En vertu de ces prémices, l'exposition brosse un panorama qui s'étend de 1914 à 1939 et fait dialoguer mobilier et architecture, affiches et machines, réalisations d'avant-garde et projets utopiques. La présence de la photographie est un peu plus étroite que ce que l'on aurait pu attendre, et souvent utilisée à titre documentaire, bien que les principaux points de repère de la période, de Moholy-Nagy à Man Ray en passant par El Lissitzky aient été correctement notés. Le recours au cinéma est plus richement documenté et présente sous forme d'extraits un échantillon où le Fritz Lang de Metropolis voisine avec le Chaplin des Temps modernes, L'homme à la camera de Dziga Vertov avec Le Ballet mécanique de Fernand Léger, ou encore avec les Lichtspiele de Walter Ruttmann ou Moholy-Nagy. Les sections architecture et habitat sont les plus complètes et alternent maquettes, reconstitutions, plans et films. Les lecteurs d'Eric Michaud apprécieront tout particulièrement la reconstitution des costumes et de la chorégraphie du Ballet triadique d'Oskar Schlemmer, dont les traces ont été rarement montrées. Il est enfin méritoire de ne pas avoir passé sous silence les avatars ou les récupérations totalitaires du projet utopique. Si ses manifestations fascistes ou staliniennes sont bien connues, sa version nazie est souvent sous-estimée. Pourtant, des films de Leni Riefensthal à la Volkswagen, nombreuses sont les productions national-socialistes à porter l'empreinte reconnaissable d'une époque, et à incarner ses contradictions. Au final, la démonstration est convaincante. A la fois parce que l'ensemble de ces documents paraît tisser un réseau d'une remarquable cohérence. Mais aussi parce qu'ils semblent bien tirer leur énergie particulière de la rencontre du développement industriel et du projet collectif.

image Malgré le caractère bienvenu d'une telle manifestation, il convient de souligner une dérive préoccupante dans ses à-côtés. Comme de plus en plus souvent, il est désormais strictement interdit de prendre des photographies, fut-ce sans flash, durant le parcours. Quand on sait que le prix d'entrée est fixé à 9 £ (13 €) et que cette interdiction oblige évidemment, pour conserver une trace visuelle de l'exposition, à acquérir le catalogue - à 45 £ (65 €) dans sa version reliée, 35 £ (50 €) dans sa version brochée - on ne peut plus vraiment prétendre qu'une telle dépense soit à la portée de toutes les bourses. C'est d'autant plus regrettable que la manifestation, sponsorisée par le groupe Habitat, a particulièrement soigné le volet merchandizing. La porte de sortie de l'exposition ouvre immédiatement sur la boutique du musée, qui propose un volume inhabituel de reproductions et d'articles les plus variés, du savon à 3 £ au tapis tissé main à 400 £, en passant par les crayons, les tabourets, les robots, les T-shirts, les sacs de toile (22 £), la bijouterie ou les foulards (150 £), etc. Si l'on ajoute que ce bric-à-brac de luxe comprend également des reproductions de l'affiche des jeux olympiques de Berlin de 1936 ou encore des répliques en forme de lampe de la fameuse scuplture "continue" de Mussolini par Bertelli (voir illustration), on ne peut s'empêcher de conclure que la disneyisation de la culture a désormais franchi les portes du musée. Et par la même occasion, passé les limites du mauvais goût. Des projets de cette ampleur sont coûteux, dira-t-on, et il n'est pas absurde d'imaginer améliorer leur rentabilité par ce moyen? Malheureusement, les blockbusters hollywoodiens ont clairement démontré que la voie dans laquelle s'est engagé le V&A se termine en impasse. La culture à n'importe quel prix? Nous payons assez cher pour savoir ce qu'il en coûte d'accepter pareil deal.

"Modernism: Designing a New World", commissaire: Christopher Wilk, Victoria & Albert Museum, Londres, 06/04-23/07/2006, catalogue (textes de Christopher Wilk, Christina Lodder, Christopher Green, Tag Gronberg, Tim Benton, Ian Christie, David Crowley).
Site de l'exposition, Victoria & Albert Museum shop.