Alimenter les conversations est l'une des fonctions traditionnelles de l'info. En général, son caractère objectif ne permet pas de s'interroger sur la légitimité des discussions suscitées. Dans le cas de l'Airbus, le caractère aventuré des hypothèses rend au contraire manifeste le côté "Bouvard et Pécuchet" des échanges. Comme dans les théories conspirationnistes, la construction du savoir prend un tour hystérique et fonctionne en vase clos. Il devient alors visible que les médias mainstream ont moins pour rôle de procurer une information rationnelle destinée à éclairer les jugements du citoyen que de forger des récits du quotidien dans lesquels le public est supposé se reconnaître.

En matière médiatique, c'est toujours avec profit qu'on revient à La Presse, le modèle du quotidien grand public inventé par Emile de Girardin en 1836. Avec l'introduction de la publicité, l'un des points forts de la formule consistait à incorporer au journal un feuilleton régulier, signé par de célèbres romanciers, comme Balzac, Dumas ou Scribe.

Comme le soulignent les auteurs de L'An un de l'ère médiatique, entre fiction et actualité, les frontières s'avèrent constamment poreuses[1]. Au-delà de la distinction spatiale des matières, c'est un style qui vise à retenir l'attention du lecteur-consommateur qui s'impose comme le point commun de l'énonciation du journal. «Souvent, des drames inattendus vous saisissent et vous tirent des larmes», écrit Samuel-Henry Berthoud dès le premier numéro de La Presse.

Le retour régulier d'un même sujet, quelle que soit l'information disponible, est une autre marque de feuilletonisation. Dans le cas du vol AF 447, on a pu constater que l'absence d'information, loin de conduire à restreindre le commentaire, en suscitait l'accroissement. C'est bien le caractère feuilletonesque qui explique ce trait. Dans cette optique, un accident non élucidé n'est pas un matériau moins intéressant qu'un cas expliqué, mais au contraire un aliment plus puissant de curiosité et de participation. Propice à la multiplication des exégèses, l'incertitude est un moteur de conversation.

Les mécanismes auxquels nous sommes si attentifs depuis l'émergence du web 2.0 ont une histoire plus longue qu'on ne le croit généralement. Expérimentés de longue date, ils ont accompagné l'élaboration de l'espace médiatique moderne – dont Bouvard et Pécuchet sont les produits fidèles.

Notes

[1] Cf. Marie-Eve Thérenty, Alain Vaillant (dir.), 1836. L'an un de l'ère médiatique. Analyse littéraire et historique de La Presse de Girardin, Paris, Nouveau monde, 2001.