image Voilà un vrai scandale éditorial - et je pèse mes mots - mais aussi une immense déception, à la mesure de la stature de Roland Recht, malheureux auteur de ce qu'il faut bien appeler un "contre livre". A l'heure où l'édition de sciences humaines est en crise, produire ce genre d'ouvrage relève de l'homicide volontaire.

Alerté par quelques listes de distribution, et le bouche à oreille j'acquiers le dit ouvrage. Premier choc : ce magnum opus que vantaient certains critiques de radio culturelle est une toute petite chose de 110 pages aérées, menées sous forme de conversation et coûte ...17 €. Certes l'histoire de la philosophie peut se retrouver bouleversée par 4 pages bien senties. Mais l'histoire? Et à l'époque du fast-lire et du zapping, la réponse (capitale) à une aussi belle question ne peut passer par une simple plaquette.

La taille d'abord. Size matters, désolé. On ne peut lever des ambiguïtés, convaincre de la spécificité, voire de l'existence, d'une discipline par quelques remarques, déclarations et aphorismes. Je ne suis pas sûr de partager les positions de Roland Recht sur la définition de l'histoire de l'art (65), mais je le suis en tout point lorsqu'il déclare qu'elle prospère dans le monde anglophone et germanique (mais que dire du monde latin?) alors qu'elle se trouve en France reléguée dans les limites de l'université. Ses explications ne me convainquent pas pourtant, mais surtout en raison de leur caractère peu développé et superficiel alors qu'une étude large et approfondie s'imposait. Car il y a d'autres disciplines où le schéma est identique, la littérature comparée par exemple. Ce n'est donc peut-être pas que la démarche française serait plus pratique (ou anti-théorique) que l'allemande ou l'américaine, on pourrait même assez facilement affirmer le contraire. Il faudrait en revanche peut-être regarder du côté de la structure même de l'historiographie française (et ses rapports très distants avec l'idéalisme hégélien à l'opposé de la tradition historiographique anglophone, surtout américaine, et allemande), ainsi que vers la formation des cadres depuis l'époque napoléonienne. Je dois reconnaître que Recht en parle un tout petit peu, mais comme à la marge, alors que ce fait est central, non pas simplement pour comprendre l'histoire de l'art française (sinistrée aujourd'hui il faut bien le dire) mais pour expliquer l'état catastrophique de l'université française toute entière alors que l'Allemagne, le Royaume uni, et les Etats-Unis, malgré des difficultés, prospèrent dans ces domaines. En effet, le partage de la formation entre les "grands corps" de l'Etat (ou assimilés) par des écoles, et les professions "libérales" par l'université a permis certes le développement post-colbertiste du pays, mais lui ferme les portes du XXIe siècle. Or, l'analyse que fait Recht du creuset - de la discipline (p. 47), indispensable à la compréhension de ce phénomène qui a plombé l'histoire de l'art en plombant l'université, reste chétive. Pour le dire vite, aux Etats-Unis tous les historiens, quels que soient leurs missions ou emplois futurs, sont formés à l'université. Et cela change tout!

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