image Le 3 janvier 2008, Le Nouvel Observateur célèbre le centenaire de la naissance de Simone de Beauvoir (1908-1986) par un dossier et lui consacre sa couverture (n° 2252). Plutôt qu'un banal portrait du Castor, la rédaction a choisi une photographie étonnante, réalisée par Art Shay en 1952 lors d'un séjour à Chicago. Saisie inopinément au sortir du bain, Beauvoir, nue, rattache ses cheveux devant son miroir, dans une pose qui semble inspirée de la peinture classique, cambrée par le port de mules hautes.

Dans les jours qui suivent cette parution, journaux, blogs et forums s'enflamment. Une première vague de réactions condamne ce choix iconographique, décrit comme un contresens et unanimement analysé comme un symptôme de la dérive commerciale du magazine. «Le nouveau Voyeur frappe au-dessous de la ceinture» dénoncent les Chiennes de garde, qui manifestent devant son siège le 11 janvier. Ciblant tout particulièrement les associations féministes, une deuxième vague répond à la première en soulignant la "bigoterie" voire l'"intégrisme" de cette interprétation. Michel Labro, directeur de la rédaction, se défend d'avoir voulu donner une image dégradée de la femme et estime au contraire que cette couverture constitue "un hommage parfait" au non-conformisme de l'écrivain.

Les dernières réactions en date tendent à ramener ce choix à un non-événément. C'est pousser le bouchon un peu loin. On peut dire ce qu'on veut de cette photographie, sauf qu'elle est banale. Rapportée à l'univers littéraire des années 1950-1960, cette image est unique en son genre. L'une des premières ripostes à la couverture met en exergue son machisme en soulignant qu'«on n’imagine pas un numéro spécial du Nouvel Obs avec en couverture les fesses de Sartre». Plus largement, il suffit de solliciter la génération des écrivains ou des intellectuels de l'après-guerre, déjà largement médiatisée, pour mesurer ce que cette image a d'exceptionnel. Des photographies privées d'Althusser en maillot de bain, à la plage, sont conservées dans les collections de l'IMEC, mais je les vois mal orner la couverture d'un magazine à l'occasion d'une célébration. Le cas le plus approchant pourrait être la vision de l'actrice Jane March jouant le personnage de Marguerite Duras jeune dans le film tiré de L'Amant (Jean-Jacques Annaud, 1992), mais il s'agit d'une évocation fictive largement postérieure.

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