image Un bourgeois immobilisé sur un boulevard, le temps du cirage de ses bottes: on a longtemps considéré ce personnage comme la première figure humaine enregistrée par la photographie[1] (voir ci-contre). Si d’autres documents ont depuis modifié cette interprétation[2], l’essai de Daguerre n’en a pas pour autant perdu sa valeur de symbole: seul au sein d’une foule dont la plaque n’a pas gardé trace, l’inconnu du boulevard du Temple incarne les limites des premiers procédés photographiques, impuissants à fixer un mouvement quelconque – autrement dit, incapables de produire une image fidèle d’un monde en action[3].

Parmi les nombreuses difficultés que soulevait la mise au point de la photographie, le paramètre de la durée d’enregistrement occupe une place de premier plan. Avant même de s’assurer de la possibilité matérielle de l’inscription d’une empreinte due à la lumière dans la chambre noire, plusieurs expérimentateurs avaient abandonné leurs travaux, faute de constater une altération du support dans un délai raisonnable[4]. Principal obstacle à l’invention même de la photographie, le temps de pose demeure pendant de longues années au centre des préoccupations des pionniers. Pour une raison simple: dans un monde soumis à l’écoulement du temps, la vitesse de prise de vue apparaît comme un critère essentiel du réalisme de la représentation. Bien avant l’enregistrement de l’animation urbaine, d’un mouvement rapide ou simplement d’un visage, le problème commence avec les sujets les plus simples et les moins animés. Nécessitant plus d’une douzaine d’heures pour impressionner une plaque d’étain, l’héliographie de Niépce est impuissante à reproduire l’aspect d’un bâtiment en éclairage naturel[5]. La première remarque de Daguerre, lorsqu’il aperçoit une épreuve à la chambre exécutée par le chercheur bourguignon, est pour critiquer l’absence d’ombres portées, effacées par l’inscription continue de la lumière solaire au cours de l’enregistrement[6].

Dans les arts graphiques, la figuration de l’état du sujet n’avait aucun lien avec le laps de temps nécessaire au travail de la mimésis. "Le peintre n’a qu’un instant[7]", déclarait certes Le Brun, mais cet instant était l’instant de l’image, fruit d’une reconstruction intellectuelle et de la virtuosité de l’artiste, en tout état de cause indépendant des conditions de l’exécution de l’œuvre : que la pose du modèle ait duré plusieurs heures ou plusieurs jours n’empêchait pas de le représenter dans le cadre d’une action brève. La photographie impose de coordonner ces deux temporalités jusqu’alors distinctes: celle de la réalisation technique de l’enregistrement et celle du sujet à reproduire. Pour la première fois, le temps du figuré devient nécessairement le temps de l’image. Pour la première fois, la vitesse devient un opérateur de vérité.

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