge, la presbytie marque des points tous les ans. Je me suis dit: maintenant que les journaux s'adressent à un public de vieux, il faudrait tout de même qu'ils s'adaptent. C'est là que je me suis rendu compte du confort de lecture de mon 24", de son contraste juste comme il faut, de ses couleurs douces et profondes.

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Requiem pour Elkabbach

Georges Marchais a finalement gagné. On apprend aujourd'hui que Jean-Pierre Elkabbach sera remplacé dès la semaine prochaine à la tête d'Europe 1 par Alexandre Bompard, patron des sports du groupe Canal+ et ancien collaborateur de François Fillon (ce qui ne devrait pas modifier beaucoup la ligne politique de la station). Un départ sans gloire, après l'annonce prématurée de la mort de l'ami des mémés. Parmi les innombrables agressions que l'intervieweur réservait avec constance aux syndicalistes, aux représentants des partis de gauche et autres fonctionnaires, je retiendrai celle adressée un matin à un chercheur du CNRS. Il s'agissait de confronter le scientifique avec le comble de l'ignominie libérale: le bénéfice d'un «poste à vie». Cher Jean-Pierre, toi que j'ai toujours entendu causer dans le poste depuis ma tendre enfance, toi qui l'a conservé jusqu'au bel âge de 70 ans, n'as-tu pas été heureux de pouvoir faire ton métier, celui que tu aimes et que tu as choisi, jusqu'au bout – et même au-delà? Alors tu comprendras qu'un chercheur reprenne en guise de salut ce voeu historique: tais-toi, Elkabbach!

(Un voeu qui n'est pas près de se réaliser, car dans le privé, les postes à vie s'étendent largement au-delà des limites usuelles: le journaliste le plus décrédibilisé du PAF devrait conserver son interview politique du matin sur Europe 1. En bonne logique manageriale, la tête de turc de la blogosphère devrait également se voir confier la direction de Lagardère News, structure vouée à mettre en valeur les contenus numériques du groupe. Cherchez l'erreur.)

Dans la peau d'un blog embedded

Trois mois après le lancement du Flipbook, il est temps de dresser un bilan de l'expérience. Sur la suggestion de mes camarades de la rédaction web de 20 Minutes, j'avais créé ce second blog avec l'idée de disposer d'un outil de prise de notes plus souple qu'ARHV, débarrassé notamment des contraintes liées à son branding universitaire. Il s'agissait également d'expérimenter le principe du blog embedded: sachant que 20 Minutes fait partie des sites français les plus consultés, être hébergé sur sa plate-forme devait permettre d'accéder à des audiences supérieures à celles d'ARHV et de se frotter à un lectorat différent.

33 billets et 308 commentaires plus tard, le premier volet de l'expérience n'a été qu'a demi satisfaisant. Malgré certaines ouvertures thématiques, il m'a fallu me rendre à l'évidence: on ne se refait pas. Mon souhait de me livrer à une prise de notes moins structurée (qui était en principe la condition de possibilité pour faire face à la gestion simultanée de deux blogs) n'a pas vraiment fonctionné. Combien de fois, au moment de choisir le support d'un billet, me suis-je dit: ça, c'est pour le Flipbook! Traduction: l'idée à développer présentait a priori un caractère moins élaboré, une réflexion moins aboutie. C'était oublier que la rédaction est précisément un exercice de structuration et d'organisation de la pensée. J'avais beau commencer mon billet sans y voir clair – une ou deux heures plus tard, l'écriture avait débrouillé les fils et livrait un résultat qui n'aurait pas juré parmi les posts du blog concurrent.

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Qui sont les assassins de la presse?

image Avec Daniel Schneidermann, Jean-François Kahn est l'un des rares journalistes à avoir conservé son sens critique à l'égard de sa profession. Dans un récent article au titre évocateur ("A ceux que ne révolte plus l'assassinat possible de la presse quotidienne", Marianne, n° 578, 17/05/2008), il fustige une nouvelle fois avec énergie l'«asservissement croissant» d'une presse en voie de désagrégation. Là où j'ai du mal à suivre le raisonnement, c'est quand ces vigoureux polémistes effectuent in fine l'immanquable tête-à-queue qui revendique pour le coupable le privilège de poursuivre dans l'ornière. A-t-on vu poindre une esquisse de guérison des maux qu'ils dénoncent inlassablement? Leurs avis éclairés ont-ils enfin été entendus par leurs confrères? Que nenni! Ce qui n'empêche nullement Kahn de conclure contre toute logique que «la disparition, ou la mise sous tutelle, du Monde constituerait un crime contre la République presque au même titre que la disparition ou la mise sous tutelle du Parlement.» Puis, plus loin, que «les citoyens de ce pays, les démocrates de quelque sensibilité qu'ils se réclament, ne devraient épargner aucun effort, reculer devant aucune mobilisation ou apport. Il ne s'agit pas seulement de nos confrères du Monde; il s'agit aussi de nous tous, lecteurs ou non lecteurs, mais républicains.»

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