C'est en vertu de cette approche contextualiste que Baronnet estime Zucca lavé par avance de tout reproche propagandiste. Ses photos couleur n'ayant pas été publiées pendant l'occupation, il n'existe aucune preuve d'un usage politique de ces images, qui peuvent dès lors être décrites comme l'exercice libre d'un «promeneur-conteur» amoureux de la photographie. Existe-il des éléments dans l'archive du photographe permettant de préciser ses intentions? Le catalogue omet avec prudence de nous renseigner sur ce point.

Et passez, muscade! Tel est le premier étage de l'opération de déshistoricisation organisée par la Bibliothèque historique de la Ville de Paris – qui porte bien mal son titre. Utiliser la ressource de la contextualisation pour produire ce résultat est un paradoxe qui mérite d'être apprécié à sa juste valeur. Retourner la méthode historique à l'encontre de l'histoire peut susciter des comparaisons désagréables. Je n'irai pas jusque là – quoique la tonalité et l'argumentation de l'article de Baronnet dans le catalogue me paraissent en effet nauséabonds. Disons que sa compétence aura été particulièrement mal employée.

Car si la production de Zucca doit être replacée dans son contexte, celui-ci n'a rien à voir avec Le Piéton de Paris de Léon-Paul Fargue (1939). Comment en juger en l'absence de légendes? En matière iconographique, un contexte, ce n'est pas un autre texte, mais d'autres images. Or, il existe bien un enjeu politique de la couleur dans l'imagerie de la période, tout particulièrement pour le régime nazi. Dans un univers encore très majoritairement en noir et blanc, la couleur est alors l'exception, réservée à l'affiche, à quelques couvertures d'ouvrage, à de rares cartes postales et autres vignettes. A la peinture d'histoire aussi, soutenue par le pouvoir hitlérien, non moins que le cinéma de fiction. Les deux premiers grands longs métrages en Agfacolor, La Ville dorée, de Veit Harlan (réalisateur du Juif Süss) et Les Aventures du baron de Münchhausen, de Joseph von Baki, sont tournés en 1942 – l'année même où Zucca réalise la plupart de ses photos de Paris en couleur.

Sans aucun hasard. Car il existe bien une histoire de l'usage de la couleur pendant ces années de guerre. Alors que le noir et blanc est utilisé par la propagande pour signifier les antagonismes du présent, la couleur fait partie des moyens privilégiés pour représenter la vie rêvée promise par le Reich de mille ans. Loin de produire un surplus de réalisme, la couleur est à ce moment le support pour se projeter, au-delà du conflit mondial, vers des lendemains ensoleillés. C'est ainsi que le documentaire rejoint la publicité ou la fiction cinématographique.

L'Institut für Wissenschaftlichen Film de Göttingen conserve quatre bobines tournées à la fin de l'année 1944: les premiers essais d'actualités filmées allemands réalisés en couleur. Destinée à être montrée à l'étranger, cette série intitulée Panorama ne sera jamais diffusée. Les images qu'elle propose semblent aussi anodines que celles de Zucca: les jeunesses hitlériennes aux champs, des danses folkloriques, le zoo de Berlin ou les plaisirs de la plage au bord de la Havel (voir ci-dessous). Même les rares séquences qui évoquent la guerre le font à la façon d'un film de fiction, sur une musique entraînante. Il suffit de comparer ces essais avec les Wochenschau noir et blanc de la même période (qui nous font pénétrer dans les rues ruinées de Berlin, montrent les exercices de la population civile ou la solidarité des habitants pour organiser la vie dans les décombres) pour en apercevoir la dimension atemporelle et mythologique.

Telle est bien la fonction alors assignée à la couleur par le pouvoir nazi. Telle est la grille de lecture à laquelle il faut soumettre les images de Zucca. Si ses photos peuvent sembler irréalistes, doit-on attribuer ce caractère à un aveuglement esthétique, ou au contraire à la fidélité à sa mission politique? A un moment où la couleur est une technologie d'exception et un enjeu politique majeur, est-il imaginable de voir réaliser un corpus d'un millier d'images en-dehors d'une commande et d'un projet éditorial précis? Voilà quelques-unes des questions que suscitent, pour un historien au fait de l'iconographie de la période, le fonds couleur de Zucca.

Mais l'interrogation historique est bien ce qui a le plus manqué à ce projet. En témoigne le traitement des photographies, présentées sous une forme dont la seule chose certaine est qu'elle en a détruit toute historicité. Réaliser une exposition à partir d'originaux transparents n'a rien d'impossible. L'exposition "Léon Gimpel" au musée d'Orsay faisait preuve d'un grand respect envers son matériau en proposant simultanément les plaques autochromes originales et une projection en grand format d'excellente qualité. A la BHVP, l'idée de faire exécuter des tirages agrandis à partir des diapositives était une option à la fois sommaire et hasardeuse, sachant qu'il n'existe aucun référentiel susceptible de caler l'étalonnage (de l'aveu même du directeur d'Agfa, il n'y a pas de méthode de tirage contemporaine fiable des Agfacolor inversibles). L'entreprise chargée de cette opération a appliqué des corrections similaires au post-traitement d'une photographie numérique actuelle. L'aspect des images n'a donc plus aucun rapport avec leur histoire. On a "restitué" ces photos comme on colorise un film de cinéma, pour faciliter la consommation d'un public supposé paresseux. Ce qui constitue la seconde étape de la déshistoricisation de la couleur chez André Zucca.

Ainsi ne faut-il pas s'étonner du débat sans fin que ces images entretiennent. Comme tout enregistrement, une photographie présente l'équivalent de ce qu'on appelle en électronique un rapport signal-bruit (où le signal est l'information recherchée, le bruit, l'information inutile). Privés de l'information qui permettrait de comprendre ce que le photographe a voulu montrer – le signal –, les spectateurs de ces photos déshistoricisées ne perçoivent plus que des détails insignifiants, livrés aux jeux de l'interprétation – le bruit. L'information manquante qui permettrait de le dissiper est simple: à l'époque où ces photos furent faites, l'usage de la couleur est d'abord politique. Peu importe que le projet qui présidait à leur réalisation n'ait pas abouti. L'album de la BHVP nous donne une assez bonne idée de ce qu'il aurait pu être.

Illustrations

  • Publicité pour le film La Ville Dorée, boulevard de Clichy, 1943, détail d'une photo d'André Zucca.
  • Publicité "KdF-Wagen" (Volkswagen), 1939.
  • Franck Olympia Sportbilder. Série de vignettes couleur à collectionner, 1936.
  • Paul Hermann, "Und ihr habt doch gesiegt", huile sur toile, 1942.
  • Actualités filmées "Panorama", n° 1, couleur, 1944 (extrait).

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