Actualités de la Recherche en histoire visuelle

 

Le filtrage d'internet, ou comment rejouer le fiasco des DRM

image Après la Chine ou l’Arabie Saoudite, l'Australie et l'Allemagne s'apprêtent à filtrer l'accès du public à internet dans le but d’éviter l'exposition à des contenus illégaux, notamment pédo-pornographiques. Le site Homo numericus fait le compte des pays touchés par cette vague, qui pourrait bien s'étendre prochainement à la France.

Avec les propos de Frédéric Lefebvre à l'Assemblée nationale, divers indices suggèrent qu'une tendance proche du pouvoir pousse vers un «contrôle» du web. Après la diabolisation de Facebook, la télévision publique poursuit de son côté la dramatisation du débat avec un reportage du magazine Complément d'enquête ("Ces ados qui nous échappent", France 2, 19/01/2009), très alarmant sur le «tsunami pornographique» qui attend les jeunes sur la toile.

Les intentions qui président à ces projets de censure paraissent des plus louables. Comment refuser de protéger nos enfants contre la vision de spectacles choquants ou les agressions de pervers sexuels? Notons toutefois que cet argument est à ranger dans la catégorie de ceux qui, avec la menace terroriste, ont servi dans la période récente aux Etats démocratiques à s'exonérer des principes qui les fondent pour imposer aux populations des dispositions d'exception et étendre systématiquement leur contrôle. Le risque existe qu'un gouvernement allergique aux contre-pouvoirs se serve de ce prétexte pour museler un média rebelle.

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Pourquoi la télé diabolise Facebook

«Ne pas s'inscrire sur ces sites de réseaux sociaux.» Tel était le conseil conclusif après le reportage diffusé par France 2, le 4 décembre 2008, dans l'émission Envoyé spécial ("Planète Facebook", 32", par Jérémie Drieu et Matthieu Birden). Quelques mois après l'achèvement de la campagne victorieuse de Barack Obama, qui avait su trouver dans la convivialité de Facebook le moyen de favoriser une relation plus souple et plus moderne à la mobilisation politique, la France de la loi Hadopi, parfaitement servie par la télévision publique, marquait encore une fois sa différence.

Aux Etats-Unis, où la série télévisée "Les Simpsons" peut parodier "Everyday", la vidéo culte de Noah Kalina, les pratiques numériques sont pleinement intégrées à la culture commune. Mais au pays de Nadine Morano, foin de digital literacy, on en est encore à la "fracture numérique". Autrement dit à l'ignorance et au rejet, qui continuent de structurer le rapport de l'intelligenstia ou des grands médias à la société de l'information.

Quel intellectuel français a pris des positions marquantes en faveur du web 2.0? Quel journal national a porté un regard éclairé sur les réseaux sociaux? Quel ouvrage nous a expliqué la nouvelle économie que nous préparent les grands moteurs de recherche? Je compte sur mes lecteurs pour combler mes lacunes, mais il faut bien admettre qu'à toutes ces questions, la réponse ne jaillit pas spontanément. Ce qui n'empêche nullement les pratiques numériques de prospérer. Les Français ont reconnu sans l'aide d'aucun plan gouvernemental tout l'intérêt de ces nouveaux outils, et sont désormais plus de 5 millions à utiliser Facebook. Le problème de la patrie d'Asterix n'est pas situé du côté des usages. Il est tout entier dans le déficit explicatif et le refus par les élites d'accorder une dimension culturelle aux TIC.

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Tarnac, nouvel Outreau?

Je sais. C'est presque trop facile. Encore la presse, encore Libé, encore tirer sur le pianiste. Oui mais. Pendant que les soi-disants "états généraux" de la presse tentent de redessiner un horizon au journalisme malade, pendant que le gouvernement criminalise une fois de plus le web, comment passer sous silence ce nouveau désastre? Ce ne sont pas les blogueurs, mais les journalistes eux-mêmes qui s'acharnent à ruiner ce qui leur reste de crédibilité. A part Laurent Joffrin (qui s'interroge aujourd'hui: «Perturber la marche d’un TGV en sabotant une caténaire, est-ce du terrorisme?»), chacun se souvient du titre de une de ''Libération" du 12 novembre: «L'ultra-gauche déraille». Ce jour-là, c'était François Sergent, au service de la thèse ministérielle, qui nous expliquait qu'«il n'y a pas d'attentat propre

Et dès ce jour-là, ou la veille, on savait, comme deux et deux font quatre, que ce soufflé trop vite monté n'était qu'une gesticulation de plus. Comment dire? Les bras en tombent. Ce n'est pas comme si tout ça n'était jamais arrivé. N'y en-a-t'il pas eu assez, de ces emballements? N'ont-ils rien appris des risques de ce désolant suivisme, qui fait réagir la presse comme à la parade, demi-tour droite, au pas cadencé?

Eh bien non. Et le pire n'est pas, à chaque fois, de foncer les yeux fermés droit dans le mur. Le pire est de faire semblant d'avoir tout oublié. De penser n'avoir que des lecteurs atteints d'Alzheimer en phase terminale. Mais les lecteurs, qui n'ont pas perdu la mémoire, écarquillent les yeux en lisant aujourd'hui de fines analyses de l’Insurrection qui vient, dans les mêmes colonnes où l'on nous assurait il y a trois semaines qu'on tenait là le bréviaire du terrorisme du XXIe siècle.

Bien sûr, Libé n'est qu'un exemple. C'est toute la presse, unanime, qui a suivi la joueuse de flûte. Même les médias en ligne ont tenté de percer le mirage du benladisme ultra-gauchiste. A l'exception notable du site Arrêt sur images, seul à conserver suffisamment d'esprit critique pour ne pas sombrer dans le fantasme du terrorisme épicier.

Continuons à faire comme si tout ça n'avait aucune importance. Ne dérangeons pas les états généraux pour si peu. Prenons les lecteurs pour des imbéciles. C'est certainement ainsi qu'on sauvera la presse du naufrage.

Vendredi dérape sur Zemmour

image Pour son n° 7, Vendredi, l'hebdo papier fabriqué en coupant-collant les blogs, nous fait assister à son premier dérapage. Dans son édito, Jacques Rosselin, qui tient à nous démontrer qu'il n'est pas de gauche, s'enorgueillit d'être le seul journal à donner la parole à Eric Zemmour pour lui permettre de se défendre des «attaques qui ont fusé sur le net suite à ses propos sur les races.»

Etait-il nécessaire de repasser le plat à l'abonné des plateaux télé, dont les avis encombrent les ondes? Fait par des journalistes, Vendredi a du mal à laisser la parole aux blogueurs. Dans l'échange, ceux-là n'ont même pas droit à l'équilibre jadis moqué par Godard («Cinq minutes pour les Juifs; cinq minutes pour les nazis»). Sous le titre "Zemmour crucifié...", quatre brefs extraits de 7 à 10 lignes se battent à armes inégales avec un vrai texte de 2500 signes, où l'humoriste médiatique s'en donne à coeur joie, ravi d'exhiber sa collection de blagues à deux balles («Jean Baudrillard avait relevé qu'il existait SOS Baleines et SOS Racisme: les premiers voulaient sauver les baleines; et les seconds les racistes»).

Pas sûr que ce soit lui rendre service que de lui tendre ainsi le crachoir. Si la sortie de Zemmour sur Arte pouvait encore passer pour une maladresse, son article ne laisse plus aucun doute sur ses convictions. Loin de moi l'idée de polémiquer avec l'inoubliable auteur du Premier sexe (Denoël, 2006), provocateur au petit pied qui se proclame sexiste, réactionnaire, "anti-droit-de-l'hommiste" – et maintenant raciste, pour le seul plaisir de passer pour un penseur habile sinon profond aux yeux de ses camarades du petit écran, médusés par tant de témérité. La seule chose qu'a bien compris cet intellectuel qui dit tout haut ce que le Front national pense tout bas, c'est comment fonctionne la machine médiatique. Nul doute que dans six mois, il fera un livre de ses jérémiades anti-web, en posant une fois de plus à la victime de la bien-pensance. Il y a des lecteurs pour ce genre de littérature.

Sont-ce les mêmes qui lisent Vendredi? Une chose est sûre: si c'est ainsi que Rosselin voit son journal, il se passera de mes services (un de mes billets récents a été repris dans le n° 5 de l'hebdo. J'ai refusé d'être payé pour cette citation). S'il doit servir à caricaturer l'avis des blogueurs pour offrir des tribunes supplémentaires aux habitués des talks-shows, cet organe a mal compris le rôle de la blogosphère – qui malgré tous ses défauts représente aujourd'hui un espace de critique indispensable pour contrebalancer l'étouffant conformisme de la médiasphère.

Post-Scriptum. Sur la question du racisme, je conseille la lecture de l'excellent billet de Palindromes (pas cité par Vendredi), qui explique avec talent que le concept de "race" n'a rien à voir avec la science – mais tout avec l'histoire. Ceux qui veulent aller plus loin peuvent lire par exemple le très bienvenu Du Racisme français (Les Arènes, 2007), par Odile Tobner.

Oui, la télévision publique est digne de notre soutien

image Une révolution. Alors que le JT de France 2 traite habituellement les conflits sociaux avec dédain, de manière expéditive, l'édition d'hier soir a témoigné d'un étonnant retournement.

Au lieu de donner la parole aux «victimes», «prises en otage» par les grévistes, la caméra nous montrait de longues séquences d'un cortège joyeux et bigarré, s'attardant sur les visages souriants de manifestants pour une fois sympathiques. Plusieurs représentants de la CGT étaient interviewés respectueusement.

Plus surprenant: le téléspectateur découvrait, médusé, qu'un mouvement social pouvait être autre chose qu'une grogne instinctive, que celui-ci pouvait être motivé par de véritables problèmes, reposant sur une analyse des conditions économiques dont la rédaction nous restituait scrupuleusement le détail. Mieux encore: le représentant du gouvernement, invité sur le plateau pour s'expliquer, se faisait ni plus ni moins couper la parole par Pujadas, qui osait lui opposer de vrais arguments. Et si l'on n'échappait pas, in fine, au rituel micro-trottoir, celui-ci présentait des opinions contrastées, dont plusieurs visiblement en faveur de la protestation.

J'ignore ce qui explique cette soudaine considération pour les grévistes, mais choisir de consacrer pas moins de vingt minutes d'antenne à une manifestation qui n'a rassemblé qu'environ 3000 participants est incontestablement le signe d'une nouvelle attention à l'égard des mouvements sociaux et le témoignage d'une impartialité qui fait plaisir à voir.

MàJ, 10h50. Un commentateur me fait remarquer à juste titre que mon analyse est malheureusement faussée. Cette couverture si extensive, ce journalisme si attentif n'étaient motivés que par le corporatisme et la défense d'intérêts particuliers, puisque cette mobilisation était dédiée à la défense de la télévision de service public. Malgré ma déception, cette découverte confirme la justesse du traitement habituel des mouvements sociaux sur France 2, qui ne sont finalement que l'expression archaïque d'égoïsmes catégoriels.

Le croc du diable, ou le terrorisme illustré

J'appelle "journalisme visuel", non la traduction en images d'une information (qu'exprime plus justement le terme "illustration"), mais au contraire une construction ou une organisation du récit sur la base d'une iconographie. Le récent épisode des "saboteurs de la SNCF" nous en offre un cas exemplaire. Après un emballement médiatique digne des pires tragédies, chaque jour qui passe rapproche d'un nouvel Outreau l'incarcération sans la moindre preuve matérielle d'un groupe d'alters.

Entre le 10 et le 11 novembre 2008, un ensemble d'incidents initialement caractérisés par le directeur de la SNCF comme des «actes de malveillance», ayant eu pour conséquence essentielle de provoquer le retard de trains, vont être requalifiés par le ministère de l'Intérieur comme des actes de terrorisme.

Dans ce processus, une image a joué un rôle décisif. Le 10 novembre, la veille de l'arrestation, le Figaro.fr publie un groupe de quatre photographies intitulé "Le caténaire de la peur" (sic, ce titre sera rapidement corrigé pour devenir "Les images exclusives de la caténaire de la peur"). Au lieu de comporter le nom du photographe, ce reportage est curieusement légendé: "Photos Le Figaro Magazine". Le texte explique qu'il s'agit des «images du dispositif utilisé par les saboteurs en quatre points différents du réseau à grande vitesse dans la nuit de vendredi à samedi. Ces photos ont été prises sur la ligne du TGV Est après le passage du train ouvreur, alors que les services d’entretien de la SNCF arrivaient sur les lieux.» Cette description suggère qu'il s'agit de photographies réalisées par les services de la SNCF, communiquées à la rédaction du Figaro Magazine.

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Derrière la retouche, l'aveu de l'illustration

L'Express nous apprend que le Figaro, dans son édition du 19 novembre dernier, a délicatement ôté une bague en diamants d'un prix de 15.600 euros du doigt de la ministre de la justice (photographie de François Bouchon/Le Figaro). Un lecteur médisant pourrait prendre cette opération pour une manipulation à caractère politique: journal pro-gouvernemental, mais néanmoins conscient des difficultés de la France qui se lève tôt, Le Figaro est soucieux de corriger les maladresses superficielles des ministres les moins expérimentés. Le cas est en réalité beaucoup plus intéressant. Répondant aux questions d'Eric Mandonnet, la rédactrice en chef du service photo du quotidien, Debora Altman, précise: «On a bouclé dans l'urgence. On assume. On ne voulait pas que la bague soit l'objet de la polémique, alors que le vrai sujet était la pétition des magistrats. Rachida Dati n'a rien à voir avec ça.»

C'est à ma connaissance la première fois qu'un cas de retouche d'image dans un organe d'information national est pleinement admis. On se souvient des dénégations embarrassées de Paris-Match lors de ses manipulations anatomiques du chef de l'Etat, assurant que «l'altération des photos» doit être «strictement interdite». Témoignage des progrès de la culture de la retouche, ces pieux mensonges ne sont plus de mise. Mais l'aveu assumé de la correction dévoile un autre pan du travail de l'image, lui aussi habituellement passé sous silence. Admettre qu'il fallait ôter le bijou parce qu'il risquait de brouiller la lecture, c'est admettre qu'on a enfreint le dogme selon laquelle l'usage de la photographie dans la presse n'est déterminé que par le primat de l'information. En concédant la retouche, on reconnaît clairement que l'image n'intervient ici qu'à titre d'illustration, comme un matériau à caractère décoratif, sans aucune nécessité journalistique.

Peut-on parler politique sur un blog scientifique?

image Récemment pris à parti sur ce blog, Claude Askolovitch m'objectait avec raison que mon réquisitoire n'avait guère de rapports avec la recherche en histoire visuelle. La principale caractéristique du blog étant de ne rien interdire, on pourrait balayer cette remarque d'un revers de main. Toutefois, à un moment où Hypothèses.org, la plate forme de carnets scientifiques du CLEO, prend son essor, je voudrais saisir l'occasion de discuter de la cohésion thématique de ces organes. Si l'AERES est encore incapable de prendre en compte leur apport bien réel à la production savante, il est clair qu'ils s'imposent chaque année un peu plus comme un nouvel outil de la recherche. Sans se substituer aux livres ni aux revues, ils proposent une étape supplémentaire de la communication scientifique, que j'ai caractérisé ici par l'expression du "séminaire permanent". Il n'est pas difficile d'apercevoir que, dans un petit nombre d'années, un chercheur sans blog paraîtra aussi incongru qu'un cuisinier sans fourneaux. Il n'est donc pas inutile de s'interroger dès maintenant sur les frontières de l'exercice.

La pratique scientifique est par nature endogène. On y apprend à se défier de l'opinion et à haïr l'amateurisme. La spécialisation y apparaît comme l'arme de destruction massive des savoirs incertains. A cette aune, la question est vite tranchée: tout ce qui distrait de l'aire de la maîtrise doit être rejeté comme participant du vulgaire. Et quelle que soit ma propre pratique, lorsque je me trouve en position d'éditeur, j'ai tendance à suivre la pente. Ayant l'honneur de participer au conseil scientifique d'Hypothèses.org (avec René Audet, Paul Bertrand, Antoine Blanchard, François Briatte, Marin Dacos, Christian Jacob, Claire Lemercier, Pierre Mounier et Jean-Christophe Peyssard), je me montre aussi sourcilleux qu'un reviewer du Oxford Journal of Archaeology, prêt à fermer la porte à tout écart aventureux.

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On achève bien les sciences de l'information

image Olivier Ertzscheid avait senti le vent du boulet. Dès le 14 octobre, il écrivait: «André semble avoir trouvé le moyen de me passer devant au classement Wikio. Il fait rédiger ses billets par des experts du buzz du moment! L'économie mondiale s'effondre? Paf, il convoque Jacques Sapir qui se fend de deux billets lumineux sur le sujet. Tout le monde parle du jeu/enquête SocioGeek? Paf, c'est l'initiateur dudit jeu, Dominique Cardon himself, qui vient tenir tribune chez André dans un article titré "Pourquoi sommes-nous si impudiques?".»

Ca n'a pas raté. Wikio publie aujourd'hui son classement des blogs scientifiques d'octobre, dans lequel ARHV dépasse Affordance, pour la première fois depuis la création de cette catégorie, en février 2008. Technologies du langage, le blog de Jean Véronis, étant peu ou prou hors concours, autant dire qu'ARHV peut être temporairement considéré comme le plus chic blog savant de France et de Navarre – ce dont je ne suis pas peu fier!

Le poids des billets invités a été très correctement pronostiqué par Olivier: les trois articles de Jacques Sapir et celui de Dominique Cardon composent près d'un quart de la fréquentation du mois d'octobre (18.200 vues sur un total de 76.767, hors moteurs de recherche, soit 23,7%, données Google Analytics). Mais pour compléter son analyse, il faut ajouter que, de septembre à octobre, c'est moins ARHV qui a progressé qu'Affordance qui a reculé (au classement général, ARHV est passé du 61e au 60e rang, alors qu'Affordance perd 14 places, du 53e au 67e rang). On ne s'improvise pas spécialiste en sciences de l'information et je ne suivrai pas Olivier dans la voie de l'interprétation par la critique interne (quoique, on sentait bien une petite baisse de forme...). Cette inversion s'explique plus probablement par l'évolution de l'algorithme de Wikio, que détaille Jean Véronis. C'est en réalité au mois de septembre qu'ARHV a refait l'essentiel de son retard, en regagnant 45 places d'un coup, grâce au nouvel étalonnage des backlinks dans le classement. Affordance, en revanche, a moins bien résisté à la prise en compte des listes fixes de liens, intégrées le mois dernier.

Olivier et moi étant chauds partisans de l'ordre établi, inutile de dire que nous allons tout faire pour que les choses reviennent à leur état normal. De son côté, quelques billets consacrés à Google ou Wikipédia auront vite fait de ramener sa cote à son altitude habituelle. Quant à moi, je m'efforcerai de publier des textes moins pétillants d'intelligence – ce qui n'ira pas tout seul, car il n'est pas facile d'aller contre sa nature. Mais le respect de la hiérarchie, cette sage vertu que nous avons têté en même temps que le lait de l'Alma Mater, mérite bien quelques petits sacrifices.

La vidéo qui ne buzzait pas

image En 2007, avec Rémi Douine, nous avons étudié de nombreux cas de vidéos virales, dans le cadre des campagnes électorales françaises. Avec d'autres, nous avons poursuivi à plusieurs reprises l'observation de ces phénomènes, de façon à en comprendre les mécanismes. C'est donc en nous frottant les mains que nous constations mercredi dernier l'apparition d'une vidéo-candidate qui semblait présenter toutes les caractéristiques pour accéder au buzz.

Le 22 octobre, peu après minuit, Agoravox publie un article d'Olivier Bailly dont le titre, enregistré dans le cache des moteurs de recherche, est d'abord: "Témoignage exclusif: «DSK a voulu me violer»". Cet intitulé sera rapidement modifié au profit du moins tonitruant: "Témoignage exclusif: la troisième affaire Strauss-Kahn" et mis à la une du site collaboratif. Accompagné d'un extrait vidéo de l'émission de Thierry Ardisson diffusée sur la chaîne Paris Première les 5 et 20 février 2007, cet article reprend et commente les propos de la journaliste Tristane Banon, qui accuse l'ancien ministre de lui avoir fait des avances agressives, un épisode qui remonte à 2002. Dans la vidéo, le nom que prononce la jeune femme est couvert par un bip. Mais Olivier Bailly indique avoir obtenu de la journaliste la confirmation qu'il s'agissait de DSK.

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Pour une localisation contextuelle des paramètres de confidentialité (sur Facebook et ailleurs)

image Il y a quelques jours, Gilad, les yeux écarquillés, m'appelle pour regarder son écran d'ordinateur. Il était sur Facebook et venait de découvrir un trou dans la protection de la confidentialité. Ayant paramétré son fil de nouvelles pour afficher autant d'infos photo que possible, il était régulièrement informé des commentaires de ses amis sur les photos de leurs contacts, y compris ceux avec lesquels il n'était pas relié. Jusque-là tout va bien. Mais Gilad se rendit compte qu'il pouvait cliquer sur ces photos et, de là, apercevoir tout l'album de ses "amis d'amis" – même ceux dont le profil ne lui était pas accessible. Il suffisait pour cela qu'un de ses contacts y figure, identifié par son phototag. Quel plaisir d'accéder ainsi à des images qui ne lui étaient pas destinées! Il était fou de joie.

Il y a plusieurs façons d'expliquer ce phénomène. C'est peut-être un bug dans le système de Facebook. Mais il s'agit plus probablement d'une conséquence de l'autorisation d'accès aux "amis d'amis", accordée par les usagers sans qu'ils en mesurent les effets, parmi les complexes paramètres de confidentialité dont même Gilad ignorait l'existence. Quoiqu'il en soit, il avait l'impression de voir des images qui ne lui étaient pas destinées. Je suis sûre que les amis de sa petite sœur ne se rendaient pas compte que le fait de la phototagger au sein de leurs propres albums allait rendre ces albums visibles pour son frère.

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Un oeil noir te regarde

image La vie est mal faite. Pascal Riché, cofondateur de Rue89, l'un des meilleurs sites de presse alternative, vient de découvrir ARHV, l'un des meilleurs blogs francophones. Manque de chance, c'est pour me reprocher de citer la vidéo "L'Argent-Dette" de Paul Grignon sans m'attarder sur son contenu. Selon Riché, cette vidéo est en effet complotiste et crypto-antisémite.

Je suis honoré d'être cité pour la première fois dans les colonnes de Rue89. J'aurais préféré l'être à l'occasion de l'un ou l'autre des pétillants articles sur les pratiques visuelles qui font la fierté de ce blog. Mais tout le monde ne s'intéresse pas aux images. Parlons donc complot, un sujet plus croustillant d'un point de vue journalistique.

"Le krach du discours, la réponse de la vidéo" fait partie des billets constatifs, "à la Gilles Klein", qui permettait de prendre note dès le 8 octobre de la circulation virale de la vidéo. Me reprocher mon absence de commentaires à propos d'un simple signalement est évidemment un rien cavalier. D'autant qu'en ébauchant la description de cette situation de déséquilibre explicatif, je ne manquais pas de signaler que celle-ci favorisait «la circulation de schémas explicatifs situés très à gauche, issus de la sphère altermondialiste ou des économistes hétérodoxes».

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Pourquoi sommes-nous si impudiques ?

image Les enquêtes sur les usages d’Internet font systématiquement apparaître deux résultats absolument contradictoires. Les usagers se montrent de plus en plus soucieux des risques de contrôle, de détournement et d’exploitation commerciale des données personnelles qu’ils laissent sur Internet. Mais par ailleurs, ils – et ce sont pourtant souvent les mêmes – se révèlent de plus en plus impudiques dans leurs pratiques d’exposition de soi, notamment sur les sites de réseaux sociaux et les blogs. Cette ambivalence n’est qu’apparente si l’on est attentif au fait qu’elle oppose une pratique à une représentation. La sociologie des usages rencontre souvent de tels désajustements et elle a appris qu’en la matière, il était préférable de se fier aux pratiques. Tout, en effet, laisse à penser que la tendance «expressiviste» qui conduit les personnes à afficher de plus en plus d’éléments de leur identité personnelle sur le web n’est pas prête de s’éteindre. Aussi est-il nécessaire de comprendre les ressorts sociaux, culturels et psychologiques de ce phénomène. Car l’exposition de soi ne signifie pas un renoncement au contrôle de son image. Elle témoigne, au contraire, d’une volonté que l’on pourrait presque dire stratégique de gérer et d’agir sur les autres en affichant et en masquant des traits de son identité. C’est ce paradoxe qui se trouve au cœur des débats sur la privacy dans le web 2.0 et dont on voudrait éclairer quelques aspects à travers la lecture de travaux de recherche récents.

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Le rapport Giazzi a bien raison

image Bien qu’André Gunthert ait accepté de publier cet article sur son blog, il est nécessaire de dénoncer sans détour l’incroyable impudence de cet individu qui prétend produire des articles d’information ayant trait à l’image.

En effet, si l’on en croit le récent rapport Giazzi (pdf) commandé par le président Sarkozy et rendu public en septembre, l’activité d’André Gunthert est forcément suspecte et ne donne aucune garantie à ceux qui le liraient. Il importe de souligner en préambule les faits suivants, incontestables:

  • André Gunthert n’est pas journaliste puisqu’il ne dispose pas de carte de presse,
  • André Gunthert n’a reçu aucune formation de journaliste,
  • André Gunthert écrit sur Internet, ce qui aggrave encore son cas.

Le rapport Giazzi a bien raison de s’attaquer à la crédibilité des sites Internet d’information qui n’emploieraient aucun «authentique journaliste».

Il est important, comme l’affirme le rapport, d’employer d'«authentiques journalistes», c'est-à-dire des personnes ayant une formation de journaliste et titulaires de la carte de presse. On évitera ainsi de lire d’énormes erreurs sur des sujets pointus, choses qui n’arrivent jamais dans la presse papier employant d'«authentiques journalistes». On ne verra plus jamais des amateurs annoncer la mort de quelqu’un pourtant encore bien vivant. On ne verra jamais un «authentique journaliste», c’est évident, faire croire par un montage bien mené qu’il a rencontré directement un dictateur d’Amérique centrale pour l’interviewer. On ne verra jamais un «authentique journaliste» ne pas parler d’un sujet, ou édulcorer celui-ci, parce qu’il ne plaît pas à son actionnaire principal.

Comme le dit, dans sa grande sagesse, le rapport Giazzi, alors que «des études de plus en plus alarmantes (…) confirment la perte de crédibilité de la plupart des médias, principalement écrits», «il est urgent de retrouver la confiance des citoyens». Pour ce faire, il suffit de n’appliquer la TVA réduite qu’aux sites Internet employant d’«authentiques journalistes», bénéficiant de l’agrément de la commission paritaire ou issus des titres papier qui ont déjà bénéficié de cet agrément.

Il est normal que les sites d’information sur Internet qui osent ne pas employer d'«authentiques journalistes», dégradant de ce fait «la qualité des industries de contenu», soient taxés et désignés publiquement comme participant à cette entreprise de déstabilisation nationale.

Je sais, pour ma part, ce qui me reste à faire: engager Bataille et Fontaine - d'«authentiques journalistes», titulaires de la carte de presse, eux.

Didier Rykner (fondateur du site La Tribune de l’Art, employant des historiens de l’art sans carte de presse et pas d’«authentiques journalistes», compromettant ainsi redoutablement sa crédibilité par rapport aux supports papier ou aux sites Internet issus des supports papier).

Le déclin d'Europe 1 en soixante secondes

Peut-on juger de l'évolution d'une radio périphérique à partir de trois fois vingt secondes d'écoute réparties sur deux jours? Certainement pas d'une manière suffisante pour fonder une démonstration scientifique. Mais comme on est sur un blog, on peut se livrer à cette petite expérience sur la validité des micro-échantillons aléatoires.

Comme nous l'explique Hélène Eck, la culture radiophonique s'inscrit dans la tradition familiale. Europe 1 était la radio qu'écoutait mon père. Tous les matins, et dans la voiture. "Signé Furax" avec Francis Blanche ou les jeux radiophoniques de Pierre Bellemare et Jacques Rouland sont encore pour moi des traces vivantes de cette époque. Plus tard, ma propre pratique de la radio a connu diverses évolutions, avec notamment l'arrivée des radios libres et la disponibilité ou non d'un véhicule automobile (on ne chantera jamais assez le rôle des encombrements parisiens dans l'approfondissement de la culture radio). Mais j'ai toujours gardé au fond de l'oreille cette familiarité pour certaines voix, certains noms. Parmi les petites choses que l'on perçoit sans y penser, c'est cette familiarité qui m'avait permis de remarquer que la rédaction d'Europe 1 avait constitué – avec des personnages comme Etienne Mougeotte, Jean-Claude Dassier, Robert Namias et bien d'autres – une précieuse pépinière de cadres pour TF1 après sa privatisation (1987).

Morandini hier, la première fois au téléphone avec une auditrice de 69 ans, la seconde fois annonçant Jacques Pradel, puis Fogiel passant le micro à Drucker ce matin: trois échantillons de vingt secondes, comme autant de pièces d'un puzzle, suggèrent que ce schéma s'est désormais inversé. Europe est devenu le cimetière des éléphants des anciennes gloires de la télé. Ce qui semble parfaitement approprié pour accompagner le vieillissement de son auditorat, qui n'aime rien tant que papoter des émissions de TF1 qu'il a vu la veille.

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