S'il vaut mieux garder la description pour plus tard, par où commencer? Une bonne approche est de supposer qu'un objet iconographique soumis à notre sagacité dans le cadre d'un exercice universitaire est un objet qui a déjà fait parler de lui. Autrement dit, de considérer l'image comme un support de discours, et donc de commencer par se renseigner sur ce qu'on a pu en dire.

Les indications chronologiques énoncées dans le sujet suggéraient que les outils de recherche en ligne allaient pouvoir apporter quelques renseignements utiles. Une première recherche sur Wikipédia s'avère infructueuse: pas d'entrée "Spencer Platt" (ce qui nous informe au passage sur le degré de notoriété du photographe, qui n'est guère connu jusqu'à présent que pour avoir remporté le World Press). Mais une recherche combinée sur Google et Google Blog Search apporte en moins d'un quart d'heure l'essentiel des éléments nécessaires à l'orientation du débat.

The annual World Press Photo contest, based in Amsterdam and judged by an international panel of photographers and editors, is considered the top prize in photojournalism. This year Platt's image beat out 78,083 images from 4,460 professional photographers in 124 countries. (PopPhoto.com, 9/02/2007). This photo, taken in Beirut in 2006, earned photographer Spencer Platt the 2007 Photo of the Year award from World Press Photo for capturing “the complexity and contradiction of real life, amidst chaos." Indeed, the Getty Images caption that accompanied photo read: "Affluent Lebanese drive down the street to look at a destroyed neighborhood Aug. 15, 2006, in southern Beirut, Lebanon." It turned out, however, that the young women were not “disaster tourists” whose dress and demeanor was out of place. Instead, they were residents of the area returning to their neighborhood after it was bombed. (Rich Lee on Media, 28/11/2007).

Image saluée par le plus grand prix du photojournalisme, la photographie de Platt suscite très vite la controverse, puisque dès le 28 février 2007 l'édition internationale du Spiegel Online publie une interview de l'une des jeunes femmes de la photo, Bissan Maroun: The World Press Photo of the Year 2006 shows upscale young Lebanese men and women visiting a bombed-out Beirut neighborhood like disaster tourists - or at least that's what everyone thought. Bissan Maroun, one of those featured in the photograph, told Spiegel Online the true story.

Aucun des étudiants qui m'a rendu ce sujet n'a apparemment effectué cette enquête sommaire. Aucun n'a pensé non plus à vérifier l'existence d'un billet sur le blog favori du professeur. En revanche, la plupart ont assorti leur devoir d'une reproduction de la photographie (non fournie dans le sujet), indiquant qu'ils ont au moins eu recours à Google images[1]. Quoiqu'il en soit, on le constate, les digital natives célébrés par les enquêtes sociologiques ne sont pas encore arrivés jusque dans mes séminaires. Inutile de dire que je les attends avec une certaine impatience.

Le problème que pose cette image est celui de l'influence du préjugé sur l'interprétation. Dans un premier temps, cette photo surprend car elle sort du canon attendu pour une image de guerre. Au lieu du témoignage classique sur la souffrance et le dénuement des victimes (comparer ici avec d'autres images de guerre, par exemple de l'AFP), l'image de ces jeunes gens bien mis casse les règles du genre. C'est ici que l'approche sémiotique peut être mise à profit, car ce sont quelques signes ostensibles –couleur de la voiture, vêtements, lunettes dorées, cameraphone, etc... – qui orientent la lecture (mesurer l'influence de ces éléments grâce à un test de substitution de couleur sous Photoshop). Cet exercice permet notamment de dégager le rôle sémiotique joué par la voiture dans cette image: amplifiée par le cadrage, elle isole le groupe de jeunes du décor, dans lequel ils semblent flotter sans que celui-ci ait prise sur eux.

La photographie de Platt organise l'opposition de deux réseaux de signes aussi conventionnels l'un que l'autre: un univers jeune, urbain et aisé au premier plan, encadré et comme protégé par le véhicule, qui se détache sur l'habituel paysage de ruines attendu en ces circonstances. De ce contraste naît l'interprétation "finkielkrautienne" de cette image comme illustrant la dérive voyeuriste typique de la société contemporaine – lecture apparemment confirmée par les présupposés sur la jeunesse libanaise "occidentalisée".

Il convient de noter que cette description structurale des principaux traits de l'image est déduite des commentaires qu'elle a suscité, non l'inverse. Elle n'a aucun caractère "objectif", puisqu'elle repose au contraire sur l'identification de la série de stéréotypes mobilisés pour composer cette lecture: distribution traditionnelle des rôles des protagonistes dans la photographie de guerre, antagonisme Nord-Sud, perversion de la jeunesse occidentale.

A partir de là, plusieurs directions de commentaire sont possibles. On peut rappeler l'histoire du World Press et son rôle dans la constitution des modèles du photojournalisme (cf. Vincent Lavoie) puis développer la contradiction, maintes fois discutée, mais toujours pertinente, d'une esthétique de l'horreur, qu'incarne le prix (cf. Susan Sontag, Jean Galard...).

On peut aussi situer ce cas dans la longue histoire de l'illustration. Depuis les années 1825, l’édition française a apprivoisé la publication illustrée de gravures. L’investissement que suppose ce type d’entreprise la réserve aux projets populaires, comme les romans de Walter Scott, illustrés par Tony Johannot. Dans ces exemples pré-photographiques, le travail du dessinateur consiste à apporter au théâtre imaginaire du récit la meilleure traduction iconographique, autrement dit à se porter au-devant des souhaits du lecteur pour produire l'image qu'on attend.

Les réactions suscitées par la photographie de Platt (et plus encore la persistance de l'interprétation stéréotypée, en dépit des démentis apportés très tôt dans l'histoire de sa diffusion) montrent que ce rapport à l'image est toujours d'actualité. Du "Noyé" de Bayard au "Baiser" de Doisneau, nombreuses sont les images à se prêter à ces jeux de signification, où l'apparence nourrit le stéréotype. On pourra se demander si l'image-icône, telle que le World Press la désigne, ne relève pas toujours peu ou prou de ce régime.

Mais la photographie de Platt comporte une autre leçon. Au bon vieux temps du photojournalisme, quand les sujets de l'image se présentaient à nous avec leurs grands yeux pleins de larmes et de souffrance muette, la force du cliché n'aurait jamais pu être contredite. Aujourd'hui, comme dans le cas récent de la photo du RER de Clichy-sous-Bois, les acteurs de la photographie reprennent la parole pour démentir la fiction illustrative. Accéléré par les outils numériques, ce bouleversement marque la véritable fin du vieux partage de l'image entre observateurs et observés. Qui s'en plaindra?


Illustrations: Spencer Platt, "Young Lebanese Driving Through Devastated Neighborhood of South Beirut", Liban, 15 août 2006 (Getty Images). Odd Andersen, "Une adolescente pleure, effrayée alors qu'un char britannique avance en direction des locaux du parti Baath dans la ville de Bassora", Irak, 8 avril 2003 (AFP); Alexander Joe, "Une femme et son enfant se tiennent devant les restes de leur hutte, incendiée lors d'une attaque par des membres de l'Armée nationale de libération soudanaise", Juba, Soudan, 12 mars 1989 (AFP; ces deux photographies faisaient partie de l'exposition "Agence France Presse, 1944-2004", Bibliothèque nationale de France, accessible en ligne); test de substitution de couleurs sur la photo de Spencer Platt (exception pédagogique).

Références

  • Jean Galard, La Beauté à outrance. Réflexions sur l'abus esthétique, Arles, Actes Sud, 2004.
  • André Gunthert, "Des images légendaires", Actualités de la recherche en histoire visuelle, 05/10/2007.
  • Vincent Lavoie, "Le mérite photojournalistique: une incertitude critériologique", Etudes photographiques, n° 20, juin 2007, p. 120-133.
  • Gert Van Langendonck "Award-Winning Photo Puts Subjects On Defensive", De Morgen, 22/02/2007.
  • Ulrike Putz, "World Press Photo Mix-Up", Spiegel Online, 28/02/2007.
  • Susan Sontag, Devant la douleur des autres (traduit de l'anglais par F. Durand-Bogaert), Paris, Christian Bourgois, 2003.

Notes

[1] Je reproduis moi-même ci-dessus cette image, en dépit du copyright, en vertu de l'exception pédagogique (fair use). Quoique cet usage n'existe pas explicitement en droit français, il me paraît nécessaire de témoigner par l'exemple de son utilité. Il semblerait en effet particulièrement absurde que je m'interdise de montrer, dans un contexte d'enseignement et d'analyse des images, une photographie déjà reproduite à plusieurs milliers d'exemplaires sur internet. Au-delà d'un certain nombre de copies, une image entre de fait dans une sorte de "domaine public en ligne", en ce sens qu'elle est librement et facilement accessible par l'intermédiaire de procédures de recherche élémentaires. Dans le cas du World Press, cette large diffusion renforce évidemment l'hommage constitué par le prix, et il serait absurde de contrecarrer cette reproduction au nom d'une lecture paradoxale des dispositions de la propriété intellectuelle.