Jury: François Robichon (directeur de thèse, université Lille III), Sylvie Aubenas (Bnf), Françoise Denoyelle (Ens Louis-Lumière), Jean-Yves Mollier (université de Saint-Quentin-en-Yvelines), Michel Poivert (université Paris I).

Résumé:
Illustrer une œuvre littéraire par la photographie est au XIXe siècle une idée particulièrement prisée par les photographes anglo-saxons. Elle est, en revanche, entièrement nouvelle en France lorsque paraît, en 1890, L’Élixir du Révérend père Gaucher d’Alphonse Daudet, illustré et édité par l’amateur photographe caennais Henri Magron (1890). Le charme repose sur l’association de l’image photographique à la littérature au sein d’un même espace, la page imprimée. Une relation poétique se crée entre le texte et l’image et témoigne du souci de fonder un dialogue entre littérature et photographie (Henri Magron, Jules Gervais-Courtellemont, G. Rodenbach, etc.). Objet complexe, original et inattendu, à la fortune critique contrariée, ces œuvres littéraires ont essentiellement paru en France entre 1890 et 1907. Longtemps abordées sous cet unique angle des rapports texte/image, elles sont considérées comme un avant-poste de la forme plus triviale du photo-roman. Si cette filiation est à juste titre établie, le concept conserve néanmoins quelque chose de déconcertant. Sa résurgence dans les années 1920 (Roger Parry, A. Breton), la lecture des ouvrages laisse le sentiment d’une faillite esthétique inconcevable. Cette ambiguïté trouve une explication dans les enjeux esthétiques, historiques et techniques réels de cet objet singulier. Les essais d’illustration, qui se multiplient entre 1890 et 1894, résultent d’échanges entre les principaux "acteurs" de ces livres (photographes, auteurs, éditeurs et imprimeurs) et représentent en fait un moment clé de l’aventure éditoriale de la photographie. Le contexte de production de chacun de ces objets montre qu’ils correspondent à une phase expérimentale de l’édition photographique. En dehors de la relation nouvelle entre photographie et littérature, le soin apporté à la confection des ouvrages, également lié au progrès techniques de reproduction photomécanique, inscrivent ces expériences artistiques de "photographie d'après nature" dans les perspectives plus larges d’une structuration progressive de l’édition photographique.
L’illustration diffère radicalement selon qu’elle est l’œuvre d’un photographe (Henri Magron), d’un auteur associé à une maison d’édition (Georges Rodenbach), d’un éditeur (Jules Gervais-Courtellemont, Charles Mendel) ou d’un imprimeur (Albert Bergeret, Louis Geisler). Une confusion s’est opérée autour d’une même expression, la "photographie d’après nature", dont la valeur polysémique a été mise à jour. Si le "d’après nature" évoque une image composée sur le modèle pictural et théâtralisée (photo-roman), il correspond également à la mise en application dans l’édition d’un procédé de reproduction photomécanique plus précis que la similigravure, la photocollographie. À travers cette expression sémantique, les éditeurs proposent de manière inédite au public des livres illustrés typographiquement de photographies. Le cas de l’éditeur Charles Mendel permet ainsi de montrer la manière dont les ouvrages viennent en fait questionner le monde de l’édition. Point de départ historique d’une réflexion plus large sur les relations entretenues par la librairie avec la photographie à la fin du XIXe siècle, l’illustration d’une l’œuvre littéraire par la photographie d’après nature, entendue comme innovation éditoriale, investit ensuite des ouvrages dont le thème n’est plus seulement l’œuvre littéraire qui lui servait d’alibi.