Bien distribué dans le mémoire, ce travail lui permet simultanément de dresser une histoire de la biennale depuis sa création, d'apporter une description très complète de l'édition 2005, mais aussi de mesurer les paradoxes de la réception du festival des deux côtés de la Méditerrannée. Jeanne Mercier questionne subtilement le rôle des acteurs individuels et institutionnels impliqués dans la mise en place de cette manifestation depuis 10 ans. Elle met en évidence les problèmes liés à l'impact de ce type de festival dans dans la structuration d'un art et d'un public. Comment s'est faite l'invention et la promotion de Bamako comme "capitale" de la photographie en Afrique, et de la photographie africaine? Cette fiction originelle, devenue non seulement crédible mais perfomative, aux yeux d'un public de professionnels et d'amateurs internationaux touche encore assez peu les citadins et leur espace public. Cette étude est particulièrement attentive aux manifestations organisées en marge du festival - le "off" - qui contribuent à la participation d'un large public dans l'incorporation sociale de la photographie comme art: écoles de photographie, expositions ambulantes, galeries indépendantes. D'autres questions importantes sont posées, comme celle des relations ambiguës entre la France et les pays qui avaient été sous sa domination coloniale et qui restent soumis à des dispositifs d'influence puissants. Parmi ses conclusions, on retiendra les éléments de caractérisation du post-colonialisme culturel, soit l'imposition de formes et de modèles métropolitains, sans aucune forme de réflexion préalable – celle-ci s'effectuant au contraire a posteriori. Il convient de souligner le constat, d'une grande portée pour l'histoire et la sociologie de l'art, selon lequel l'installation dans la durée d'un événement de culture ne peut s'envisager sans l'aménagement corollaire d'un contexte, manifesté notamment par la réception du public visé. Exportant en terre africaine un savoir-faire typiquement français – celui de la production de festivals photographiques – les organisateurs des "Rencontres" se sont rapidement heurtés à la réalité d'une population non sensibilisée a priori au potentiel culturel et artistique du médium. Un travail pédagogique très en amont s'est avéré nécessaire pour améliorer la réponse du public local, initialement médiocre. Il est à souligner que ces conclusions peuvent également être extrapolées sur le plan historique, pour mieux reconstituer les conditions originaires de la réception du médium dans les pays européens.

Au chapitre des regrets, on notera une caractérisation insuffisante des motivations des principaux acteurs ou des enjeux de politique étrangère à l'œuvre. De même, il aurait été souhaitable de faire apparaître de façon plus distincte la dialectique du "in" et du "off", qui fournit un bel exemple de gestion paradoxale assumée, voire organisée. Mais Jeanne Mercier a incontestablement réussi un beau parcours de recherche, qui l'a progressivement rapprochée des méthodes les plus récentes des sciences sociales. S'il faut encore conforter et prolonger ces acquis, le champ qui s'ouvre à l'investigation paraît des plus prometteurs.

Jeanne Mercier, Les rencontres africaines de la photographie, Bamako, 2005, mémoire de master (direction: A. Gunthert, rapporteur: E. Ficquet), EHESS, 2006 (consultable à la SFP, téléchargeable sur le site du Lhivic).