Actualités de la Recherche en histoire visuelle

 

A la recherche du modèle économique: et la pub?

image Une fois n'est pas coutume, je restitue un élément de la conversation de l'autre soir, au café des Arts et Métiers. Johan H*** raconte une rencontre récente de spécialistes des médias. Les journalistes, dit-il, étaient tous flippés - mais les plus flippés, c'étaient les publicitaires. Le problème n° 1 des médias en ligne, chacun le sait, est l'absence de ressources suffisantes pour soutenir des projets ambitieux. Mais plutôt que de pointer du doigt les rédactions, mes voisins de table tombent d'accord pour situer le fond du problème du côté des agences de pub, incapables de créer une communication innovante, adaptée aux nouveaux médias. Seul Google a su inventer un nouveau modèle. Pourquoi pas les autres, demandé-je? Trop d'argent: corruption, rigidités, incapacité de se renouveler. Je biche: moi qui ne suis pas un chaud partisan du modèle libéral, voilà une profession qui, quoique caressée dans le sens du poil par la main invisible, a l'air encore plus malade que l'université fonctionnarisée. Mais j'ai surtout l'impression d'avoir saisi un élément important de l'équation, que je n'avais pas encore aperçu. Merci les gars. Et merci de corriger ou de compléter ce dessin schématique, à propos duquel je n'ai pas encore lu grand chose sur la toile.

Le Monde passe aux aveux

image Un magnifique cas d'école. Le 1er avril dernier, le sociologue Jérôme Valluy, militant de la première heure du mouvement des enseignants-chercheurs, diffusait sur la liste de discussion de la coordination universitaire un appel à boycotter le journal Le Monde, sous la forme ironique d'une "Charte de bonne conduite" (voir ici-même: "Adieu, Monde cruel"). On a pu lire, notamment sur le blog de Luc Cédelle, l'expression de la stupeur incrédule qui a saisi le boulevard Blanqui devant cette atteinte aux droits imprescriptibles du journalisme "de référence". Non, était-il opposé en substance, Le Monde n'avait rien à se reprocher, sa couverture de la crise était juste et équilibrée. On préférait botter en touche, déplorant le mauvais goût de cette persécution antimédiatique, pure manifestation du terrorisme intellectuel ultragauchiste.

Trois semaines après la diffusion de la "Charte", c'est Jérôme Valluy qui a gagné. Le 22 avril, le quotidien a publié un dossier approfondi de 8 pages, qui répond sans rire aux questions essentielles: "Qui sont les acteurs de la crise?", ou encore: "Quels sont les points du litige?" ...pas moins de trois mois après le début du conflit. Ce record de promptitude journalistique a suscité l'hilarité de quelques confrères peu charitables ("Incroyable: Le Monde découvre l'existence d'un conflit dans les facs"). Mais cet exercice de rattrapage tardif est aussi un aveu qui donne rétrospectivement raison à ceux qui critiquaient la couverture du quotidien. Car la restitution des raisons du conflit est cette fois bien plus en faveur des enseignants-chercheurs, qui ne sont plus présentés comme un troupeau borné hostile à la magie réformatrice, mais comme des professionnels en butte à l'incohérence des pouvoirs publics. Il reste bien sûr des erreurs factuelles, qui témoignent du peu de familiarité des journalistes avec le mouvement («Derrière la mobilisation, deux moteurs: le Snesup, syndicat majoritaire chez les universitaires, et les différentes coordinations nationales» affirme par exemple un "chapô". Alors que c'est bien la coordination nationale des universités, secondée par les associations SLU, SLR et QSF, qui a lancé et organisé la mobilisation. Mentionner le Snesup, autrefois proche du parti communiste, en première place des "moteurs" trahit le réflexe du Monde de gauchiser le mouvement).

On ne saura probablement jamais combien de désabonnements ont conduit le quotidien à cette spectaculaire volte-face. Y apercevra-t-on la preuve de l'indépendance tant vantée du journalisme? Ou plutôt celle de l'efficacité de la pression du lobbying, seul levier susceptible de peser désormais sur l'industrie médiatique? Telle a bien été la perception immédiate de la "Charte" par la direction du quotidien. Puisse cette interprétation du poisson d'avril de Valluy ramener au bercail les lecteurs égarés.

  • Réf.: Dossier "Universités", Le Monde daté du 23 avril 2009, p. I-VIII.

Vieux, décrépis, grippe-sous, les médias français ne méritent pas l’internet

L’omerta est la règle suivie par tous les médias français d’avant la révolution du réseau, avec toujours comme ultime justification la survie des formats anciens, seuls capables d’être réellement rémunérateurs, au détriment de tout ce qui a fait que l’internet est une respiration, mieux un nouvel ordre. Aujourd’hui, la situation est incroyablement dangereuse sur la toile française. La survie est devenue la règle pour les médias "Pure Players" francophones. Quelques exemples: Deezer, Dailymotion sont étranglés par les revendications des ayants droit, d’un côté, et un sous financement de l’autre. Leur existence même est engagée. Sur le front de l’information, Bakchich, Rue89, etc., voient leurs revenus publicitaires largement menacés par les effets de la crise. Sans parler des radios en ligne, qui lèvent des fonds dans une unique perspective: décrocher une hypothétique licence de radio numérique terrestre.

Par Emmanuel Torregano, Electron libre, 24/04/2009 (via Jean-Baptiste Soufron/FB).
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L'autonomie veut dire la mise au pas des universitaires

Dans votre dernier livre, "Conditions de l'éducation", vous mettiez l'accent sur la crise de la connaissance. Le mouvement actuel dans l'enseignement supérieur n'en est-il pas une illustration?

L'économie a, d'une certaine manière, dévoré la connaissance. Elle lui a imposé un modèle qui en fait une machine à produire des résultats dans l'indifférence à la compréhension et à l'intelligibilité des phénomènes. Or, même si c'est une de ses fonctions, la connaissance ne peut pas servir uniquement à créer de la richesse. Nous avons besoin d'elle pour nous aider à comprendre notre monde. Si l'université n'est plus du tout en position de proposer un savoir de cet ordre, elle aura échoué. Or, les savoirs de ce type ne se laissent ni commander par des comités de pilotage, ni évaluer par des méthodes quantitatives.

N'est-ce pas pour cela que la question de l'évaluation des savoirs occupe une place centrale dans la crise?

Alors que les questions posées par les modalités de l'évaluation sont très complexes, puisqu'elles sont inséparables d'une certaine idée de la connaissance, elles ont été réglées de manière expéditive par l'utilisation d'un modèle émanant des sciences dures. Ces grilles d'évaluation sont contestées jusque dans le milieu des sciences dures pour leur caractère très étroit et leurs effets pervers. Mais, hormis ce fait, ce choix soulève une question d'épistémologie fondamentale : toutes les disciplines de l'université entrent-elles dans ce modèle? Il y a des raisons d'en douter.

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Small is beautiful (10): Le portrait du professeur

Création hier de mon profil sur Owni. Comme à chaque ouverture de compte web 2.0, je cherche une photo pour remplacer la vignette standard par mon portrait. Je ne suis pas chez moi – donc pas d'accès à ma photothèque. Je me rabats sur le tag "me" de mon compte Flickr. Fugitivement, je me souviens du dilemme que fut, en 2005, lors de mon inscription sur la plate-forme visuelle, le choix d'un autoportrait. Encore peu familier avec l'idée de voir ma tronche associée à chacun de mes faits et gestes, j'avais choisi, comme beaucoup de newbies, une image qui me cache plutôt qu'une image qui me montre: un reflet de mon visage saisi par inadvertance lors d'une reproduction de photo. Mais au-delà de son caractère protocolaire, cette solution présentait l'avantage de répondre à un problème simple. Je ne disposais en 2005 que d'un très petit nombre de photos de moi – et d'aucune image récente convenable pour cet usage.

Quatre ans plus tard, grâce à l'habitude qui s'est progressivement installée au Lhivic de documenter les séminaires, le matériel à ma disposition est nettement plus abondant. Sous le tag "me", pas moins de 76 portraits de votre serviteur en situation, dans des postures toutes plus dignes les unes que les autres de gloire et d'immortalité. Mais hier, va savoir, était-ce bile, était-ce humeur, pas moyen. Voilà que je me mets à les examiner l'une après l'autre sous toutes les coutures, à grands coups de clics furieux sur la vignette loupe. Là, c'est l'éclairage qui n'est pas à mon avantage. Sur celle-ci, j'ai l'air benet. Sur celle-là, on dirait que je m'endors. En voilà une qui est bien – mais justement, un peu trop: on va croire que je me vois en guest de la Nouvelle Star. Sur celle-là, on ne voit que mes cheveux gris. Et sur celle-ci, déjà ancienne, j'ai l'air trop jeune.

Quand c'est parti comme ça, inutile d'insister. Je choisis par plaisanterie un portrait de moi en buveur de bière. Manière de répondre à côté, parce qu'il faut bien se plier à l'usage, en dévoilant, à défaut de la profondeur de ma réflexion, l'étendue de mon humour. Bref, photo numérique ou pas, la réponse à l'injonction de se montrer reste une affaire délicate, à chaque fois renégociée, toujours transitoire, comme dans l'impossibilité de donner jamais pleine et entière satisfaction.

Spectres de la photographie. Arago et la divulgation du daguerréotype

Foucault, spectre solaire, 1844

Aujourd'hui comme hier, le rôle joué par François Arago dans la divulgation du daguerréotype en 1839 garde un goût prononcé d'aventure républicaine. Il se raconte comme la geste typiquement française d'un bon génie clairvoyant et désintéressé, qui inscrit la naissance de la photographie sous le signe des grands destins en lui octroyant le double baptême de l'Assemblée nationale et de l'Académie des sciences. Cultivée tout au long de la seconde moitié du XIXe siècle par les historiographes de l'enregistrement argentique, cette légende s'articule à un travail de constitution de l'origine, nécessaire à la bonne réputation du médium[1]. En mettant l'accent sur l'enthousiasme de l'accueil réservé à la nouvelle technologie[2], cette élaboration vise à installer l'évidence de la rencontre de la photographie avec la Nation. Ce faisant, elle réduit Arago à un simple médiateur et minimise la complexité du dispositif scientifico-politique qu'il met en oeuvre.

Dans la foulée du cent-cinquantenaire du médium, en 1989, la nouvelle historiographie de la photographie accorde progressivement plus d'importance au rôle d'Arago et reconnaît le caractère exceptionnel du processus de divulgation. Sa chronologie est affinée, sa dimension symbolique mieux prise en compte. Pourtant, les raisons permettant de comprendre les choix de l'astronome demeurent obscures. Sa réponse à la proposition de Daguerre est expliquée par sa sensibilité à l'idéologie progressiste[3]; le sens de son intervention est interprété comme une «politisation» de l'invention lui procurant une plus-value républicaine et patriotique[4]. Chacune de ces analyses apporte un éclairage précieux, mais laisse un sentiment d'inachevé. Quelle que soit la réalité de l'engagement d'Arago, élu député des Pyrénées-orientales depuis 1830 et futur membre du gouvernement provisoire de février 1848, ce serait faire injure à la sincérité de ses convictions républicaines que de ne pas constater la distinction nette entre ses activités politiques et ses responsabilités scientifiques. Malgré l'affirmation selon laquelle «le daguerréotype ne comporte pas une seule manipulation qui ne soit à la portée de tout le monde[5]», il faut considérablement tordre le sens de son célèbre rapport à la Chambre pour admettre de le ranger parmi les grandes pages du saint-simonisme. En réalité, l'accentuation de la dimension politique de son action, son interprétation exclusive en termes d'intérêt général évacuent toute interrogation d'un mobile personnel et se conforment au schéma de la légende républicaine non moins qu'aux idées reçues sur l'héroïsme des savants. Selon Anne McCauley, «ses motivations paraissent transparentes: en tant que scientifique ayant participé lui-même à des expérimentations optiques, il était tout naturel qu'il fut impressionné par la découverte capitale de Daguerre, et qu'il cherchât à attirer les honneurs de l'Etat sur une invention majeure[6]

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Ces artistes fantômes que sont les rappeurs français

Selon certains médias, je suis "le rappeur qui veut faire tuer Eric Zemmour". Voilà pour les présentations. Mes papiers? J'en ai quelques-uns, comme ceux que nous avons reçus cette semaine: une notification d'avocat signifiant qu'une plainte a été déposée par M. Eric Zemmour et ses avocats auprès du procureur de la République pour "des faits de menaces de crimes" et "d'injure publique". Ces accusations visent le texte d'un de mes titres récemment paru sur la Toile.

Revoilà donc le spectre terrifiant du rap aux valeurs morales crapuleuses et aux invectives criminelles. C'est le retour du hip-hop qui terrorise. Ennemi sanguinaire des institutions les plus honorables de ce pays. Les monstres sont revenus. La psychose nous rattrape. Quoiqu'elle ne nous ait jamais vraiment quittés.

Encore une fois, un rappeur est placé au centre de la polémique. Il faudra le clouer au pilori ou le faire passer à la barre. C'est seulement à cette condition que l'ordre social, médiatique et surtout moral retrouvera son harmonie. Cette fois-ci, la foudre m'a choisi.

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Valérie Pécresse, ministre de la liquidation de l'université?

image Petit problème de logique. Affirmer: 1) qu'on a tenu compte des "inquiétudes" des universitaires et réécrit le décret statutaire; 2) que la "grogne" est calmée; 3) que les quelques "perturbations" restantes sont le fait d'une petite minorité manipulée par l'ultra-gauche. Ce qu'ont répété Pécresse et Darcos tout le mois de mars. Comment passer de cette description apaisante à l'idée que «l'année universitaire sera menacée» si les cours ne reprennent pas après les vacances de Pâques, ainsi que le signifie la ministre depuis début avril? Car de deux choses l'une, ou bien la contestation se limite à quelques UFR fanatisées, auquel cas on ne voit pas bien comment cette impéritie locale serait susceptible de mettre en danger tout le système universitaire – ou bien la menace est réelle, auquel cas il faut se résoudre à penser que la mobilisation contre les projets gouvernementaux est large et vivace.

Cette dramatisation du conflit dans la bouche de Pécresse, immédiatement relayée par les médias soudain angoissés par la dégradation de "l'image des universités", est en réalité la première marque de reconnaissance de l'ampleur du mouvement par le ministère. Après la période des négociations en trompe-l'oeil et les annonces victorieuses de "sortie de crise" (dont la relecture un ou deux mois plus tard n'est pas sans effets comiques involontaires) est venu le temps des exhortations et des menaces. Sans reprise des cours et passage des examens, vous nuisez à la crédibilité de l'université et prenez le risque d'une fuite des étudiants dès la rentrée prochaine, dit en substance la ministre.

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Ils ne comprennent que la force

Il en dit des choses, ce film, par sa seule palette de couleurs! Prenez l’une des images que l’on a vues partout: Sonia Bergerac, la prof de français interprétée par Isabelle Adjani, coincée contre un mur par l’un de ses élèves, un grand Noir prénommé Mouss. Le teint diaphane, ses yeux bleus remplis à la fois de défi et de désarroi, elle porte un chemisier d’une blancheur éclatante, tandis que son agresseur est engoncé dans un blouson d’un noir brillant, avec un col de fourrure sombre. Tout au long du film, Madame Bergerac fait ainsi une tache lumineuse, symbole de pureté, de fragilité, d’innocence et de… blancheur, au milieu de ses élèves basanés.

Par Mona Chollet, Le Lac des signes, 12/04/2009.
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Ridicules réactionnaires

Il y'a quelques jours est sortie une vidéo qui a fait plus vite le tour du ouèb qu'une idée dans la tête d'Ivan Rioufol. On y voyait une agression dans un bus d'un jeune plutôt propre sur lui par d'autres jeunes plutôt pas propres sur eux, sur les choses de 3 heures du mat' à Paris. Et vu que les agresseurs étaient plus du genre à écouter du rap que du Michel Sardou, la chose a déclenché un buzz considérable et fulgurant dans les pauvres cervelles molles en ébullition permanente des réactionnaires de tout poil. Enfin ! Enfin ils tenaient LA preuve qu'ils avaient raison, qu'ils ne prêchaient pas dans le vide. Enfin ! Il se passait quelque chose qui allait venger le réac de sa vie de frustrations et d'aigreurs, il avait la certitude d'avoir décroché le gros lot, et là, pour le coup, il allait pouvoir se lâcher pour de bon...

Par CSP, 11/04/2009.
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Bourdieu et la retouche

image Regardons-nous les images? Ou ne sont-elles qu'un écran sur lequel nous projetons ce que nous attendons de voir? Soit un livre majeur sur la photographie, Un art moyen, publié en 1965 aux éditions de Minuit et constamment réédité depuis, synthèse d'une magistrale enquête menée par Pierre Bourdieu sur les usages sociaux du médium. Ce volume comprend deux cahiers iconographiques de 4 pages chacun, insérés entre les pages 112-113 et 208-209. En commentant récemment ce travail avec des étudiants, je m'aperçois qu'ils ne repèrent pas du tout une caractéristique pourtant évidente pour un oeil exercé: la plupart des photographies d'amateur ont été lourdement retouchées.

L'iconographie d'Un Art moyen a été très mal réalisée (voir reproduction sur Flickr). En lisant le texte, qui comporte nombre d'appels de figure sans illustrations correspondantes, on devine que la documentation préparée par Bourdieu était bien plus large et soigneusement préparée. A l'arrivée, seule une page sur les 8 comprend de brèves légendes. Les renvois dans le texte étant fautifs et le choix retenu visiblement incomplet, il est très difficile de retrouver les passages correspondants aux illustrations. Faute d'une articulation précise entre les articles et les images, les cahiers iconographiques deviennent une sorte d'élément décoratif, à l'utilisation aléatoire. C'est probablement pour cette raison qu'ils n'ont jamais fait l'objet d'un examen soutenu.

Il y a deux groupes distincts d'illustrations: un premier sous-ensemble de 6 photographies d'amateur (dont la table des illustrations, en fin de volume, nous indique qu'il s'agit de «la collection de photographies de J... B...», analysées par Bourdieu), puis un autre de 8 photographies d'auteur. Dans le premier groupe, presque toutes les images ont été reprises ou redessinées sur positif à l'encre et à la gouache, de façon relativement grossière (photographies n° 2, 3, 4, 5, 6). Comme il est peu probable que cette retouche (typique de l'illustration de presse, malgré une qualité de réalisation sommaire) soit due à l'auteur des images, il faut plus vraisemblablement l'attribuer à l'éditeur ou au photograveur.

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Adieu, Monde cruel

image Ce que deux mois et demi de mobilisation universitaire n'ont pas réussi à produire, la circulation d'une "Charte de bonne conduite" contre le journal Le Monde l'a obtenu: attirer à nouveau l'attention des médias sur le mouvement des enseignants-chercheurs. Après son démarrage, début février, la curiosité des rédactions était vite retombée. Les affaires universitaires, c'est bien connu, ennuient les lecteurs. Au coeur des revendications, l'obscurité des discussions autour d'un projet de décret sur le statut des profs était décourageante. Faute de comprendre les tenants et les aboutissants du débat, les journalistes disposaient d'une échelle indicative: la comparaison avec les manifestations contre le CPE. Mesurée avec ce thermomètre, la mobilisation sans précédent des enseignants-chercheurs (et beaucoup moins des étudiants, qui représentaient en 2006 le gros des troupes) risquait fort de paraître diminuée. Ajoutons à ces caractères une longévité inhabituelle, et l'on admettra que toutes les conditions étaient réunies pour que l'image du mouvement s'amenuise sur les écrans radars de l'actualité.

L'appel au boycott du journal Le Monde n'est pas pour autant un simple prurit de militants déçus de ne pas figurer à la une. Participer à une mobilisation aussi ample que celle du mouvement universitaire, c'est se retrouver au coeur d'un flot d'informations. Occupé matin et soir à réunir, interpréter et rediffuser les diverses données qui en forment la trame, chaque acteur devient un spécialiste de l'événement. Cette situation particulière modifie la relation traditionnelle aux médias. Au lieu d'être considéré comme la source de l'information, un organe de presse est lu comme un relais dont on peut précisément mesurer les manques, les raccourcis ou les parti-pris.

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Tourner avec la Ronde des obstinés

Je participerai demain soir à la Ronde infinie des obstinés, qui tourne depuis 14 jours sans interruption sur le parvis de l'Hôtel de Ville, en signe de protestation contre les réformes de l'enseignement supérieur. Rendez-vous à tous ceux qui souhaitent discuter recherche, politique et histoire visuelle (20h-24h, album).

Réf. http://rondeinfinie.canalblog.com

Lettre aux membres du comité de visite de l'AERES

image A Mesdames et Messieurs les évaluateurs de l’AERES, membres du comité en charge de l’évaluation de l’EHESS

Mesdames, Messieurs, chers Collègues,

Une visite d’évaluation de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales est prévue les 27-30 avril 2009. Nous souhaitons vous faire savoir par cette lettre que nous ne considérons pas cette procédure comme légitime, que nous ne croyons pas en son utilité, et que nous pensons que les règles explicites ou implicites de sa réalisation entrent en contradiction avec l’éthique scientifique qui préside à nos travaux. La spécificité de notre Ecole ne peut en outre qu’être dissoute par des critères standardisés qui privilégient en réalité les démarches les plus conformistes.

Beaucoup d’entre nous ont déjà assisté, dans leurs centres, à des visites de comités d’experts de l’AERES. Dans la très grande majorité des cas, l’impression dominante a été celle d’une grande pauvreté des échanges intellectuels. À leur place a été développé un discours platement managérial, informé et structuré par une grille pré-établie supposée s’adapter à toutes les situations, toutes les institutions et toutes les recherches.

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Qu'est-ce qui buzze chez les enseignants-chercheurs?

image Dix jours après sa mise en ligne, l'intérêt suscité par la vidéo "Du processus de Bologne à la L.R.U, une catastrophe annoncée" ne se dément pas. Avec plus de 12.000 vues, elle talonne le clip "Nanterre en tables", lui aussi mis en ligne le 26 mars, en tête des vidéos issues du mouvement des enseignants-chercheurs avec 14.000 vues. Apparemment modestes, si on les compare aux audiences des hits de Youtube ou Dailymotion, ces scores sont à rapporter à la pratique encore embryonnaire des outils du web 2.0 par la communauté universitaire française. Si l'on considère qu'il s'applique, non à un clip musical de quelques minutes, mais à une très sérieuse conférence de plus d'une heure, ce chiffre est tout à fait remarquable.

Filmée le 23 mars, la passionnante communication de Geneviève Azam à l'université de Toulouse-Le Mirail pose de la façon la plus claire l'antagonisme entre la rationalité néolibérale et l'héritage émancipateur issu des Lumières. Cet antagonisme est bien la clé pour comprendre la vigueur et la durée du mouvement universitaire, fondé, non sur une grogne passagère ou sur de simples revendications corporatistes, mais sur une perception rationnelle des limites de l'application du dogme du marché aux domaines du service public, de l'éducation ou de la recherche. Ce sont les échecs du modèle concurrentiel, mais aussi la fuite en avant forcenée de ses partisans, incapables de produire une analyse ou une critique de ses dysfonctionnements, qui permettent de décrire cette position comme une croyance ou, comme l'explique Geneviève Azam, «un nouvel obscurantisme».

L'économiste dévoile l'ampleur du projet mis en place avec les processus de Bologne et de Lisbonne, qui font de l'éducation un «investissement stratégique». Théorisée par un puissant lobby patronal dès 1991, la "formation tout au long de la vie", préconisée par de nombreux partis politiques, n'a rien d'un programme philanthropique, mais est au contraire définie comme le socle d'une nouvelle industrie, conditionnée par la libéralisation des services que promeut l'Union européenne.

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