image L'adaptation des sensibilités à la nouvelle configuration de l'image numérique est d'une étonnante rapidité. Alors qu'il y a moins de dix ans, le principe classique de l'intangibilité de la photographie régnait encore en maître, une nouvelle culture de la retouche est en train d'apparaître[1].

Résumons. Si le cinéma avait admis dès ses origines l'interaction des facultés descriptives de l'enregistrement avec la manipulation des images, la théorie photographique a au contraire maintenu avec force la fiction du "sans retouche"[2]. Appuyés sur le mythe de l'objectivité photographique, les usages de l'image dans la presse ont construit une longue tradition de dénégation de la réalité des accommodements techniques ou décoratifs mobilisés. A l'aube du XXIe siècle, alors que les images numériques envahissaient les écrans, le public disposait d'une vaste culture de la manipulation des images au cinéma – et d'aucune ressource interprétative en matière de retouche photographique, mis à part le déni de sa pratique.

Comment faire face à un monde d'images où règne Photoshop? Plutôt que de sombrer dans la défiance généralisée postulée par les théoriciens du visuel, les usagers sont en train de créer les points de repère dont ils ont besoin. Après le coup d'envoi de "Dove Evolution", des milliers de vidéos sur Youtube sont venues documenter, de façon ludique ou sérieuse, la vaste gamme d'interventions des logiciels de traitement d'images. L'acclimatation aux usages de la manipulation a déjà ses classiques, comme le site PhotoshopDisasters qui, en affichant avec gourmandise les fautes les plus flagrantes de maquettistes trop pressés, témoigne de l'omniprésence de la retouche dans l'univers médiatique.

Mais la vigilance a ses limites. L'examen des cas répertoriés par le site montre aussi que l'intervention n'est pas si facile à détecter: elle n'apparaît que dans quelques situations typiques, tout particulièrement en cas d'erreur ou d'oubli manifeste – ce qu'on pourrait appeler des coquilles visuelles. Plus intéressant encore est le fait d'interpréter comme une retouche une image qui n'a fait l'objet d'aucune manipulation. Tel est le cas d'une photographie de Phil Mickelson et Tiger Woods (Stuart Franklin, Getty Images) publiée par le Washington Post le 12 juin 2008, épinglée par PhotoshopDisasters comme un montage maladroit de deux images.

En procédant à un examen plus attentif de l'original, Mike Johnston, sur le blog The Online Photographer, montre que cette impression est le résultat d'une illusion d'optique due au positionnement et au cadrage. Là encore, les apparences sont trompeuses. Ainsi s'élaborent les outils interprétatifs d'une culture de la retouche – autre manifestation de la convergence qui rapproche chaque jour un peu plus la photo du cinéma.

Notes

[1] Voir notamment: Hubert Guillaud, "Comment la retouche d’image se popularise et transforme notre rapport à la photo", InternetActu.net, 02 septembre 2008.

[2] Voir mon article: "Sans retouche. Histoire d'un mythe photographique", Etudes photographiques, n° 22, octobre 2008.