L'idée première de Berners-Lee impliquait pourtant déjà la dimension du partage, de la non-hiérarchisation et de l'usage social des informations. Il met au point un éditeur graphique, mais celui-ci ne fonctionne que dans un environnement fermé. L'architecture logicielle de l'époque ne permet pas d'accomplir pleinement le projet interactif qui est à l'origine du système. En février 2000, dans un entretien avec La Recherche, le physicien peut encore affirmer: Chacun devrait être en mesure d'intervenir directement sur les pages web, indépendamment du courrier électronique. Nous devrions tous être capables non seulement de consulter, mais de créer sans difficulté n'importe quel type de document sur le web. Le fait que nous n'ayons pas encore trouvé la solution limite beaucoup la puissance d'innovation sociale et politique du web[1].

Au moment où ce jugement est énoncé, la plupart des outils qui vont permettre l'essor du web 2.0 existent déjà. La solution technique pour rendre le couple http/html interactif a été testée très tôt par les sites de commerce en ligne. Amazon ou eBay, fondés en 1995, ont besoin pour fonctionner d'identifier un client, de lui permettre d'envoyer puis de suivre une commande, etc. Ces fonctionnalités requièrent d'ajouter au système de consultation statique des pages html deux instruments nouveaux: 1) une structure de base de données qui permet de classer et de conserver en mémoire des informations ponctuelles; 2) un langage qui autorise l'internaute à piloter cette base de donnée par l'intermédiaire d'instructions simplifiées.

Ces systèmes complexes, développés pour satisfaire des besoins commerciaux, ne tardent pas à avoir des équivalents sous forme de logiciels libres. Dès 1998, Michael Kunze peut caractériser par l'acronyme LAMP la meilleure alternative aux applications coommerciales: la combinaison sous Linux d'un serveur Apache, d'une base de données MySQL et du langage d'instructions PHP. Dans le contexte de ces architectures, le logiciel libre présente des atouts puissants: au-delà de sa gratuité, le caractère ouvert et adaptable de chacune des applications favorise leur intégration au sein d'une chaîne complexe et garantit de conserver la possibilité de faire évoluer le système, sans se retrouver prisonnier d'une offre commerciale défaillante.

L'ensemble de ces outils permet le développement d'un web dynamique (par opposition au web statique), qui donne à l'internaute de vraies capacités pour interagir avec les contenus en ligne, sans sortir du protocole http. L'étape suivante est franchie dès 1999 par la plate-forme Blogger (rachetée en 2003 par Google), qui permet à n'importe quel internaute de créer de façon simplifiée sa propre base de données en ligne: le weblog, ou blog.

L'essor du web dynamique est toutefois tributaire d'une condition technique externe: la mise en place des réseaux haut débit. A l'inverse des pages html statiques, la page d'un blog n'a pas d'existence en dehors de sa visualisation par un internaute et un seul. Son affichage s'effectue à la volée grâce au transfert d'une série d'instructions qui circulent en temps réel de l'ordinateur de l'usager au serveur. Pour bénéficier d'une consultation dans de bonnes conditions, les applications dynamiques supposent donc de disposer d'une connexion rapide. L'histoire de la mise en place des réseaux haut débit rejoint celle de la construction des autres grands réseaux, comme le chemin de fer ou le réseau de distribution électrique. Il s'agit de projets industriels de grande envergure où l'instance politique joue un rôle de premier plan. Pour autant qu'on puisse en juger à l'heure actuelle, deux facteurs ont accéléré le processus: du côté des industriels, la promesse de profits importants à partir de la gestion de systèmes d'abonnements et la maîtrise de vastes parcs captifs; du côté des gouvernements, un mélange d'emballement et de dimension utopique du bien public alimentent la partition bien connue de l'euphorie technostratégique.

Au tournant du millénaire, l'essentiel des dispositifs techniques nécessaires au bon fonctionnement du web dynamique est présent. Pourtant, ces outils à eux seuls n'ont pas suffi à modifier fondamentalement un paysage qui reste pour l'essentiel divisé entre l'offre des grands éditeurs – sites commerciaux et sites d'information – et une myriade de sites personnels, où les blogs sont encore peu nombreux. Rétrospectivement, on peut trouver dans deux entreprises fort différentes les premiers signaux d'une logique d'appropriation des moyens interactifs: le succès de Napster, réseau d'échange de fichiers MP3 en peer-to-peer, en 1999; puis le démarrage en 2001 du projet d'encyclopédie collaborative Wikipedia.

La progression de cette culture va ensuite s'effectuer grâce à la conjugaison de quatre paramètres: l'essor du haut débit et la diminution de ses tarifs; la multiplication de l'offre de CMS d'édition électronique accessibles et de bonne qualité (content managing system = systèmes de gestion de contenu, comme Typepad, Wordpress, Spip ou Dotclear); l'arrivée de nouveaux instruments à vocation communautaire, comme Del.icio.us, banque de signets collaboratifs (2003, racheté en 2005 par Yahoo!) ou Flickr, plate-forme de partage de photographies (2004, racheté en 2005 par Yahoo!); la médiatisation de ces outils et de leurs usages en termes de réseaux sociaux.

En août 2004, l'expression "web 2.0" est proposée par Dale Dougherty au cours d'un brain-storming de la société O'Reilly Media, qui organise la première conférence "web 2.0" en octobre de la même année. Cette manifestation et les débats qu'elle entraîne traduisent un effort de caractérisation et d'interprétation du nouveau paysage du web dynamique.

Lorsque la nouveauté s'emballe de formules marketing, certains en restent à l'emballage. Pourtant, il faudrait être aveugle pour ne pas voir tout ce que les usages du web ont déjà modifié dans notre perception des échanges sociaux autant que dans nos pratiques de la communication. Il faudra du temps et de la patience pour mesurer avec précision les contours de ce phénomène, dont nous ne voyons encore que la partie émergée. Pour ma part, je pense que, comme la cinéphilie, il existe désormais une culture web, une netophilie, avec ses références, ses héros, sa légende. Comme jadis l'expression "nouvelle vague", l'apparition du syntagme "web 2.0", la facilité avec laquelle il s'est inséré dans le lexique, sa capacité à produire de nouvelles déclinaisons (sur le mode de l'opposition 1.0 vs 2.0 – sans parler de l'alternative supposée du web 3.0), sont autant de marques fortes du passage, pour le web, du stade de pratique à l'état de culture. Le web 2.0 n'est rien d'autre que le nom de la netophilie, et dit assez précisément ce qu'elle recouvre, avec sa dimension ethique, ses espoirs politiques et sociaux. Avec sa nostalgie déjà, d'un paradis perdu. Avec sa capacité, au présent, à faire bouger les lignes.

Principales références

Illustration: Logos web 2.0, Stabilo Boss, 2006, Flickr, licence CC.

Notes

[1] Tim Berners-Lee, "Risques et limites du web" (propos recueillis par Olivier Postel-Vinay), La Recherche, n° 328, février 2000, p. 62.