La dérive des professions

En introduction à la séance, Cyril Lemieux a présenté un aperçu du mouvement d’éloignement réciproque constaté depuis le début du XXe siècle entre ces trois professions que sont celles de scientifique en sciences humaines et sociales, de journaliste et de politique. La professionnalisation des deux dernières dans des filières spécifiques, distinctes des humanités, aurait contribué à cette prise de distance croissante par rapport au milieu de la recherche qui a fini par se traduire par une mauvaise connaissance de celui-ci. Par ailleurs, eu égard à la situation du mouvement actuel, la couverture du mouvement par des journalistes polyvalents, non spécialistes du sujet, les aurait rendus plus dépendants pour leur propre information des sources officielles faute d’un développement de réseaux d’informations autonomes. Ce qui soumet l’agenda des journalistes à celui des politiques. Un point important souligné par C. Lemieux est l’absence de relais exercé par le milieu politique de la controverse générée par le mouvement universitaire autour des réformes de la formation des maîtres et de l’enseignement supérieur. Ce qui n’a pas favorisé le travail des journalistes qui n’ont pas trouvé là un espace déjà structuré par la variété des points de vue émergents sur cette question qu’ils auraient pu à leur tour commenter et analyser. Il y a là une responsabilité du monde politique et notamment des partis d’opposition. C’est un signe patent de l’éloignement de ces mondes les uns par rapport aux autres.

Le mouvement universitaire et les grands médias: entre surprise et indignation

  • Une information insuffisamment analysée

De l’avis général des journalistes et universitaires présents, la couverture médiatique du mouvement a été conforme, tant du point de vue de la quantité des articles de presse que du contenu, rapporté aux lignes éditoriales des différents journaux, de ce que l’on pouvait attendre du traitement de ce type d’événement. En revanche, le manque de pédagogie de la part des journaux sur les éléments de la réforme a été souligné par divers intervenants. Ce qui désignait plus particulièrement la reprise par les journalistes des termes de «réforme», «modernisation», «autonomie», etc., tels qu’utilisés par le gouvernement, sans l’accompagner d’un effort de décryptage ni d’explicitation et en donnant l’impression que ces termes étaient non pas neutres, mais dotés d’une valeur positive en soi[1]. Ce qui, du même coup, sous-tendait que s’y opposer témoignait d’une attitude pour le moins inappropriée, incorrecte, et somme toute négative. L’adoption de cette perspective peut être assimilée à une démission des médias vis-à-vis d’une partie non négligeable de ce qui fait leur raison d’être, en termes de délivrance d’une information non biaisée. La conséquence de cela, c’est que le discours politique dominant n’est pas investigué en détail. La critique se porte alors tout naturellement sur les arguments des opposants à cette même politique, tandis que celle-ci échappe au débat faute de l’instauration d’un espace publico-médiatique propice au développement d’une controverse et à son examen raisonné, d’où une solution acceptable pourrait surgir. Au final, dans ce flou ainsi préservé, où les mêmes mots peuvent servir à signifier des choses différentes, en fonction des circonstances d’usage notamment, tout devient affaire d’opinion et rien ne peut être véritablement tranché[2].

Sylvestre Huet (Libération) donne ainsi l’exemple de l’annonce par le ministre Darcos d’une mesure de la mastérisation consistant à améliorer, d’après ce dernier, la formation des enseignants du primaire et du secondaire en exigeant que la formation minimale requise pour se présenter au concours soit relevée de bac + 3 à bac + 5. Or, souligne S. Huet, les enseignants du secondaire ont déjà une formation bac + 5[3]. L’argument de Darcos est donc mensonger. Cependant, en l’absence d’une rectification systématique de ce point par les médias, le ministre peut continuer à le présenter tel quel sans être repris par le journaliste qui l’interroge. L’évocation du thème de la mastérisation donne l’occasion d’une mise au point par Luc Cédelle (Le Monde), qui indique que le suivi du mouvement universitaire réalisé par S. Huet fait de son blog l’épicentre du mouvement. S. Huet conteste avoir adopté ce rôle de porte-parole du mouvement en reprenant l’exemple de la mastérisation et l’absence d’allongement de la durée de la formation. Ce qui signifie que bon nombre de médias, selon S. Huet, n’ont pas souligné le point de vue mensonger de Darcos, alors que lui même l’a fait[4]. Le message implicite du journaliste dans cet exemple est que dénoncer un mensonge gouvernemental n’est pas prendre fait et cause pour une partie à une controverse contre une autre, c’est faire son travail de journaliste. On peut alors en tirer la conclusion sous-entendue que ne pas souligner l’existence du mensonge, ce n’est pas faire son travail de journaliste et c’est, d’une certaine manière, laisser accréditer une idée fausse dans l’opinion et donc se comporter en allié objectif du menteur[5].

Toutefois, le journaliste estime qu’en matière de manque d’effort pédagogique sur les raisons du mouvement, les torts sont partagés entre les médias[6] et les universitaires eux-mêmes. Il relève, de la part de ces derniers, un manque de distinction entre un discours militant qualifiant la politique du gouvernement avec des slogans simplistes, et les questions de fond. Or, seules des causes complexes liées à l’évolution du monde universitaire peuvent expliquer, selon lui, l’ampleur de la mobilisation, et auraient amplement mérité un effort de présentation plus soutenu de la part de la communauté universitaire auprès du grand public. Valérie Robert, enseignante-chercheuse à Paris 3 et « cellule média » de SLU, a indiqué que les médias surtout régionaux avaient couvert la plus grande partie des opérations médias réalisées par les membres du mouvement afin de le rendre publiquement visible. C. Lemieux avait auparavant évoqué le fait que ces opérations de communication externe avaient eu un succès mitigé auprès des journalistes. Faut-il y voir le fait que ce qui est publicisé de la sorte, ce sont justement les opérations de communication elles-mêmes et moins les arguments des opposants aux réformes éclairant leurs effets nuisibles potentiels ? Par conséquent, ces opérations par elles-mêmes n’apportaient finalement pas grand-chose à la compréhension de la mobilisation par les personnes extérieures au mouvement et pouvaient finir par lasser sans avoir même convaincu leurs destinataires[7].

  • Pourrissement de la situation et stratégie politique

Les participants se sont interrogés sur la logique qui a contribué au «pourrissement» du mouvement, sur les responsabilités et les raisons envisageables de celle-ci. Selon Jade Lindgaard (Mediapart), le gouvernement a laissé pourrir le mouvement jusqu’aux examens. Il est donc légitime de se poser la question de la satisfaction que peut retirer le gouvernement de voir certaines universités mises en grande difficulté et en particulier en sciences humaines. S. Huet[8] nuance en resituant ce qui s’est passé dans un contexte historique. D’après lui, la construction de l’attitude du gouvernement face à cette crise universitaire pour en faire un exemple montrant que le gouvernement ne recule pas est une opportunité qui est venue en cours de route, non une stratégie délibérée. Il précise que La droite s’est donné un programme pour réorienter la recherche publique, l’Enseignement Supérieur et la relation entre l’Enseignement Supérieur et la Recherche et l’économie, qui a connu un début de réalisation maladroit sous la présidence de J. Chirac. Aujourd’hui, les choses sont plus fermement engagées, avec le choix d’une politique de premier plan qu’est V. Pécresse, ex-responsable des études à l’UMP. Il ne s’agit pas de tarir la recherche en SHS, mais de l’orienter vers les domaines qui paraissent importants aux yeux du gouvernement. En revanche, s’agissant de l’enseignement supérieur en SHS, il y a la volonté de réduire les effectifs étudiants, trop nombreux selon lui. Pour l’Enseignement Supérieur, et les SHS en particulier, ils ne sont pas opposés à l’idée d’avoir quelques centres universitaires d’excellence bien dotés avec des gens sélectionnés pour des contenus de formation sur les domaines qui leur semblent devoir compter. En revanche, ils ne veulent pas engager d’investissement public pour la formation des futurs employés et cadres moyens qui est le destin de ceux qui passent par l’enseignement de masse en université. Il incombera aux familles et étudiants de payer les frais de scolarité.

Les médias alternatifs et l’autodiffusion de l’information par et dans la communauté universitaire

  • Un rapide panorama des outils internet utilisés dans la mobilisation

La seconde partie du débat à laquelle ont pris part les universitaires Olivier Ertzscheid et Sophie Pène, s’est intéressée à la manière dont le mouvement avait été l’occasion pour beaucoup de ses participants d’expérimenter le rapport aux nouveaux médias et au web 2.0 (blogs et réseaux sociaux).

image Olivier Ertzscheid évoque les circonstances de la genèse du site Universités en lutte, qui, avec quelques autres (SLR, SLU, SLRU-EHESS), a servi de relais au mouvement universitaire. Ces sites ont correspondu au besoin de combler un manque entre le journalisme d’opinion et un journalisme très peu compréhensif dès le commencement du mouvement envers les raisons qui pouvaient justifier que les enseignants-chercheurs descendent dans la rue. Il convient d’ajouter l’absence d’analyses véritables du mouvement par la presse régionale, plus cantonnée dans les reportages et le traitement au cas par cas. D’où la nécessité d’un troisième pôle d’informations sur le mouvement, via des sites internet, dont celui d’universités en lutte. Par la suite, plusieurs centaines de blogs de différentes tailles, et notamment locaux, se sont rapidement créés à la faveur du mouvement. Grâce aux outils des flux RSS, il a été possible d’«accrocher» toutes ces informations locales au site Universités en lutte. Les informations sont regroupées en différentes catégories pour en faciliter la lecture. En outre, ces rubriques permettent d’archiver les traces du développement de ces thématiques pouvant en faire un outil pour les recherches ultérieures qui pourront être menées sur l’histoire du mouvement.

Internet a permis de lancer de nombreuses pétitions dont certaines ont fait date. Elles ont constitué un élément d’appui aux revendications des universitaires. Internet permet également de diffuser des «vidéos virales». La conférence de Geneviève Azam sur le processus de Bologne a connu un large succès en informant sur les enjeux des réformes. On élabore à travers ces outils une temporalité différente de celle des grands médias. L’inconvénient de la prolifération de ces informations est la difficulté parfois de repérer les informations pertinentes pour ses objectifs et fins pratiques en relation avec le mouvement et ses actions.

  • Outils internet et élaboration d’une communauté universitaire dans et pour l’action collective

Sophie Pène est revenue sur la relation entre les médias et le mouvement universitaire dans l’intention de ce dernier d’attirer l’attention du politique. Or, la cause défendue n’est pas devenue cause commune. Mais il convient de revenir sur l’idée que le mouvement a démarré avec une plateforme claire et des objectifs définis au départ. En effet, S. Pène conteste cela, de même qu’elle précise que l’une des particularités de ce mouvement est de ne s’être pas construit sur le registre classique d’une dynamique de revendication. C’est en cours de route et en tant que réponse circonstancielle à un adversaire avançant très rapidement pour éviter que la riposte s’organise et se structure, que le mouvement universitaire s’est véritablement élaboré en se saisissant du statut des enseignants-chercheurs comme d’un thème permettant de fixer le débat sur un point et d’immobiliser l’adversaire.

La question est de se demander ce que ces outils ont permis d’élaborer en termes de construction des volontés des participants à ce mouvement et de leur identité, permettant de faire communiquer entre eux les membres d’un milieu réputé pour sa profonde hétérogénéité interne. Un certain nombre de termes - «évaluation», «statut», «indépendance» - ont ainsi pu être travaillés collectivement par la profession, donnant lieu à un certain nombre de textes de référence (Olivier Beaud, Barbara Cassin, Vincent Descombes). A cet égard, la narration médiatique du conflit a permis au milieu universitaire de se saisir de cette base sémiotique pour élaborer un travail intellectuel réflexif qui a été amplifié par les outils du web. Un espace de communication multi-utilisateurs s’est ainsi construit sur et à travers des pratiques de décontextualisation et recontextualisation des informations à des fins d’action en particulier.

En conclusion, j’ajouterai qu’il est permis de penser qu’une fois les préoccupations du mouvement universitaire sortie de l’agenda médiatique, les membres du mouvement n’en auront pas pour autant perdu les outils de publicisation de leur réflexion et de leur action collectives, variées et décentralisées. Ces quelques semaines et mois intenses leur auront permis de se doter d’un outil de communication, d’échange d’informations et de mobilisation pérenne, indépendant des médias classiques. Cet outil est plus adapté à un travail de fond qui va pouvoir ainsi se poursuivre selon son tempo sur la base des initiatives et chantiers ouverts au plus fort de la mobilisation.

Notes

[1] Ce qui est également le cas, dans ce cadre de pensée, de l’idée de «modulation des services» conduisant à alourdir la charge d’enseignement des enseignants-chercheurs qui auraient été qualifiés de «non-publiants», c’est à dire n’ayant pas assez publié dans la liste restrictive de revues définie arbitrairement par l’AERES (Agence d’Evaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur), les publications faites en-dehors de cette liste n’étant pas ou seulement médiocrement prises en compte. Cette mesure a pu passer pour légitime aux yeux de certains, et donc être vue comme une mesure positive, s’il s’agit de sanctionner un déséquilibre dans le «service rendu» par un enseignant-chercheur en réorientant les priorités de son activité. S’il ne fait pas (suffisamment) de recherches, qu’il assure donc plus d’enseignement, sous-entendu que cela soulagera d’autres enseignants-chercheurs d’une partie de leur charge d’enseignement pour se consacrer davantage à leurs recherches.

[2] Ce qui n’empêche pas que des décisions puissent être prises, des textes adoptés, y compris en catimini et sans réelle concertation ni a fortiori recherche d’un compromis négocié avec l’ensemble des partenaires concernés. Cf. entre autres: iufmparis.canalblog.com ainsi que: sauvonslarecherche.fr/spip.php... et "Université: le gouvernement veut faire passer la masterisation de force", Jade Lindgaard, Mediapart, 21 mai 2009, voir aussi: sciences.blogs.liberation.fr....

[3] Pour plus de détails sur cette question, on se reportera au blog de S. Huet et plus particulièrement à cette note-ci: sciences.blogs.liberation.fr....

[4] S. Huet reconnaît néanmoins que son propre journal, auquel il proposait un dossier clé en main sur les raisons du mouvement, a refusé de le publier le jour même du début de la grève dans les universités, le 2 février 2009

[5] C’est en partie sur cette problématique que la couverture du mouvement universitaire par le journal Le Monde a été l’objet d’une sévère critique venant des universitaires eux-mêmes. Luc Cédelle, au cours du débat, reviendra longuement sur ce point qui a affecté la rédaction du journal. Il évoque un article dont il est le rédacteur et qui lui a attiré de nombreuses critiques. Cet article a pour titre "La réforme de l’éducation face à la loi du «buzz»: La rumeur nourrit la révolte étudiante. Et aucune déclaration ne semble en mesure de la neutraliser" (13/02/09). Dans ce texte, l’auteur évoque un certain nombre de fausses nouvelles qui se sont répandues sur internet et dont le contenu alarmant a eu un effet sur la mobilisation des étudiants. Le problème évoqué est celui des perceptions qui se détachent des faits sur lesquels elles prétendent porter et qui alimentent un discours et des craintes que rien ni personne dans la situation présente ne peut ni justifier ni endiguer. En fait ce n’est pas ce texte seul qui a focalisé l’irritation d’un certain nombre d’universitaires. Plusieurs autres articles du Monde ont contribué à l’alimenter. On en aura un aperçu ici: http://www.acrimed.org/article3102.html et là: slru.ehess.org/index.php.... On pourra écouter le débat réunissant Valérie Robert, Luc Cédelle et Sylvestre Huet: "Grève à l’université : les médias ont-ils failli?", débat organisé par Télérama, 23 mai 2009.

[6] La presse elle-même est critique vis-à-vis de la faible couverture médiatique des arguments du mouvement universitaire. Cf. Anna Alter (Marianne): www.marianne2.fr, Gérald Andrieu (Marianne): www.marianne2.fr....

[7] cf. à ce sujet au billet du 29/05/09 sur "la ronde des obstinés" du blog http://histoireuniversites.blog.lemonde.fr/.

[8] qui s’était exprimé avec force sur ce sujet ici: sciences.blogs.liberation.fr...