Actualités de la Recherche en histoire visuelle

 

A-t-on retrouvé le portrait de Jeanne d'Arc?

66951501acc2516c605a51fc98977b39.jpgA une époque où le minois de la moindre aspirante à la Star Ac' fait le tour des écrans, c'est difficile à croire. Et pourtant, de la première héroine de l'histoire de France, Jeanne la bonne Lorraine, sujet de milliers d'ouvrages, nous ne connaissons aucune image contemporaine réaliste. Des enlumineurs aux cinéastes, d'Ingres à Méliès et de Renée Falconetti à Milla Jovovich, on a prêté des centaines de visages à la sainte. Mais personne ne connait ses véritables traits.

Du moins jusqu'à la diffusion, le 29 mars dernier sur Arte, du documentaire de Martin Meissonnier, "Vraie Jeanne, fausse Jeanne. Jeanne d'Arc, la contre-enquête" (coproduction: Arte France, Productions Campagne Première, CFRT), qui a battu tous les records du genre en attirant près d'un million de téléspectateurs, soit 4,7 % de parts de marché.

Largement appuyé sur le livre de Marcel Gay et Roger Senzig (L'Affaire Jeanne d'Arc, Florent Massot éd., 2007), ce film passe la légende à la moulinette d'une interprétation séculière et politique, loin de tout surnaturel. C'est la famille royale  qui aurait instrumentalisé le destin de la pucelle, fabriquant une "envoyée de Dieu" conforme à la prophétie afin de renverser le joug anglais.

Suivant l'ouvrage, Martin Meissonnier révèle que Jeanne n'aurait pas été brûlée à Rouen en 1431, mais aurait survécu et se serait mariée en 1436 à Robert des Armoises. Le film se clôt sur le portrait de Jeanne des Armoises, en médaillon au-dessus de la cheminée du chateau de Jaulny, la demeure du couple près de Metz. Le vrai visage de l'héroine? C'est ce que le documentaire laisse entendre.

Voire. Nul besoin d'être médiéviste pour trouver étranges les certitudes assénées tout au long d'un film à thèse. A plus forte raison à l'endroit d'un dossier caractérisé par une aussi large part de légende – une surdétermination originaire qui noie toute information et impose au contraire à l'historien la modestie et la prudence.

La thèse du film de Martin Meissonnier s'inscrit en réalité dans une tradition qui remonte aux années 1950, lancée par Jean Grimod (Jeanne d'Arc a-t-elle été brûlée?, Amiot-Dumond éd., 1952). On trouvera sur le site du cercle zététique une réfutation point par point des arguments des "survivistes". Qu'une chaîne publique comme Arte se laisse prendre au piège d'une telle théorie du complot n'est pas un signe rassurant.

Quant au portrait final qui laisse le téléspectateur persuadé d'avoir aperçu le vrai visage de Jeanne, nul ne songe à nous informer que son style n'a rien de médiéval, et que s'il rappelle plutôt la Renaissance, c'est à la manière des imitations dont est friand le second XIXe siècle. Quelle que soit aujourd'hui la tyrannie du visuel, il faut s'y faire: nous ne connaîtrons jamais les véritables traits de la pucelle. Et ce pour la même raison qui fonde sa légende: le goût du symbole et de l'invisible, que le Moyen-Age a le tort de préférer aux apparences.

Nota bene: article initialement publié sur Le Flipbook.

Flickr annule la frontière entre photo et vidéo

0c10d345f87e7dd4500348552df0cb8d.jpg Flickr continue de révolutionner les usages des images. La plate-forme de partage de photographies a ouvert aujourd'hui sa nouvelle fonctionnalité d'hébergement vidéo aux comptes pro. Avec une contrainte drastique: une limitation de durée à 90 secondes. Définie après de longs débats au sein du groupe des beta-testeurs, cette limite est issue d'une analyse fine des usages actuels des plates-formes. Aujourd'hui, l'iconographie créative est surtout représentée par l'image fixe, alors que l'image animée est principalement utilisée pour faire circuler des copies de contenus télévisés.

Impossible en une minute et demie de reproduire la dernière chanson des Tokio Hotel. En excluant la fonction d'archive, qui représente aujourd'hui l'usage majoritaire sur YouTube, Flickr règle par la même occasion la délicate question des droits d'auteur. Et fait le pari que cette limite encouragera la production d'un corpus vidéo conforme aux habitudes revendiquées de la plate-forme, qui favorisent une iconographie amateur de qualité. Pourtant, dès ce matin, les premiers exemples de téléchargements réels s'écartent des cartes postales modèles opportunément fournies par les beta-testeurs, et montrent le goût du jeu et du détournement des flickeriens.

Il va falloir patienter un peu pour constater la réponse inventée par les usagers face à cette contrainte peu banale. On peut s'attendre à la voir alimenter un nouveau genre de vidéo créative. Elle favorisera aussi les captations brèves au téléphone portable. Mais la vraie nouveauté réside dans le mélange dans un même espace des iconographies fixe et animée. Présentée dans un format de meilleure qualité que ceux utilisés par YouTube ou Dailymotion, la vidéo sur Flickr ne se distingue en rien des photographies, et va pouvoir être soumise aux mêmes usages et intégrée aux mêmes circulations. Cette rencontre étroite de contenus que les canaux traditionnels ont maintenus jusqu'à présent dans des univers séparés est une véritable révolution, qui traduit enfin l'unité technique sous-jacente des outils. Rendez-vous dans quelques semaines pour en observer les effets.

Nota bene: article initialement publié sur Le Flipbook.

A quoi ressemblait la photo numérique il y a dix ans?

Si l'on voulait se convaincre que la photo numérique a besoin d'une histoire[1], il suffirait d'observer ce document, confié par le Musée suisse de l'appareil photographique. Jean-Marc Yersin et Pascale Bonnard ont enregistré une séance de prise de vue avec le Mavica MVC-FD7. Ce modèle de 1997 représente une évolution d'une gamme lancée en 1981 par Sony. Premier appareil photo à capteur CCD commercialisé, le Mavica permettait d'enregistrer des captures vidéo couleur sur disquettes magnétiques de 2 pouces et de visualiser les images sur un téléviseur, sans passer par le stade du développement. Dotée d'un capteur de 640 x 480 pixels (0,3 Mo), la gamme MVC-FD fut la première à proposer un enregistrement numérique sur un format de disquette du commerce (la disquette 3,5 pouces, également inventée par Sony). Facilitant le transfert des images sur ordinateur, ce modèle fut particulièrement apprécié pour associer des photos aux e-mails ou illustrer les sites web.

Aux habitués de la technologie numérique contemporaine, la vision de la manipulation d'un Mavica FD produit l'impression d'un étrange décalage. La lenteur de la mise en route, de la prise de vue ou de l'enregistrement sur le support, signalés chacun par une manifestation sonore des plus bruyantes, semble issue d'une époque déjà lointaine. Ayant acquis cet appareil pour leur musée, Jean-Marc Yersin et Pascale Bonnard ont pensé utile de réaliser cette séquence tant que le dispositif fonctionnait encore. Ce réflexe d'archéologues des techniques, habitués à la confrontation avec un outillage définitivement muet, montre tout l'intérêt de disposer d'une archive du protocole réel. Mais il témoigne aussi de l'accélération de l'histoire provoquée par la technologie numérique. Cet éloignement rapide du passé est tout à la fois le signe de l'urgence de l'intervention historienne et la condition de sa possibilité.

Notes

[1] Telle était la thèse proposée lors de mon intervention "La photographie numérique et la parenthèse du film", le 4 avril 2008 à Vevey.

La porte de frigo, un ancêtre de Flickr?

17e5e3acb44a39144722dc8a5ed51a49.jpgLa première thèse de doctorat consacrée à la présentation de photographies sur les portes de réfrigérateur a été soutenue brillamment ce matin à l'INHA par Marine Da Costa, devant un jury composé de Sylvain Maresca (université de Nantes, directeur), Bruno Latour (Sciences-Po, président), Michel Poivert (université de Paris 1), Clément Chéroux (Centre Pompidou) et moi-même (EHESS, rapporteur).

Sous le titre "L'exposition amovible. Le réfrigérateur, un support méconnu de l'expressivité photographique en milieu familial", la thèse analyse un échantillon de 60 foyers franciliens, auquel s'ajoute un corpus de 800 photographies relevées sur Flickr. Sur cette base, Marine Da Costa met en avant l'émergence du lieu-réfrigérateur dans l'aire familiale. Articulé sur l'antagonisme structural cuisine/salon, celui-ci représente le pôle iconographique actif, par opposition à la télévision, pôle iconographique passif. La chercheuse montre l'existence d'un transfert, qui s'amorce dès le début des années 1980. Anticipant d'une bonne dizaine d'années sur la perception du déplacement des activités de loisir, le réfrigérateur s'avère constituer un précurseur inattendu des mutations aujourd'hui à l'oeuvre.

La partie la plus intéressante de la thèse se consacre à l'examen du concept d'amovibilité. Contrairement à la représentation classique de l'iconographie familiale, centrée sur le modèle figé de l'album photographique, la candidate souligne la spécificité des jeux visuels permis par le caractère non définitif des montages, mais aussi par leur interaction évolutive avec les autres éléments des compositions frigorifiques (magnets, listes de courses, post-it, etc.). La conclusion proposée par Marine Da Costa, qui voit dans la porte de réfrigérateur un espace avant-coureur de l'expressivité des outils du web 2.0, a fait l'objet d'une discussion animée avec le jury. Cet excellent doctorat, dont il faut saluer la qualité de l'iconographie, a reçu les félicitations à l'unanimité et devrait être publié sous peu par le département des éditions numériques de l'EHESS.

Nota bene: article initialement publié sur Le Flipbook.

Spirou passe au numérique

On n'est pas attentif. C'est l'autre jour seulement, en feuilletant un album de Spirou et Fantasio récemment racheté, que je me suis aperçu que le reflex qui avait orné la quatrième de couverture pendant une quinzaine d'années avait cédé la place à une camera vidéo. Difficile de reconstituer la chronologie avec précision (merci à ceux qui pourront compléter ces indications), mais il semble que c'est à l'occasion de la sortie du 47e album (Paris sous Seine, 2004), dû au nouveau duo Morvan et Munuera, que cette modification a eu lieu.

Personnellement, je n'ai jamais dépassé la période Franquin. L'Ombre du Z (1962) ou QRN sur Bretzelburg (1966) restent pour moi des chefs d'oeuvre inaltérables. Quand est apparu en quatrième le premier visuel photographique, représentant un rouleau de film posé sur une photo noir et blanc? Ce décor n'a été remplacé qu'au début des années 1990 par un dessin de Janry figurant un reflex sur une photo couleur.

Supposées renvoyer à l'univers du photojournalisme, dont Fantasio est un représentant épisodique, ces allégories posent quelques problèmes. Sur la première image de Fournier Janry, le rouleau de film porte la mention "Exachrome" (sic), qui suggère un film inversible couleur, alors que la photo figure un tirage noir et blanc. On ne comprend pas bien ce que photographie Fantasio, à qui Spirou semble indiquer quelque objet éloigné, alors que son reflex est doté d'un dispositif de prise de vue pour macrophotographie. Un à peu près qui tranche avec le réalisme maniaque de Franquin. La deuxième illustration renoue avec la vraisemblance – à un détail près. Le corps de l'appareil représenté est fortement inspiré du Nikon F-501 de 1986, un des premiers reflex munis du système autofocus. Un dispositif qui n'était pas vraiment très apprécié par les professionnels...

Avec le camescope de Munuera, qui évoque un modèle de base, genre Sony Handycam, on effectue un retour brutal vers l'amateurisme. Fin du trompe l'oeil: alors que la photo ou le reflex de Janry étaient dessinés comme s'ils étaient posés sur la couverture, la camera revient à une forme plus classique d'illustration. En outre, pour pouvoir faire apparaître l'image des héros, le dessinateur a dû représenter l'appareil à l'envers, avec l'écran situé à droite. Depuis le premier décor, on constate une sérieuse régression de l'équipement visuel du couple, passé d'un matériel photographique de pointe à la vidéo de Monsieur Tout-le-monde. S'agit-il de suivre la pente du journalisme citoyen? Auquel cas, c'est un téléphone portable qui attend nos intrépides aventuriers pour la prochaine révision de quatrième...

La plus vieille photo du monde se ramasse à la pelle

a027f2c28e41a52995a6409156541a42.jpgA défaut de millésime, la plus vielle photo du monde est datable par sa saison: l'automne. Telle pourrait du moins être l'indication la plus précise qu'il soit possible d'associer au document mis en vente le 7 avril prochain par Sotheby's New York. L'institution présente sur son site une impression photogénique de feuille comme datant de la fin du XVIIIe siècle – soit trente à quarante ans plus tôt que la plus ancienne photographie connue à ce jour: le fameux "Point de vue du Gras" réalisé par le français Nicéphore Niépce en 1827.

"Leaf" n'est pas exactement une photographie (c'est-à-dire une impression lumineuse obtenue par l'intermédiaire d'une chambre noire) mais un photogramme: une empreinte obtenue en posant un objet sur une surface sensibilisée aux sels d'argent. Achetée en 1984 par Sotheby's à Londres, cette épreuve faisait partie d'un portefeuille de six dessins photogéniques ayant appartenu à Henry Bright of England. D'abord attribuée à Henry Fox Talbot et datée de 1839, "Leaf" a vu sa datation révisée par l'historien Larry Schaaf, spécialiste de Talbot. Après avoir remarqué un minuscule "W" sur un coin de l'image, celui-ci pense désormais qu'elle pourrait avoir été l'oeuvre de William Wedgwood, Humphry Davy ou James Watt. La famille des Bright était en effet en étroite relation avec ces expérimentateurs, dont Wedgwood et Davy comptent parmi les pionniers malheureux de l'invention de la photographie.

Un célèbre compte rendu de 1802 rapporte l'expérience infuctueuse menée par Wedgwood: «Quant aux images de la chambre noire, elles se sont trouvées trop faiblement éclairées pour former un dessin avec le nitrate d’argent, même au bout d’un temps assez prolongé.» (Humphry Davy, Journals of the Royal Institution of Great Britain, juin 1802). L'insuccès d'une tentative effectuée à l'aide d'une camera obscura, loin d'invalider la possibilité d'essais d'empreintes photochimiques, en constitue au contraire un indice plutôt crédible. Toutefois, en l'absence d'autres éléments de preuve, Larry Schaaf lui-même admet la fragilité de son hypothèse, et l'attribution de la maison de ventes maintient prudemment l'anonymat de l'auteur.

Aucun élément technique n'empêche en tout cas que cette image puisse dater de la fin du XVIIIe siècle. Je suis moi-même persuadé que cette petite expérience de chimie curieuse était à la portée de bien des amateurs de l'époque. Reste à lier l'existence d'un document à un faisceau d'arguments suffisamment solides pour le démontrer. En l'état actuel de la documentation, tel n'est pas encore le cas de "Leaf". Mais cette image restera comme la première que les historiens de la photo ont osé dater d'avant les années 1820 – une barrière que personne ne s'était jusqu'à présent hasardé à franchir. A défaut d'une révélation certaine de l'histoire du médium, il s'agit d'un événement pour son historiographie. La chute de ce tabou ouvre sans aucun doute la voie à de nouvelles recherches et, espérons-le, à de futures découvertes.

Nota bene: article initialement publié sur Le Flipbook.

Les Ch'tis: le triomphe des bons sentiments

3cc94c56e70bc746b582c058fc64c7ef.jpgBienvenue chez les Ch'tis est un film étrange. Un film qui s'amuse à débander les uns après les autres tous les ressorts comiques qu'il a lui-même mis en place. L'antagonisme nord-sud? Dès la scène du restaurant, au deuxième jour après son arrivée, le nouveau venu s'acclimate au fameux parler local, et brise la ressource comique de l'incompréhension. L'asymétrie des personnages principaux? Esquissée sur un mode inspiré du couple Bourvil/de Funès, celle-ci tourne rapidement à une amitié sans nuages. Il en va de même pour la plupart des sources de tensions, comme l'ombre que fait peser la mère tyrannique sur la vie du postier, et qui est effacée d'un revers de main. Reste le dépaysement langagier, comme un décor pour une action sans enjeu.

Peut-on faire un film comique avec de bons sentiments? Sans ironie, sans méchanceté, sans ridicule? Si l'on compare les Ch'tis avec n'importe quel autre grand succès de la comédie populaire, comme Les Aventures de Rabbi Jacob (Gérard Oury, 1973), Les Bronzés (Patrice Leconte, 1978) ou Le Père Noël est une ordure (Jean-Marie Poiré, 1982), on s'aperçoit à quel point ce film est incroyablement bon et gentil.

Et si le secret du succès des Ch'tis résidait précisément dans son côté Bisounours? Avec son scénario d'intégration à l'envers, avec sa petite poste si pittoresque, où les conditions de travail semblent sorties d'un rêve de syndicaliste, l'univers du film est à l'opposé de l'exclusion, de l'indifférence et de la compétition qu'imposent le quotidien sarkozyste.

Plutôt qu'à la lignée de la comédie populaire, les Ch'tis se rattachent à celle des Choristes (Christophe Barratier, 2004), dont le succès inattendu avait déjà montré le goût des Français pour les bons sentiments. Plutôt que l'envie de rire, l'oeuvre de Dany Boon révèle leur envie d'un refuge, d'une parenthèse de solidarité et de chaleur humaine, le temps d'un film.

Nota bene: article initialement publié sur Le Flipbook.

La crainte du buzz

Formidable reportage improvisé de La Télé Libre sur les réactions d'un public de militants UMP face à la présence d'une caméra siglée. Lors d'une réunion électorale dans une école du VIIe arrondissement, où Rachida Dati fait campagne, mercredi 5 mars, des "jeunes populaires" empêchent à plusieurs reprises le cameraman de filmer la ministre. Très efficace, la tactique appliquée multiplie bousculades, placements devant la caméra, rappels à l'ordre et autres empêchements insidieux, sans que jamais la volonté de censure n'apparaisse comme telle – sinon dans l'accumulation de ces obstructions.

Commentaire de Joseph Hirsch: «Pourquoi nous a-t-on empêché de filmer? La peur de la "petite phrase" est certainement grande à l’UMP depuis que les dérapages de Rama Yade, Françoise de Panafieu, Jean Marie Cavada, et Nicolas Sarkozy se sont retrouvés joués en boucle sur Internet et les chaînes d’information. Mais mercredi soir, aucune autre caméra que la notre n’a été bousculée. Nous filmions pourtant exactement comme les autres. La seule différence, c’était l’autocollant Télé Libre.»

Ce n'est pas d'hier qu'on sait que le buzz est un empêcheur de communiquer en rond. Mais il semble bien que le succès de la vidéo "Casse toi..." ait représenté une sorte de climax qui a produit une série de réactions en chaîne. A commencer par un revirement radical de la communication élyséenne, si apparent qu'il n'est pas passé inaperçu. On peut également observer diverses tentatives de recadrage médiatique, visant à dévaluer le phénomène viral. La tactique de harcèlement constatée dans le VIIe pourrait offrir le modèle d'une réponse complémentaire: prendre le problème à la source en empêchant la production même de l'image. Problème: face à des professionnels avisés comme les reporters de La Télé Libre, cette obstruction produit elle aussi des images, dont il y a fort à parier qu'elles sont promises au buzz...

Au musée, ou comment voir le voir

Invité avant-hier au British Museum à participer à une rencontre universitaire, j'en ai profité pour faire un tour au musée. Pas pour voir l'exposition "The First Emperor" et son armée de terre cuite. Je suis un très mauvais touriste, qui rate toujours les must see. Ce que je préfère en voyage, c'est observer les gens. Or, le British a la particularité de proposer plusieurs galeries permanentes accessibles gratuitement – et d'autoriser la photographie. Il s'agit donc d'un lieu des plus appropriés pour me livrer à l'un des mes passe-temps favoris: regarder comment les gens photographient.

Voir le voir, comme disait John Berger. Déambuler, l'air de rien, touriste parmi les touristes, muni du droit de promener l'objectif en tous sens, en déviant un peu du tableau, de la statue. Eveillant parfois le soupçon. M'a-t-il photographié? Ah non, il prend une photo du buste de Ramsès, j'ai du rêver.

S'approcher de la Rosetta Stone (la pierre de Rosette, la Mona Lisa du British). Sentir monter l'excitation, manifestée par l'attroupement, d'où sortent des mains munis d'appareils et des éclairs de lumière. Se laisser porter par le flot, prendre aussi des photos – non pas de la pièce maîtresse, mais du chemin qui y mène, où l'on progresse de photographe en photographe, jusqu'à se trouver enfin devant la pierre. Ou bien se mettre de l'autre côté de la vitrine, regarder comment les visiteurs la découvrent, puis saisissent l'appareil, comme pour aider leur regard (voir plus d'images sur Flickr).

L'idée reçue concernant la photographie touristique, c'est celle de la caméra-écran. Un spectateur qui ne voit rien, abrité derrière son viseur, et transforme toute station en icône inutile – répétition ad libitum d'une image qui existe déjà à des millions d'exemplaires. Mais quand on regarde vraiment ce que font les gens, ce n'est pas l'impression qu'ils donnent. L'acte photographique, rapide, n'en est pas moins réfléchi.

Devant la pierre de Rosette, il faut entre une et deux secondes à un visiteur pour élever l'appareil à hauteur d'oeil. Cela pour au moins trois raisons. La première, c'est que le regard marche vite et bien. Un spectateur n'a besoin que d'environ une seconde pour passer de la surprise à la reconnaissance puis au contentement. L'instant d'après est celui de l'acte photographique, qui intervient de façon parfaitement synchronisée, comme un prolongement et une confirmation du regard. Oui, ce que je vois est suffisamment important pour mobiliser l'opération photographique; oui, je veux conserver le souvenir et prolonger le plaisir de ce petit moment de regard.

Il y a deux autres raisons simples et pratiques qui expliquent la promptitude du recours à la photo. La visite d'un musée est un exercice contraignant, il y a un parcours à suivre, impossible de passer dix minutes à apprécier une oeuvre, on n'aurait plus le temps de finir la visite – et il y a tant à voir. Il suffit de refaire le même parcours sans appareil pour se rendre compte que, démuni de cette béquille, on consacre un temps plus long à l'observation. La photographie est une façon de répondre à la profusion muséale, elle donne l'impression de pourvoir l'affronter, la contrôler avec plus de sérénité.

Enfin, le plaisir de la contemplation de l'oeuvre ne fait pas perdre pour autant le sens de la civilité. Nous savons que d'autres attendent derrière nous, le temps est compté, il faut laisser la place – clic!

Les visiteurs ne photographient que ce qu'ils aiment. Ils passent devant les pièces, parfois insensibles, souvent attentifs, mais on voit bien que la réaction photographique correspond au point culminant de leur intérêt. Qui peut être plus ou moins fréquent selon les individus. Mais on ne photographie jamais un objet indifférent. Au fond, l'impression générale que suscite la photographie au musée est celle d'une pratique particulièrement bien adaptée à l'exercice proposé. Une pratique rassurante, qui permet de gérer et de s'approprier le musée. Une pratique de confirmation et d'entretien du plaisir scopique éphémère qu'il offre.

Nota bene: article initialement publié sur Le Flipbook.

Le gouvernement du lapsus. Leçon sur le style (2)

image Lionel Jospin est considéré comme le producteur le plus régulier de lapsus de la vie politique française. Mais, dans la longue agonie qui commence, Nicolas Sarkozy pourrait bien lui ravir la première place. L'épisode du "pauvre con" du salon de l'Agriculture nous apporte sur un plateau un cas d'école de la dégringolade de la communication sarkozienne.

Nul doute que l'inauguration rituelle de "la plus grande ferme de France" ait été perçue comme un calvaire par l'actuel chef de l'Etat – qui s'y était fait huer lors de son dernier passage, alors qu'il n'était encore que candidat. Chirac ayant fait de ce rendez-vous l'apothéose régulière de son mandat, Sarkozy était sûr que la comparaison allait lui être défavorable. Ca n'a pas manqué: dans les présentations de la mi-journée des JT, les commentateurs soulignaient le “pas de course” présidentiel et la brièveté de la visite.

Mais le pire restait à venir. A 19h33, le site du Parisien.fr mettait en ligne une séquence vidéo de l'arrivée du cortège. Dans le désordre de la cohue, un visiteur dont les opinions politiques sont visiblement à l'opposé, est poussé vers le chef de l'Etat en train de serrer les mains. “Ah non, touche-moi pas! Tu me salis!”, lance impulsivement le quidam. Les deux hommes sont alors à quelques centimètres l'un de l'autre. Sarkozy se détourne vivement en laissant échapper un: “Casse-toi! Casse-toi alors, pauvre con!”, avant de poursuivre son chemin.

Il y a deux semaines, le feuilleton de Michel Mompontet sur France 2, intitulé "Mon oeil", avait consacré une passionnante séquence au phénomène du bain de foule, montrant les difficultés du responsable politique pris au piège de ce tourbillon, luttant pour remonter le courant. Le titre de ce film, "Rushes", indiquait que ce qu'on y voit n'est pas conforme au spectacle officiel, et représente un à-côté qui est habituellement écarté du montage final.

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La Tontine de Cédric

image Le blog de Cédric Kalonji n’est plus a présenter. On a pu suivre ses chroniques relatant la vie des kinois depuis septembre 2005, toujours pointues, virulentes, mordantes. Ces dernières semaines, Cédric à l’aide de son nouvel appareil photo offert par un contributeur anonyme le jour de Noël, a continué à nous faire découvrir sa ville et les mœurs de son pays.

Les pratiques des "roulages" à Kinshasa, c'est-à-dire les policiers de la circulation, ont été largement mis en avant entre descriptif et altercation vivifiante… Mais ce qui a surtout attiré mon attention, c’est la rubrique "Quoi de neuf?" avec son post du 14 février intitulé: "Appel à contribution achat matériel".

Cédric revisite la "Tontine" africaine en direct sur son blog. Souhaitant se lancer dans le son et la vidéo pour diffuser des documentaires ou interviews filmés sur son blog, il souhaite disposer d'«une bonne camera, d’un bon ordinateur, de préférence un Mac et il faudra aussi que j’apprenne à filmer et surtout à traiter les vidéos.»

Pour ce faire, Cédric utilise son blog pour demander à la communauté de contribuer financièrement. Il propose une tontine virtuelle où nous, lecteurs, pouvons suivre via les commentaires l’évolution des contributions – «un système de contribution transparent».

La suite sur: www.congoblog.net...

Lire aussi sur ce blog:

Comment faire un commentaire d'images (Spencer Platt)

Parmi les sujets soumis cette année à mes étudiants de master figurait cette proposition: “Analysez la photographie lauréate du World Press Photo 2007: Spencer Platt, “Young Lebanese Driving Through Devastated Neighborhood of South Beirut“, 2006 (Getty images)”. Les résultats de cet exercice, globalement décevants, suggèrent de revenir sur la mécanique du commentaire d'images.

Ce qui paraîtra le plus logique au débutant, c'est de commencer par décrire la photographie. Qu'est-ce qu'on y voit? Que font ces gens? Etc. Erreur. La description d'une image est déjà un travail qui en oriente la lecture – et dans ce cas précis plus encore, car tout le problème que pose cette photographie tient précisément à son interprétation. La plupart des étudiants se lancent dans la description comme on se jette à l'eau. Sans voir que toute description referme et rétrécit l'image, sélectionne le sens avant même qu'on sache ce qu'il importe de voir. Sans comprendre qu'une image n'est jamais un ensemble objectif de formes au devant duquel il suffit de se porter, mais toujours un dispositif construit par son contexte d'énonciation, déterminé par les voies qu'il a suivi pour arriver jusqu'à nous.

Appliquons-nous la même lecture à une reproduction à l'encre quadrichromie en double page sur papier glacé, qui nous est arrivée dans les mains par l'intermédiaire du libraire, qu'à un tirage aux sels d'argent sur papier mat déchiqueté, sélectionné par nos soins dans la boîte à chaussures de l'archive photographique familiale? En réalité, face à une image, nous nous servons spontanément et sans même nous en apercevoir d'une grille d'interprétation sophistiquée, fruit d'une culture visuelle sauvage acquise depuis l'enfance. Le sens d'une image est d'abord défini par la façon qu'on a de la regarder, qui dépend des intentions prêtées à son auteur ou son diffuseur, généralement déduites de son apparence et du canal emprunté.

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La photo de mariage

image «Il n'y a pas de mariage sans photographie», écrivait Bourdieu dans Un art moyen (Minuit, 1965). Comment imaginer en effet que cet acte solennel fondateur d'une nouvelle lignée familiale ne soit accompagné, depuis la fin du XIXe siècle au moins, par son pendant iconographique? C'était compter sans la rupture sarkozienne – décidément plus concluante dans le registre personnel que sur le plan économique. Pour le dernier mariage du chef de l'Etat, on avait beau chercher: les télévisions comme les sites de presse n'offraient hier que vues des pyramides ou des grilles de l'Elysée. Les blogs, eux, s'en donnaient à coeur joie en déclinant simulacres et parodies. Mais d'image du mariage présidentiel, point.

Ce qui ne signifie pas qu'une photographie officielle n'a pas été produite, ni que celle-ci ne doive jamais être publiée (comme les rivières, les images finissent toujours par trouver le chemin). Mais en ce samedi où les médias puis la France entière découvraient le nouvel état matrimonial du président, l'absence de LA photographie était d'abord un signe politique. Un message de discrétion ostensible, profilé pour remonter la pente d'une popularité en berne, à l'approche d'échéances que les sondages promettent difficiles.

Au risque d'en faire un peu trop. A force de secret, cette union «dans la plus stricte intimité» (expression plus souvent employée pour les enterrements que pour les mariages) finissait par évoquer les cérémonies très privées des stars d'Hollywood plutôt que les réjouissances publiques du commun des mortels.

Devant ce trou noir, les médias ont administré une leçon de journalisme comme il se fait. Nul besoin de l'image qu'on attend pour illustrer un événement. En matière de bouche-trou, il y avait Gizeh et Petra, la conférence du 8 janvier, les souvenirs de Cécilia, les défilés de Carla, les couvertures des magazines, l'album des premières dames ou encore la cohorte des photographes avec leurs téléobjectifs impuissants (curieusement, nul n'a évoqué la publicité Lancia diffusée en ce moment sur les écrans français, malgré de bien belles images). Et ce qui se passe tous les jours, mais qui est moins visible – à savoir que la télévision s'alimente d'images de remplissage impertinentes et vaines – apparaissait d'un coup dans toute son évidence. Comme de coutume, le web aura sonné plus juste, en soulignant cette absence par l'ironie et la dérision.

Quand les séminaires sur la photo font des photos

image Comment en vient-on à faire des photos en séminaire? En études visuelles, de plus en plus d'étudiants sont munis d'appareils compacts ou de photophones, avec lesquels ils n'hésitent plus à mitrailler l'écran en plein exposé. J'abuse moi-même du procédé, car il n'y a pas meilleur carnet de notes en matière visuelle. Cela dit, obtenir des images lisibles avec la faible lumière du vidéoprojecteur tient parfois du casse-tête, c'est pourquoi je recours souvent à un reflex – plus encombrant et surtout plus bruyant – pour de meilleurs résultats. Profitant de mon statut de spécialiste, j'ignore les regards noirs qui me foudroient – il faut parfois savoir se sacrifier pour établir un usage.

Au Lhivic, cela fait maintenant un an ou deux que la présence de caméras est devenue familière. La disponibilité des outils crée de nouvelles opportunités iconographiques. Depuis quelques séances, lors de la session de rattrapage désormais rituelle, à l'atelier de recherche Aux Bons Crus, mon appareil circule de main en main. Au prétexte de tester la machine, les chercheurs se shootent les uns les autres comme des ados de retour du ski. Il est amusant de constater une amélioration progressive de cette production collective improvisée, qui suggère l'émergence d'un genre, encore en gestation: la photo créative de séminaire. Je parie un paquet de carambar que ce nouveau sport ne fait que commencer.

Post-scriptum. Encore une micro-expérience notable. Jeudi dernier, une connaissance de Facebook, qui se décrit elle-même comme "allergique à la fac", est venue assister au séminaire de son propre chef. Si j'ai bien compris, c'est parce qu'elle trouvait les photos de nos activités sur Flickr "sympathiques". Je ne m'en suis pas rendu compte tout de suite, mais c'est probablement la première fois qu'on vient à mes cours sur la base d'un impetus iconographique. Etrange combinaison (blog + Facebook + Flickr), qui semble produire son effet par accumulation d'informations, jusqu'au geste réel. Moralité: continuons les photos!

Derrière Simone de Beauvoir

image Le 3 janvier 2008, Le Nouvel Observateur célèbre le centenaire de la naissance de Simone de Beauvoir (1908-1986) par un dossier et lui consacre sa couverture (n° 2252). Plutôt qu'un banal portrait du Castor, la rédaction a choisi une photographie étonnante, réalisée par Art Shay en 1952 lors d'un séjour à Chicago. Saisie inopinément au sortir du bain, Beauvoir, nue, rattache ses cheveux devant son miroir, dans une pose qui semble inspirée de la peinture classique, cambrée par le port de mules hautes.

Dans les jours qui suivent cette parution, journaux, blogs et forums s'enflamment. Une première vague de réactions condamne ce choix iconographique, décrit comme un contresens et unanimement analysé comme un symptôme de la dérive commerciale du magazine. «Le nouveau Voyeur frappe au-dessous de la ceinture» dénoncent les Chiennes de garde, qui manifestent devant son siège le 11 janvier. Ciblant tout particulièrement les associations féministes, une deuxième vague répond à la première en soulignant la "bigoterie" voire l'"intégrisme" de cette interprétation. Michel Labro, directeur de la rédaction, se défend d'avoir voulu donner une image dégradée de la femme et estime au contraire que cette couverture constitue "un hommage parfait" au non-conformisme de l'écrivain.

Les dernières réactions en date tendent à ramener ce choix à un non-événément. C'est pousser le bouchon un peu loin. On peut dire ce qu'on veut de cette photographie, sauf qu'elle est banale. Rapportée à l'univers littéraire des années 1950-1960, cette image est unique en son genre. L'une des premières ripostes à la couverture met en exergue son machisme en soulignant qu'«on n’imagine pas un numéro spécial du Nouvel Obs avec en couverture les fesses de Sartre». Plus largement, il suffit de solliciter la génération des écrivains ou des intellectuels de l'après-guerre, déjà largement médiatisée, pour mesurer ce que cette image a d'exceptionnel. Des photographies privées d'Althusser en maillot de bain, à la plage, sont conservées dans les collections de l'IMEC, mais je les vois mal orner la couverture d'un magazine à l'occasion d'une célébration. Le cas le plus approchant pourrait être la vision de l'actrice Jane March jouant le personnage de Marguerite Duras jeune dans le film tiré de L'Amant (Jean-Jacques Annaud, 1992), mais il s'agit d'une évocation fictive largement postérieure.

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