Comment expliquer cette différence de réception? Les chansons du troisième album seraient-elles beaucoup moins bonnes que celles du premier? Si l'on en croit les avis positifs, il y a au contraire une grande proximité musicale entre les deux recueils. Reste l'explication de l'influence des effets de contexte. Compte tenu d'une campagne de promotion au canon, les ventes très raisonnables du troisième opus brunien montrent que la thèse du "Comme si de rien n'était" ne tient pas, et que des facteurs extérieurs interfèrent avec les choix musicaux des acheteurs.

Est-ce vraiment une surprise? Je voudrais compléter cette réponse en précisant que la dimension politique n'est probablement pas la seule à prendre en compte. Depuis son mariage avec Nicolas Sarkozy, Carla Bruni a radicalement changé d'image. Passée de la pose frivole du top-model à celle d'égérie pop depuis sa liaison avec Mick Jagger, la jeune héritière avait patiemment bâti une figure warholienne plutôt réussie, alliance de liberté sexuelle assumée et d'indépendance artistique, avec une touche d'humour et un détachement de bon aloi. Le rôle de première dame a fait voler en éclats ce personnage, remplacé par une étrange petite fille modèle, au discours millimétré et vaguement ennuyeux, habillée par Petit Bateau et saluant bien poliment les grands de ce monde.

Un tel changement d'image était sans doute une nécessité politique. Pouvait-il rester sans effet sur la carrière de la chanteuse? Il faudrait être un bien piètre artiste pour le croire. Car il n'est pas possible d'écouter une chanson indépendamment de l'image et de la personnalité qu'on attribue à son interprète. Le crédit qu'on accorde à un énoncé poétique est fonction de l'équilibre subtil qui s'établit entre sa signification et le personnage qui la porte. Mais comment écouter Carla Bruni continuer "comme si de rien n'était" à habiter le souvenir de sa figure passée, quand son image d'aujourd'hui a fait disparaître les audaces sexy sous le glacis de la respectabilité?

Les acheteurs de "Quelqu'un m'a dit" n'ont pas seulement acheté quelques morceaux de musique. Ils ont aussi acheté les premiers pas dans la chanson d'un mannequin à l'image particulièrement séduisante. Cette image s'est ternie au contact des convenances élyséennes et des rigueurs du protocole. Ainsi que l'illustre jusqu'à la couverture du CD, qui montre de loin une silhouette couverte de pied en cap, Carla Bruni n'est plus le symbole d'une féminité libre et pimentée de hardiesses, mais évoque la compagne sagement en retrait derrière "monmari". Un personnage bien moins fantasmatique, dont il n'est pas certain qu'on souhaite qu'il nous confie ses émois, ni qu'on puisse prendre au sérieux ses frissons. Plus que les convictions politiques des acheteurs, la cause maîtresse de la réception en demi-teinte de l'album est bien ce renversement d'image, élaboré au forceps sous la dictée des conseillers élyséens. On ne peut pas gagner sur tous les tableaux.