Lorsqu'on teste pour la première fois EndNote, qu'on se connecte automatiquement sur une des grandes bibliothèques universitaires américaines, et qu'une liste de cinquante références se transforme en un clin d'oeil en une série de cinquante notices rangées sur son disque dur, lorsqu'on se promène pour la première fois avec Zotero dans le catalogue de la Library of Congress, et que la liste des livres affichés est aspirée avec non moins de facilité dans la base de données du logiciel, on comprend en l'espace d'une seconde qu'on ne se passera plus jamais de ces outils. Et l'on se demande alors de quelle grave affection sont victimes les responsables des institutions nationales pour ne pas avoir suivi cette pente.

Il existe donc aujourd'hui deux mondes. Celui des sciences où l'on rédige en anglais – et celui-là profite depuis longtemps d'outils puissants et efficaces, conformément à la tradition du monde savant, qui a toujours bénéficié des meilleurs instruments documentaires de son temps. Et le monde du savoir qui se lit et s'écrit en langue locale – et celui-ci travaille encore à la pelle et à la truelle: à la main, au couper-coller, sans pouvoir s'échanger les fichiers ni classer ses archives, comme au temps glorieux de l'Olivetti Lettera ou de l'AEG Olympia.

Un logiciel de bibliographie a trois fonctions principales. La première est d'archiver les références d'ouvrages et les prises de notes qui serviront à la rédaction des articles et des mémoires. La deuxième, de faciliter les recherches au sein des ensembles documentaires. La troisième, qui devient chaque année plus importante, est de ranger les copies d'articles, de thèses ou d'ouvrages conservées sous forme de fichiers pdf. Si l'on complète cette liste par la nouvelle fonctionnalité apportée par Zotero d'archiver à la volée les pages web, articles en ligne et autres billets de blog, on conçoit qu'anglais ou pas, ces instruments sont tout simplement indispensables. Aucun chercheur ne pourra s'en passer longtemps. Ajoutons que, contrairement à la conception étroitement patriotique de certain président de la BNF, les bibliothèques américaines comprennent heureusement une large part de références francophones, qui suffisent dans bien des cas à lancer ou à compléter une recherche.

Comment ça marche? Un logiciel de bibliographie n'est rien d'autre qu'une base de données dédiée, qui dispose de deux filtres spécifiques. A l'entrée, les fiches sont organisées grâce aux métadonnées bibliographiques, qui permettent de trier entre ouvrage, article de revue, mémoire, page web, etc et d'identifier les différents champs utiles (auteur, titre, éditeur, etc.). A la sortie, une bibliothèque de styles permet de transcrire l'information selon les normes de la spécialité où l'on évolue (on ne référence pas les ouvrages de la même façon en médecine ou en histoire, certaines revues imposent des usages spécifiques). Ces outils de formatage font la puissance de ces logiciels. En amont, l'identification des métadonnées permet de remplir automatiquement les fiches en tout ou en partie. En aval, la standardisation de la présentation évite toute erreur dans l'exercice fastidieux de la rédaction des listes de références.

A partir de cette architecture, les différents logiciels comportent chacun leurs caractéristiques propres. EndNote, qui est aujourd'hui l'outil le plus répandu dans le monde, présente le défaut d'être une application commerciale propriétaire (compatible Mac/PC, vendu 179 Euros l'unité). Mais pour ce prix, il fournit la connexion à une vaste collection de catalogues, qui comprend notamment toutes les bibliothèques universitaires américaines (aucune bibliothèque française). Il existe des équivalents gratuits, comme JabRef, qui fonctionnent tout à fait correctement, mais qui sont dépourvus de cet avantage décisif. Refworks opère selon une philosophie différente. Lui aussi permet l'accès aux catalogues, mais il n'existe que sous la forme d'un environnement web et n'est utilisable qu'en ligne. Son avantage est de permettre la consultation de sa collection de références à partir de n'importe quel ordinateur connecté au réseau, mais il a un gros défaut: celui de nécessiter un abonnement institutionnel. C'est donc un outil pour les chercheurs en poste plutôt que pour les étudiants.

Le dernier-né n'est pas le moins intéressant: Zotero est une extension gratuite du navigateur libre Firefox, lancé en octobre 2006 par le Center for History and New Media (une émanation de la Mellon Foundation, qui a créé JStor et ArtStor). Autant dire qu'il s'agit d'une valeur sûre, programmé par ses créateurs pour être l'outil qui succèdera à EndNote. Zotero présente une caractéristique précieuse, dont sont dépourvus ses concurrents: celle d'archiver à la volée ses lectures web, selon les normes bibliographiques en usage. C'est évidemment un avantage décisif, car ces consultations font désormais partie intégrante des outils de la recherche. De surcroît, cette fonction permet de suppléer à l'absence de connexion aux catalogues des bibliothèques: lorsqu'on effectue par exemple une recherche sur le site de la Library of Congress, Zotero est capable de reconnaître automatiquement les métadonnées de la série d'ouvrages listés, et de les intégrer directement à sa base (inutile de dire que lorsqu'on a goûté à ces facilités, l'exercice du couper-coller sur les pages de la BNF ou la récupération de données dans Hal-SHS font figure d'archaïsmes aussi barbares qu'incompréhensibles).

Fonctionnant sur la base des standards bibliographiques, ces différents logiciels savent dialoguer entre eux. On peut exporter ou importer des fiches d'EndNote à Zotero et vice-versa (via le format RIS). On peut donc considérer qu'aucun de ces environnements n'est fermé, et qu'il sera toujours possible de faire évoluer sa collection de fiches. Attention toutefois aux problèmes de compatibilité ou de pertes de données, notamment à l'export de Zotero, qui est une application qui souffre encore de défauts de jeunesse. Notons également que le dossier des captures web enfle rapidement, et rend les opérations de copie assez lourdes.

A l'usage, il me paraît souhaitable de conserver un outil de gestion de références global, comme EndNote ou JabRef, en parallèle avec Zotero, incontournable pour l'archivage web. L'interface avec Word, qui est aujourd'hui une caractéristique précieuse d'EndNote, est en cours de développement sous Zotero. A l'heure actuelle, malgré son côté usine à gaz, EndNote garde une souplesse et une versatilité dont son jeune concurrent est encore dépourvu. Celui-ci profite toutefois de la puissante dynamique des logiciels libres: accueilli avec enthousiasme par les chercheurs, il bénéficie des soins d'une communauté active. La francisation récente des premiers éléments de l'environnement (un tutoriel français vient d'être réalisé par le CIERA) est le signe encourageant d'un développement qui ne fait que commencer.

Compte rendu de l'atelier "Pratiques des sources numériques en histoire visuelle", séance du 1er février 2007.