Le portrait de la reine
Par André Gunthert, lundi 14 août 2006 à 12:02 (4811 vues, permalink, rss co) :: En images - Politique - Médias
On se souvient de l'ouvrage d'Ernst Kantorowicz, Les Deux Corps du Roi (Princeton, 1957; trad. fr. Gallimard, 1989), qui avait inspiré à Louis Marin son magistral Portrait du Roi (Minuit, 1981). En résumé, dans un contexte classique, l'exercice de la représentation ne renvoie pas au personnage réel mais à la fonction politique, dont le portrait est un attribut constitutif. Tel est encore le fonctionnement du portrait officiel des présidents de la république français, affiché dans toutes les mairies. Bien sûr, l'exercice médiatique moderne a fait évoluer ce cadre figuratif. Sans pour autant abolir la frontière entre corps privé et image de la fonction. Le président d'une démocratie élective peut-il avoir un corps? Qu'avons-nous le droit de connaître du corps réel - corps érotique, corps de désir - de nos représentants? Les réactions récentes à la publication des photographies de Ségolène Royal à la plage, ou encore à l'exposition du buste "présidentiel" d'Hillary Clinton montrent qu'il n'est pas si simple de répondre à ces questions. Et qu'elles se posent en termes nouveaux lorsque le corps en question est un corps de femme.
Deux magazines, Closer (n° 60) et VSD (n° 1511), ont publié respectivement les 7 et 11 août des photographies de Ségolène Royal en casquette et bikini turquoise, réalisées sans autorisation. A l'inverse du futur candidat à la présidentielle de l'UMP, amateur d'interdictions, de pressions et autres limogeages quand son image est en cause, la présidente de Poitou-Charentes a indiqué qu'elle n'attaquerait pas ces journaux en justice, même si elle y a vu, selon l'AFP, une «atteinte à sa vie familiale». La presse nationale et internationale s'est largement fait l'écho de ces publications. Les réactions ont généralement souligné «l'effritement du tabou» pesant sur la vie privée du personnel politique français; certains ont insinué que ces clichés «pourraient être des fausses photos de paparazzi». La blogosphère, quant à elle, a volontiers repris de manière sarcastique l'épisode, qualifié de non-événement.
Au même moment, le 9 août, le Museum of Sex de New York inaugurait la présentation du “Buste présidentiel d’Hillary Rodham Clinton, la première femme présidente des Etats-Unis d’Amérique”, oeuvre du sculpteur Daniel Edwards. Connu pour d'autres coups d'éclats provocants, l'artiste a expliqué avoir réagi à une reflexion controversée de Sharon Stone, selon laquelle «it is too soon for (Hillary Clinton) to run. This may sound odd but a woman should be past her sexuality when she runs. Hillary still has sexual power and I don't think people will accept that. It's too threatening.» En réponse, selon le communiqué du musée: «The artist's portrayal of Hillary Clinton as a president who also happens to be a sexual being conveys the message that a woman need not squelch her sexuality in order to succeed as leader of the free world.» Le buste en résine présente l'image d'une femme mûre, aux rides accusées, mais dont la poitrine, à peine voilée par un léger motif floral, garde toute la séduction d'un corps attirant.
Le traitement volontairement "sexualisé" de l'image de deux candidates putatives à la fonction présidentielle a suscité des interrogations similaires, des deux côtés de l'Atlantique. Le blog Inside The USA, qui effectue lui aussi le parallèle entre les deux portraits, estime que ce type de question, «aux résonnances freudiennes», est «bien éloignée des vrais enjeux». Voire. L'arrivée des femmes aux plus hautes fonctions politiques ouvre effectivement à des situations inédites. Non que la dimension érotique du corps masculin n'ait jamais été sollicitée: il suffit de se souvenir de la politique de communication de John F. Kennedy - ou, plus modestement, de celle de son émule français, Valéry Giscard d'Estaing - deux séducteurs qui n'ont jamais été avares de l'image de leur corps. A vrai dire, partie prenante de l'exercice même du politique, la dimension érotique n'a jamais été exclue de sa représentation: Louis Marin aimait à rappeler que le célèbre portrait de Louis XIV par Rigaud le figurait en danseur, en position quarte, doté de jambes de jeune homme.
Si les catégories de l'érotisme ou de la séduction ne suffisent pas à caractériser l'aspect inédit de ces portraits, le magazine Closer, en associant la candidate socialiste à la masse indifférenciée des "stars à la plage", nous met sur la bonne piste: celle d'une trivialisation de l'image politique. C'est bien cette dimension qui explique l'émoi suscité par les portraits de Ségolène ou d'Hillary. Alors que, dans le cas de la représentation d'un corps présidentiel masculin (Kennedy, Giscard), la perception du portrait renvoie à la séduction de l'individu, dans celui qui met en avant la féminité des candidates, la dimension érotique connotée est celle du corps de la femme en général. Dans le premier cas, la dignité de la fonction est préservée – dans le second, elle disparaît. Un problème de genre plus qu'un problème de sexe, qui trahit le déséquilibre de nos usages dans la représentation des corps et souligne le caractère récent de la conquête du pouvoir par les femmes. Des femmes qui, comme les héroïnes de Desperate Housewives, n'ont plus à renoncer à l'expression de leur sexualité ni à la culture de leur séduction - ce qui, en matière politique, paraît bien être une nouveauté.
Tags: photojournalisme, portrait, présidentielle
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