image Engagée à partir des années 1990, la transition vers l'image numérique s'effectuait à bas bruit dans le monde de la presse et de l'édition. L'arrivée des logiciels de traitement d'image, la diffusion du scanner puis des matériels de prise de vue numérique, l'ouverture de sites ou de portails en ligne semblaient se succéder sans bouleverser les métiers du journalisme – et sans aucun changement perceptible du point de vue du lecteur.

C'est à l'été 2005 que se manifeste brutalement la prise de conscience des mutations en cours. Dans son numéro des 20 et 21 août, surplombant l'image d'une foule occupée à photographier un concert de la chanteuse Beyoncé, le quotidien Libération affiche à la une un titre emblématique: «Tous journalistes?» On retrouve en pages intérieures ce même balancement d'un jugement global, énoncé par Cyril Fiévet, spécialiste des blogs (qui estime qu'il y va de «la perte du monopole des journalistes sur l'information»), répondant à un constat iconographique: «De plus en plus d'anonymes utilisent leurs téléphones équipés d'appareils photo et de caméras pour témoigner de l'actualité.»

Annoncé l'année précédente par un ouvrage à succès de Dan Gillmor, We The Media, l'essor du «journalisme citoyen» («citizen journalism») parmi les nouvelles pratiques du web n'avait pas suscité de réactions alarmées[1]. Mais l'essai se bornait à décrire les nouveaux usages rédactionnels expérimentés par les blogueurs ou les portails d'information, sans évoquer la question des images.

Or, c'est bien cette abondance nouvelle de photographies numériques qui apparaît comme une menace: «Tout le monde devient producteur d'images, tout le monde peut faire connaître sa vision de la réalité, commente Patrick Sabatier dans Libération. L'information, denrée jadis rare, donc chère, dont les médias avaient le monopole, se banalise, se démocratise, se privatise. Les journalistes se demandent si les prophètes de malheur qui prédisent la fin des médias n'auraient pas raison[2]

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